XXIX. — Racine a Boileau
Au camp devant Namur, 3 juin 1692.
J’ai été si troublé depuis huit jours de la petite vérole de mon fils, que j’appréhendois qui ne fût fort dangereuse, que je n’ai pas eu le courage de vous mander aucunes nouvelles. Le siège a bien avancé durant ce temps-là, et nous sommes à l’heure qu’il est au corps de la place. Il n’a point fallu pour cela détourner la Meuse, comme vous m’écrivez qu’on le disoit à Paris, ce qui seroit une étrange entreprise; on n’a pas même eu besoin d’appeler les mousquetaires, ni d’exposer beaucoup de braves gens. M. de Vauban, avec son canon et ses bombes, a fait lui seul toute l’expédition. Il a trouvé des hauteurs en deçà et au delà de la Meuse, où il a placé ses batteries. Il a conduit sa principale tranchée dans un terrain assez resserré , entre des hauteurs et une espèce d’étang d’un côté, et la Meuse de l’autre. En trois jours il a poussé son travail jusqu’à un petit ruisseau qui coule au pied de la contrescarpe, et s’est rendu maître d’une petite contre-garde revêtue qui étoit en deçà de la contrescarpe ; et , de là , en moins de seize heures , a emporté tout le chemin couvert , qui étoit garni de plusieurs rangs de palissades , a comblé un fossé largo de dix toises et profond de huit pieds , et s’est logé dans une demi-lune qui étoit au-devant de la courtine, entre un demi-bastion qui est sur le bord de la Meuse , à la gauche des assiégeans , et un bastion qui est à leur droite : en telle sorte que cette place si terrible, en un mot, Namur, a vu tous ses dehors emportés dans le peu de temps que je vous ai dit , sans qu’il en ait coûté au roi plus de trente hommes. Ne croyez pas pour cela qu’on ait eu afîftire à des poltrons ; tous ceux de nos gens qui ont été à ces attaques sont étonnés du courage des assiégés. Mais vous jugerez de l’effet terrible du canon et des bombes , quand je vous dirai , sur le rapport d’un officier espagnol qui fut pris hier dans les dehors, que notre artillerie leur a tué en deux jours douze cents hommes. Imaginez
CORRESPONDANCE
vous trois batteries qui se croisent et qui tirent continuellement sur de pauvres gens qui sont vus d’en haut et de revers, et qui ne peuvent pas trouver un seul coin où ils soient en sûreté. On dit qu’on a trouvé les dehors tout pleins de corps dont le canon a emporté les têtes comme si on les avoit coupées avec des sabres Cela n’empêche pas que plusieurs de nos gens n’aient fait des actions de grande valeur. Les grenadiers du régiment des gardes françoises et ceux des gardes suisses se sont entre autres extrêmement distingués. On raconte plusieurs actions particulières, que je vous redirai quelque jour, et que vous entendrez avec plaisir : mais en voici une que je ne puis différer de vous dire , et que j’ai ouï conter au roi même. Un soldat du régiment des fusiliers, qui travailloit à la tranchée, y avoit posé un gabion; un coup de canon vint, qui emporta son gabion : aussitôt il en alla poser à la même place un autre, qui fut sur-le-champ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième, et l’alla poser; un troisième coup de canon emporta ce troisième gabion. Alors le soldat, rebuté, se tint en repos; mais son officier lui commanda de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le soldat dit : « J'irai, mais j’y serai tué. » Il y alla, et, en posant son quatrième gabion, eut le bras fracassé d’un coup de canon. Il revint, soutenant son bras pendant avec l’autre bras, et se contenta de dire à son officier : « Je l’avois bien dit. » Il fallut lui couper le bras, qui ne tenoit presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents, et, après l’opération, dit froidement :
« Je suis donc hors d’état de travailler; c’est maintenant au roi à me nourrir. » Je crois que vous me pardonnerez le peu d’ordre de cette narration : mais assurez-vous qu’elle est fort vraie. M. de Cavoie me presse d’achever ma lettre. Je vous dirai donc en deux mots, pour l’achever, qu’apparemment la ville sera prise en deux jours. 11 y a déjà une grande brèche au bastion; et même un officier vient, dit-on, d’y monter avec deux ou trois soldats, et s’en est revenu parce qu’il n’étoit point suivi, et qu’il n’y avoit encore aucun ordre pour cela. Vous jugez bien que ce bastion ne tiendra guère ; après quoi il n’y a plus que la vieille enceinte de la ville , où les assiégés ne nous attendront pas : mais vraisemblablement la garnison laissera faire la capitulation aux bourgeois, et se retirera dans le château , qui ne fait pas plus de peur à M. de Vauban que la ville. M. le prince d’Orange n’a point encore marché, et pourra bien marcher trop tard. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la mer.
Je ne suis point surpris de tout ce que vous me mandez du gouverneur qui a fait déserter votre assemblée à son pupille '. J’ai ri
I. Le marquis il’Arey, gouverneur du duc de Chartres, lui défendit d’assister aux assemblées de la petite academie, auxquelles le jeunes prince avoit été fort assidu.
de bon cœur de l’embarras où vous êtes sur le rang où vous devez placer M. de Richesource. Ce que vous dites des esprits médiocres est fort vrai , et m’a frappé , il y a longtemps , dans votre Poétique1. M. de Cavoie vous fait mille baisemains, et M. Roze aussi, qui m’a confié les grands dégoûts qu’il avoit de l’Académie, jusqu’à méditer même d’y faire retrancher les jetons, s’il n’étoit, dit-il, retenu par la charité. Croyez-vous que les jetons durent beaucoup, s’il ne tient qu’à la charité de M Roze qu’ils ne soient retranchés? Adieu, monsieur. Je vous conseille d’écrire un mot à M. le contrôleur général lui-même, pour le prier de vous faire mettre sur l’état de distribution ; et cela se fera aussitôt. Vous êtes pourtant en fort bonnes mains, puisque M. de Bie a promis de vous faire payer. C’est le plus honnête homme qui se soit jamais mêlé de finances. Mes complimens à M. de La Chapelle.