C’est celui qu’on a lu ci-dessus avant la satire I
4. Cette satire est entièrement dans le goût d’Horace et d’un homme qui se fait son procès i soi-même pour le faire i tous les autres. (B.)
SATIRE IX
Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts ,
Je ris quand je vous vois si foible et si stérile ,
Prendre sur vous le soin de réformer la ville ,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant Qu’une femme en furie, ou Gautier1 en plaidant.
Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète Sans l’aveu des neuf Soeurs vous a rendu poète?
Sentiez-vous, dites-moi, ces violens transports Qui d’un esprit divin font mouvoir les ressorts?
Qui vous a pu souffler une si folle audace?
Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse?
Et ne savez-vous pas que , sur ce mont sacré ,
Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré ,
Et qu’à moins d’être au rang d'Horace ou de Voiture,
On rampe dans la fange avec l’abbé de Pure ?
Que si tous mes efforts ne peuvent réprimer Cet ascendant malin qui vous force à rimer,
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles,
Osez chanter du roi les augustes merveilles :
Là , mettant à profit vos caprices divers ,
Vous verriez tous les ans fructifier vos vers;
Et par l'espoir du gain votre muse animée Vendroit au poids de l'or une once de fumée.
Mais en vain, direz-vous, je pense vous tenter Par l’éclat d’un fardeau trop pesant à porter.
Tout chantre ne peut pas , sur le ton d’un Orphée ,
Entonner en grands vers la Discorde étouffée;
Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts.
Et le Belge effrayé fuyant sur ses remparts’.
Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan 5 pourroit chanter au défaut d’un Homère ;
Mais pour Cotin et moi , qui rimons au hasard ,
Que l’amour de blâmer fit poètes par art ,
Quoiqu’un tas de grimauds vante notre éloquence ,
Le plus sûr est pour nous de garder le silence.
Un poème insipide et sottement flatteur Déshonore à la fois le héros et l’auteur ;
4 . Avocat célèbre et très-mordant. (B.) — Cet avocat était surnommé Gautier la Gueule.
2. Celte satire a été faite dans le temps que le roi prit Lille en Flandre et plusieurs autres villes. (B.)
3. Honorai de Bueil, marquis de Kacan, né en Touraine, l’an 4 580, ne put jamais apprendre le latin, pas même, dit-on, retenir le Conjltcor ; mais devenu page et placé sous les ordres du duc de Beliegnrde, il rencontra chez ce seigneur le poète Malherbe et le prit pour maître. Racan fut l’un des premiers membres de l’Académie françoise, et mourut en 4870.
SATIRE IX
Enfin de tels projets passent notre foiblesse.
Ainsi parle un esprit languissant de mollesse,
Qui , sous l’humble dehors d’un respect affecté ,
Cache le noir venin de sa malignité.
Mais, dussiez-vous en l’air voir vos ailes fondues,
Ne valoit-il pas mieux vous perdre dans les nues,
Que d’aller sans raison, d’un style peu chrétien,
Faire insulte en rimant à qui ne vous dit rien ,
Et du bruit dangereux d’un livre téméraire A vos propres périls enrichir le libraire?
Vous vous flattez, peut-être, en votre vanité,
D’aller comme un Horace à l’immortalité;
Et déjà vous croyez dans vos rimes obscures Aux Saumaises 1 futurs préparer des tortures.
Mais combien d’écrivains , d’abord si bien reçus ,
Sont de ce fol espoir honteusement déçus !
Combien, pour quelques mois, ont vu fleurir leur livre, Dont les vers en paquet se vendent à la livre !
Vous pourrez voir, un temps, vos écrits estimés Courir de main en main par la ville semés;
Puis de là, tout poudreux, ignorés sur la terre,
Suivre chez l’épicier Neuf-Germain * et La Serre 3 ;
Ou, de trente feuillets réduits peut-être à neuf.
Parer, demi-rongés, les rebords du Pont-Neuf*
Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages Occuper le loisir des laquais et des pages,
Et souvent dans un coin renvoyés à l’écart Servir de second tome aux airs du Savoyard 4 !
Mais je veux que le sort, par un heureux caprice, Fasse de vos écrits prospérer la malice ,
Et qu'enfin votre livre aille, au gré de vos vœux,
Faire siffler Cotin chez nos derniers neveux :
Que vous sert-il qu'un jour l’avenir vous estime,
Si vos vers aujourd’hui vous tiennent lieu de crime,
Et ne produisent rien, pour fruit de leurs bons mots, Que l’effroi du public et la haine des sots?
Quel démon vous irrite, et vous porte à médire?
Un livre vous déplaît : qui vous force à le lire?
Laissez mourir un fat dans sou obscurité :
Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté ?
t . Fameux commentateur. (B.)