XLI. — Boileau a Racine
Paris, 4 a juin 4603.
Je ne suis revenu que ce matin d’Auteuil, où j’ai été passer durant quatre jours la mauvaise humeur que m’avoit donnée le bizarre contre-temps qui nous est arrivé dans l’affaire de la chanoinie. J’ai reçu en arrivant à Paris votre dernière lettre . qui m’a fort consolé, aussi bien que celle que vous avez écrite à M. l’abbé Dongois.
J’ai été fort surpris d’apprendre que M. de Chamlai n’avoil point encore reçu le compliment que je lui ai envoyé sur-lechamp, et qui a été porté à la poste en même temps que la lettre que j’ai écrite au révérend père de La Chaise. Je lui en écris un nouveau , afin qu’il ne me soupçonne pas de paresse dans une occasion où il m’a si bien marqué et sa bonté pour moi, et sa diligence à obliger mon frère : mais, de peur d'une nouvelle méprise , je vous l’envoie . ce compliment , empaqueté dans ma lettre , afin que vous le lui rendiez en main propre.
Je ne saurois vous exprimer la joie que j’ai du retour du roi. La nouvelle bonté que Sa Majesté m’a témoignée , en accordant à mon frère le bénéfice que nous demandons , a encore augmenté le zèle et la passion très-sincère que j’ai pour elle. Je suis ravi de voir que sa sacrée personne ne sera point en danger cette campagne : et gloire pour gloire, il me semble que les lauriers sont aussi bons à cueillir sur le Rhin et sur le Danube , que sur l’Escaut et sur la Meuse. Je ne vous parle point du plaisir que j’aurai à vous embrasser plus tôt que je ne croyois; car cela s’en va sans dire.
Vous avez bien fait de ne me point envoyer par écrit vos remarques sur mes stances . et d’attendre à m’en entretenir que vous soyez de retour, puisque, pour en bien juger, il faut que je vous aie communiqué auparavant les différentes manières dont je les puis tourner, et les retranchemens ou les augmentations que j’y puis faire.
Je vous prie de bien témoigner au révérend père de La Chaise l’extrême reconnoissance que j’ai de toutes ses bontés. Nous devons encore aller lundi prochain . M. Dongois et moi , prendre Mme Racine, pour la mener avec nous chez M. de Bie, qui ne doit être revenu de la campagne que ce jour-là. J’ai fait ma sol-
588 CORRESPONDANCE
licitation pour vous à M. l’abbé Bignon. Il m’a dit que c’étoit une chose un peu difficile , à l’heure qu’il est , d’être payé au trésor royal. Je lui ai représenté que vous étiez actuellement dans le service, et qu’ainsi vous étiez au même droit que les soldats et les autres officiers du roi. Il m’a avoué que je disois vrai, et s’est chargé d’en parler très-fortement à M. de Pontchartrain. 11 me doit rendre réponse aujourd’hui à notre assemblée.
Adieu le type de M. de La Chapelle sur Bruxelles '. Il étoit pourtant imaginé fort heureusement et fort à propos; mais, à mon sens, les médailles prophétiques dépendent un peu du hasard, et ne sont pas toujours sûres de réussir. Nous voilà revenus à Heidelberg1. Je propose pour mot, Heidelberga deieta ; et nous verrons ce soir si on l’acceptera , ou les deux vers latins que propose M. Charpentier, et qu’il trouve d'un goût merveilleux pour la médaille. Les voici : Serrarepotui, perdere an possim rogas. Or, comment cela vient à Heidelberg , c’est à vous à le deviner ; car ni moi, ni même, je crois, M. Charpentier, n’en savons rien.
Je ne vous parle presque point , comme vous voyez , de notre chagrin sur la chanoinie , parce que vos lettres m’ont rassuré , et que d’ailleurs il n’y a point de chagrin qui tienne contre le bonheur que vous me faites espérer de vous revoir bientôt ici de retour. Adieu , mon cher- monsieur , aimez-moi toujours , et croyez qu’il n’y a personne qui vous honore et vous révère plus que moi.