‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 438 sur 492 · LXVIII. — Racine a Boileau · texte numérisé non relu

LXVIII. — Racine a Boileau

Compïègne, 4 mai <695.

M. Desgranges m’a dit qu’il avoit fait signer hier nos ordonnances, et qu’on les feroit viser par le roi après-demain, qu’ensuiteil les enverroit à M. Dongois, de qui vous les pourrez retirer. Je vous prie de garder la mienne jusqu’à mon retour. Il n’y a

I. Charles Boilean, abbé de Beaulieu, prédicateur, membre de l'Académie françoise , n’éloit pas parent de Boileau.

point ici de nouvelles. Quelques gens veulent que le siège de Casai 1 soit levé , mais la chose est fort douteuse , et on n’en sait rien de certain.

Six armateurs de Saint-Malo ont pris dix-sept vaisseaux d'une flotte marchande des ennemis , et un vaisseau de guerre de soixante pièces de canon. Le roi est en parfaite santé, et ses troupes merveilleuses.

Quelque horreur que vous ayez pour les méchans vers , je vous exhorte à lire Judith 1 , et surtout la préface , dont je vous prie de me mander votre sentiment. Jamais je n’ai rien vu de si méprisé que tout cela l’est en ce pays-ci , et toutes vos prédictions sont accomplies. Adieu, monsieur, je suis entièrement à vous. Je crains de m’être trompé en vous disant qu’on enverroit nos ordonnances à M . Dongois , et je crois que c’est à M . de Bie , chez qui M. Desgranges m’a dit que H. Dongois n’auroit qu’à envoyer samedi prochain.

XL1X. — Racine a Boileau.

Versailles, * avril 1696.

Je suis très-obligé au père Bouhours de toutes les honnêtetés qu’il vous a prié de me faire de sa part , et de la part de sa compagnie. Je n’avois point encore entendu parler de la harangue de leur régent3 de troisième; et comme ma conscience ne me reprochoit rien à l’égard des jésuites, je vous avoue que j’ai été un peu surpris d’apprendre que l’on m’eût déclaré la guerre chez eux. Vraisemblablement ce bon régent est du nombre de ceux qui m'ont très-faussement attribué la traduction du Sanlohus pœnitens *; et il s’est cru engagé d’honneur à me rendre injures pour injures. Si j’étois capable de lui vouloir quelque mal, et de me réjouir de la forte réprimande que le père Bouhours dit qu’on lui a faite , ce seroit sans doute pour m’avoir soupçonné d’être l’auteur d’un pareil ouvrage; car, pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique; il y a longtemps que Dieu m’a fait la grâce d’être assez peu sensible au bien et au mal que l’on en peut dire , et de ne me mettre en peine que du compte que j’aurai à lui rendre quelque jour.

Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer le père Bouhours, et tous les jésuites de votre connoissance , que , bien loin d'être fâché

l. Casai ne fut rendu au duc de Savoie par M. de Creuan, que le 1 1 juillet suivant.

a. Tragédie de Boyer.

3. Ce régent avoit prouoncé un discours latin sur ce sujet : Racinius a n christianus , an poeta? Racine est-il chrétien , est-il poète? La réponse étoil : Ni l’un ni l’autre.

4. Santcul, après avoir composé une épitaphe d’Arnauld, en vers latins, en demanda pardon aux jésuites; et, Â ce Bujet, Rollin fit la pièce intitulée Santolius pœnitens qu'on traduisit en vers (rançois.

CORRESPONDANCE

contre le régent qui a tant déclamé contre mes pièces de théâtre , peu s’en faut que je ne le remercie d’avoir prêché une si bonne morale dans leur collège , et d’avoir donné lieu à sa compagnie de marquer tant de chaleur pour mes intérêts; et qu’enfin quand l’offense qu’il m’a voulu faire seroit plus grande , je l’oublierois avec la même facilité, en considération de tant d’autres pères dont j’honore le mérite, et surtout en considération du révérend père de La Chaise , qui me témoigne tous les jours mille bontés , et à qui je sacrifierois bien d’autres injures. Je suis, etc.

Auteuil , mercredi 1897.

