XXXI. — Racine a Boileau
Au camp, près de Namur, 24 juin (602.
Je laisse à M. de Valincour le soin de vous écrire la prise du château neuf. Voici seulement quelques circonstances qu’il oubliera peut-être dans sa relation.
Ce château neuf est appelé autrement le fort Guillaume , parce que c’est le prince d’Orange qui ordonna Tannée passée de le faire construire . et qui avança pour cela dii mille écus de son argent. C’est un grand ouvrage à cornes , avec quelques redans dans le milieu de la courtine , selon que le terrain le demandoit. Il est situé de telle sorte que plus on approche, moins on le découvre; et, depuis huit ou dix jours que notre canon le battoit, il n’y avoit fait qu’une très- petite brèche à passer deux hommes, et il n’y avoit pas une palissade du chemin couvert qui fût rompue. M. de Vauban a admiré lui-même la beauté de cet ouvrage. L’ingénieur qui Ta tracé , et qui a conduit tout ce qu’on y a fait, est un Hollandois nommé Cohorne. Il s’étoit enfermé dedans pour le défendre, et y avoit même fait creuser sa fosse, disant qu’il s’y vouloit enterrer. Il en sortit hier avec la garnison , blessé d’un éclat de bombe. M. de Vauban a eu la curiosité de le voir, et, après lui avoir donné beaucoup de louanges, lui a demandé s’il jugeoit qu’on eût pu l’attaquer mieux qu’on n’a fait. L’autre fit réponse que , si on l’eût attaqué dans les formes ordinaires , et en conduisant une tranchée devant la courtine et les demi-bastions, il se seroit encore défendu plus de quinze jours , et qu’il nous en auroit coûté bien du monde; mais que, de la manière dont on Tavoit embrassé de toutes parts , il avoit fallu se rendre. La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux , embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées avec une infinité de tours et de retours , autant presque qu’il y a de rues à Paris.
Les gens de la cour commençoient à s’ennuyer de voir si longtemps remuer la terre ; mais enfin il s’est trouvé que , dès que nous avons attaqué la contrescarpe, les ennemis, qui craignoient d’être coupés , ont abandonné dans l’instant tout le chemin couvert; et, voyant dans leur ouvrage vingt de nos grenadiers qui avoient grimpé par un petit endroit où on ne pouvoit monter qu’un à un , ils ont aussitôt battu la chamade. Ils étoient encore quinze cents hommes , tous gens bien faits s’il y en a au monde. Le principal officier qui les commandoit, nommé M. de Wimberg, est âgé de près de quatre-vingts ans. Comme il étoit d’ailleurs fort incommodé des fatigues qu’il a souffertes depuis quinze jours, et qu’il ne pouvoit plus marcher, il s’étoit fait porter sur la petite brèche que notre canon avoit faite , résolu d’y mourir l’épée à la main. C’est lui qui a fait la capitulation , et il y a fait mettre qu’il lui seroit permis d’entrer dans le vieux château,
CORRESPONDANCE
pour s’y défendre encore jusqu’à la fin du siège. Vous voyez par là à quelles gens nous avons affaire, et que l’art et les précautions de M. de Vauban ne sont pas inutiles pour épargner bien de braves gens qui s’iroient faire tuer mal à propos. C’étoit encore M. le Duc qui étoit lieutenant général de jour; et voici la troisième affaire qui passe par ses mains. Je voudroi.s que vous eussiez pu entendre de quelle manière aisée et même avec quel esprit il m’a bien voulu raconter une partie de ce que je vous mande; les réponses qu’il fit aux officiers qui le vinrent trouver pour capituler, et comme, en leur faisant mille honnêtetés, il ne laissoit pas de les intimider. On a trouvé le chemin couvert tout plein de corps morts , sans tous ceux qui étoient à demi enterrés dans l’ouvrage. Nos bombes ne les laissoient pas respirer, ils voyoient sauter à tout moment en l’air leurs camarades, leurs valets , leur pain , leur vin ; ils étoient si las de se jeter par terre , comme on fait quand il tombe une bombe, que les uns se tenoient debout, au hasard de ce qui en pourroit arriver, les autres avoient creusé de petites niches dans des retrancbemens qu'ils avoient faits dans le milieu de l’ouvrage, et s’y tenoient plaqués tout le jour. Ils n’avoient d’eau que celle d’un petit trou qu’ils avoient creusé en terre, et ont passé ainsi quinze jours entiers.
