‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 413 sur 492 · I. Chant IV, ver* n«-tl · texte numérisé non relu

I. Chant IV, ver* n«-tl

CORRESPONDANCE

vie au roi, ou à Monseigneur, ou à Monsieur, qui tous deux étoient à ses côtés; car il rompit le coup d’une balle de mousquet qui venoit droit au roi, et qui, en se détournant un peu, ne fit qu’une contusion au bras de M. le comte de Toulouse, qui étoit, pour ainsi dire, dans les jambes du roi.

Mais , pour revenir à l’attaque , elle se fit dans un ordre merveilleux. 11 n’y eut pas jusqu’aux mousquetaires qui ne firent pas un pas de plus qu’on ne leur avoit commandé. A la vérité , M. de Maupcrtuis, qui marchoit à leur tête, leur avoit déclaré que, si quelqu’un osoit passer devant lui , il le tueroit. 11 n’y en eut qu’un seul qui , ayant osé désobéir et passer devant lui , il le porta par terre de deux coups de sa pertuisane. qui ne le blessèrent pourtant point. On a fort loué la sagesse de M. de Maupertuis; mais il faut vous dire aussi deux traits de M. de Vauban, que je suis assuré qui vous plairont. Comme il connoît la chaleur du soldat dans ces sortes d'attaques, il leur avoit dit : « Mes enfans, on ne vous défend pas de poursuivre les ennemis quand ils s’enfuiront; mais je ne veux pas que vous alliez vous faire échiner mal à propos sur la contrescarpe de leurs ouvrages. Je retiens donc à mes côtés cinq tambours pour vous rappeler quand il sera temps. Dès que vous les entendrez , ne manquez pas de revenir chacun à vos postes, v Cela fut fait comme il l’avoit concerté. Voilà pour la première précaution. Voici la seconde. Comme le retranchement qu’on attaquoit avoit un fort grand front, il fit mettre sur notre tranchée des espèces de jalons , vis-à-vis desquels chaque corps devoit attaquer et se loger , pour éviter la confusion ; et la chose réussit à merveille. Les ennemis ne soutinrent point, et n’attendirent pas même nos gens : ils s’enfuirent après qu’ils eurent fait une seule décharge, et ne tirèrent plus que de leurs ouvrages à cornes. On en tua bien quatre ou cinq cents ; entre autres un capitaine espagnol, fils d'un grand d'Espagne, qu’on nomme le comte de Lémos. Celui qui le tua étoit un des grenadiers à cheval , nommé Sans-Raison. Voilà un vrai nom de grenadier. L’Espagnol lui demanda quartier, et lui promit cent pistoles, lui montrant même sa bourse où il y en avoit trente-cinq. Le grenadier, qui venoit de voir tuer le lieutenant de sa compagnie, qui étoit un fort brave homme , ne voulut point faire de quartier , et tua son Espagnol. Les ennemis envoyèrent demander le corps, qui leur fut rendu , et le grenadier Sane-Raison rendit aussi les trente-cinq pistoles qu’il avoit prises au mort, en disant : «Tenez , voilà son argent, dont je ne veux point; les grenadiers ne mettent la main sur les gens que pour les tuer. » Vous ne trouverez point peut-être ces détails dans les relations que vous lirez; et je m’assure que vous les aimerez bien autant qu’une supputation exacte du nom des bataillons , et de chaque compagnie des gens détachés, ce que M. l’abbé de Dangeau ne manqueroit pas de rechercher très-curieusement

Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers qui fut tué , et dont Sans-Raison vengea la mort. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir qu’on lui trouva un cilice sur le corps. Il étoit d’une piété singulière, et avoit même fait ses dévotions le jour d’auparavant. Respecté de toute l’armée pour sa valeur accompagnée d’une douceur et d’une sagesse merveilleuse, le roi l’estiraoit beaucoup , et a dit , après sa mort . que c’étoit un homme qui pouvoit prétendre à tout. Il s’appeloit Roquevert. Croyez-vous que frère Roquevert ne valoit pas bien frère Muce? Et si M. de La Trappe1 2 l’avoit connu, auroit-il mis. dans la vie de. frère Muce, que les grenadiers font profession d’être les plus grands scélérats du monde? Effectivement on dit que dans cette compagnie il y a des gens fort réglés. Pour moi , je n’entends guère de messe dans le camp qui ne soit servie par quelque mousquetaire, et où il n’y en ait quelqu’un qui communie, et cela de la manière du monde la plus édifiante.

Je ne vous dis rien de la quantité de gens qui reçurent des coups de mousquet ou des contusions tout auprès du roi ; tout le monde le sait , et je crois que tout le monde en frémit. M. le Duc’ étoit lieutenant général de jour, et y fit à la Condé, c’est tout dire. M. le Prince, dès qu’il vit que l’action alloit commencer, ne put s’empêcher de courir à la tranchée et de se mettre à la tête de tout. En voilà bien assez pour un jour.

Je ne puis pourtant finir sans vous dire un mot de M. de Luxembourg. Il est toujours vis-à-vis des ennemis, la Méhaigne entre deux , qu’on ne croit pas qu’ils osent passer. On lui amena avanthier un officier espagnol, qu’un de nos partis avoit pris, et qui s’étoit fort bien battu. M. de Luxembourg, lui trouvant de l’esprit, lui dit : «Vous autres Espagnols, je sais que vous faites la guerre en honnêtes gens . et je la veux faire avec vous de même.» Ensuite il le fit dîner avec lui , puis lui fit voir toute son armée. Après quoi il le congédia , en lui disant : « Je vous rends votre liberté: allez trouver M. le prince d’Orange, et dites-lui ce que vous avez vu. » On a su aussi, par un rendu, qu’un de nos soldats s’étant allé rendre aux ennemis, le prince d’Orange lui demanda pourquoi il avoit quitté l’armée de M. de Luxembourg : «C’est, dit le soldat, qu’on y meurt de faim: mais, avec tout cela, ne passez pas la rivière, car assurément ils vous battront.»

Le roi envoya hier six mille sacs d’avoine et cinq cents bœufs à l’armée de M. de Luxembourg : et quoi qu’ait dit le déserteur, je vous puis assurer qu’on y est fort gai , et qu’il s’en faut bien qu’on y meure de faim. Le général a été trois jours sans monter à cheval, passant le jour à jouer dans sa tente.

1. L'abbé de la Trappe (Le Bouthilier de Rancé) avoit publié, en 1600, des Instructions sur la mort de dom Muce.

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