Le vieux château est composé de quatre autres forts, l’un derrière l’autre, et va toujours en s’étrécissant , en telle sorte que celui de ces forts qui est à l'extrémité de la montagne ne paroît pas pouvoir contenir trois cents hommes. Vous jugez bien quel fracas y feront nos bombes. Heureusement nous ne craignons pas d’en manquer sitôt. On en trouva hier chez les révérends pères jésuites de Namur douze cent soixante toutes chargées, avec leurs amorces. Les bons pères gardoient précieusement ce beau dépôt sans en rien dire, espérant vraisemblablement de le rendre aux Espagnols, au cas qu'on nous fit lever le siège. Ils paroissoient pourtant les plus contens du monde d’être au roi; et ils me dirent à moi-même, d’un air riant et ouvert, qu’ils lui étoient trop obligés de les avoir délivrés de ces maudits protestans qui étoient en garnison à Namur , et qui avoient fait un prêche de leurs écoles. Le roi a envoyé le père recteur à Dôle : mais le père de La Chaise dit lui-même que le roi est trop bon, et que les supérieurs de leur compagnie seront plus sévères que lui. Adieu, monsieur; ne me citez point. J’écrirai demain à M. de Milon 1 , qui m’a mandé, comme vous, le crachement de sang de M. de La Chapelle. J’espère que cela n’aura point de suites ; je vous assure que j’en suià sensiblement affligé.
J'oubliois de vous dire que je vis passer les deux otages que ceux du dedans de l'ouvrage à cornes envoyoient au roi. L’un
< . Frère aîné de La Chapelle.
DE BOILEAÜ ET DE RACINE. îi7ÎS
avoit le bras en écharpe; l’autre la mâchoire à demi emportée . avec la tête bandée d’une écharpe noire. Le dernier est un chevalier de Malte. Je vis aussi huit prisonniers qu’on amènoit du chemin couvert ; ils faisoient horreur. L’un avoit un coup de baïonnette dans le côté ; un autre un coup de mousquet dans la bouche : les six autres avoient le visage et les mains toutes brûlées du feu qui avoit pris à la poudre qu’ils avoient dans leurs havre-sacs.
XXX11. — Racine a Boileau.
Fontainebleau, 3 octobre 1693.
Votre ancien laquais , dont j'ai oublié le nom , m’a fait grand plaisir ce matiu en m’apprenant de vos nouvelles. A ce que je vois, ‘vous êtes dans une fort grande solitude à Auteuil , et vous n’en partez point. Est-il possible que vous puissiez être si longtemps seul, et ne point faire du tout de vers? Je m’attends qu’à mon retour je trouverai votre Satire des femmes entièrement achevée. Pour moi , il s’en faut bien que je sois aussi solitaire que vous. M. de Cavoie a voulu encore à toute force que je logeasse chez lui; et il ne m’a pas été possible d’obtenir de lui que je fisse tendre un lit dans votre maison, où je n’aurois pas été si magnifiquement que chez lui ; mais j'y aurois été plus tranquillement et avec plus de liberté.
Cependant elle n’a été marquéè pour personne , au grand déplaisir de gens qui s’en étoient emparés les autres années. Notre ami M. Félix y a mis son carrosse et ses chevaux, et les miens n’y ont pas même trouvé place ; mais tout cela s’est passé avec mon agrément et sous mon bon plaisir. J’ai mis mes chevaux à l’hôtel de Cavoie, qui en est tout proche. M. de Cavoie a permis aussi à M. de Bonrepaux de faire sa cuisine chez vous. Votre concierge, voyant que lès chambres demeuroient vides, en a meublé quelqu’une , et l’a louée. On a mis sur la porte qu’elle étoit à vendre, et j’ai dit qu’on m’adressât ceux qui la viendroient voir; mais on ne m’a encore envoyé personne. Je soupçonne que le concierge , se trouvant fort bien d’y louer des chambres , serait assez aise que la maison ne se vendit point. J’ai conseillé à M. Félix de l’acheter, et je vois bien que je le ferai aller jusqu’à 4000 francs. Je crois que vous ne feriez pas trop mal d’en tirer cet argent; et je crains que, si le voyage se passe sans que le marché soit conclu, M. Félix, ni personne, n’y songe plus jusqu’à l’autre année. Mandez-moi là-dessus vos sentimens : je ferai le reste.
On reçut hier de bonnes nouvelles d’Allemagne. M. le maréchal de Lorges ayant fait assiéger par un détachement de son armée une petite ville nommée Pforzheim1 , entre Philisbourg et Dour-