Je crois que vous serez bien aise d’être instruit de ce qui s’est passé dans la visite que nous avons , suivant votre conseil , rendue ce matin , mon frère le docteur de Sorbonne . et moi , au révérend père de La Chaise. Nous sommes arrivés chez lui sur les neuf heures; et sitôt qu’on lui a dit notre nom , il nous a fait entrer. Il nous a reçus avec beaucoup d’agrément, m’a interrogé fort obligeamment sur l’état de ma santé , et a paru fort content de ce que je lui ai dit que mon incommodité n’augmentoit point. Ensuite il a fait apporter des chaises , et s’est mis tout proche de moi , afin que je le pusse mieux entendre, et aussitôt entrant en matière, m’a dit que vous lui aviez lu un ouvrage de ma façon , où il y avoit beaucoup de bonnes choses , mais que la matière que j’y traitois étoit une matière fort délicate et qui demandoit beaucoup de savoir; qu’il avoit autrefois enseigné la théologie, et qu’ainsi il devoit être instruit de cette matière à fond; qu’il falloit faire une grande différence de l’amour affectif d’avec l’amour effectif; que ce dernier étoit absolument nécessaire , et entroit dans l’attrition, au lieu que l’amour affectif venoit de la contrition parfaite, et qu’ainsi il justifioit par lui-même le pécheur, mais que l’amour effectif n’avoit d’effet qu’avec l’absolution du prêtre. Enfin il nous a débité en très-bona termes tout ce que beaucoup d’habiles auteurs scolastiques ont écrit sur ce sujet , 6ans pourtant dire comme quelques-uns d’eux , que l’amour de Dieu , absolument parlant , n’est point nécessaire pour la justification du pécheur. Mon frère applaudissoit à chaque mot qu’il disoil, paroissant être enchanté de sa doctrine, et encore plus de sa manière de l’énoncer. Pour moi, j’ai demeuré dans le silence. Enfin, lorsqu’il a cessé de parler, je lui ai dit que j’avois été fort surpris qu’on m’eût prêté des charités auprès de lui et qu’on lui eût donné à entendre que j’avois fait un ouvrage contre les jésuites : ajoutant que ce seroit une chose bien étrange , si soutenir qu’on doit aimer Dieu s’appeloit écrire contre les jésuites ; que mon frère avoit apporté avec lui vingt passages de dix ou douze de leurs plus fameux écrivains, qui* soutenoient, en termes beaucoup plus forts que

ceux de mon épître, que pour être justifié il faut indispensablement aimer Dieu ; qu enfin j’avois si peu songé à écrire contre les jésuites, que les premiers à qui j’avois lu mon ouvrage, c’étoit six jésuites des plus célèbres, qui m’avoient tous dit qu’un chrétien ne pouvoit pas avoir d’autres sentimens sur l’amour de Dieu que ceux que j’enonçois dans mes vers. J’ai ajouté ensuite que depuis peu j’avois eu l’honneur de réciter mon ouvrage à Mgr l’archevêque de Paris , et à Mgr l'évêque de Meaux , qui en avoient tous deux paru, pour ainsi dire, transportés; qu’avec, tout cela néanmoins, si Sa Révérence croyoit mon ouvrage périlleux, je venois présentement pour le lui lire , afin qu’il m’instruisît de mes fautes. Enfin je lui ai fait le même compliment que je fis à Mgr l’archevêque lorsque j’eus l’honneur de le lui réciter . qui étoit que je ne venois pas pour être loué, mais pour être jugé; que je le priois donc de me prêter une vive attention , et de trouver bon que je lui répétasse beaucoup d’endroits. Il a fort approuvé ma proposition, et je lui ai lu mon épître très-posément, jetant au reste dans ma lecture toute la force et tout l'agrément que j’ai pu. J’oubliois de vous avertir que je lui ai auparavant dit encore une particularité qui l’a assez agréablement surpris , c’est à savoir, que je prétendois n’avoir proprement fait autre chose dans mon ouvrage que mettre en vers la doctrine qu’il venoit de nous débiter; et l'ai assuré que j’étois persuadé que lui-même n'en disconviendroit pas. Mais, pour en revenir au récit de ma pièce, croiriez-vous, monsieur, que la chose est arrivée comme je l’avois prophétisé , et qu’à la réserve de deux petits scrupules qu’il vous a dits et qu’il nous a répétés , qui lui qui étoient venus au sujet de ma hardiesse à traiter en vers une matière si délicate, il n’a fait d’ailleurs que s’écrier : « Pulchre! bene! reste I Cela est vrai , cela est indubitable ; veilà qui est merveilleux : il faut lire cela au roi; répétez-moi encore cet endroit. Est-ce là ce que M. Racine m’a lu T » 11 a été surtout extrêmement frappé de ces vers que vous lui aviez passés , et que je lui ai récités avec toute l’énergie dont je suis capable :

Cependant on ne voit que docteurs, même austères,

Qui, les semant partout, s’en vont pieusement De toute piété saper le fondement , etc.

Il est vrai que je me suis heureusement avisé d’insérer dans mon épître huit vers que vous n’avez point approuvés, et que mon frère juge très à propos de rétablir. Les voici, c’est ensuite de ces vers :

Ou», dites-vous? Allez , vous l’aimez, croyez-moi.

Qui fait exactement ce que ma loi commande A pour moi , dit ce Dieu , l’amour que je demande.

correspondance

Faites-le donc; et, sûr qu’il nous veut sauver tous,

Ne vous alarmez point pour quelques vains dégoûts Qu’en sa ferveur souvent la plus sainte âme éprouve. Marchez, courez à lui : qui le cherche le trouve;

Et plus de votre cœur il paroît s’écarter,

Plus par vos actions songez à l’arrêter.

Il m’a fait redire trois fois ces huit vers. Mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie , quels éclats de rire il a entendu la prosopopée de la fin. En un mot, j'ai si bien échauffé le révérend père , que , sans une visite que dans ce temps-là monsieur son frère lui est venu rendre , il ne nous laissoit point partir que je ne lui eusse récité aussi les deux autres nouvelles épitres de ma façon que vous avez lues au roi. Encore ne nous a-t-il laissé partir qu’à la charge que nous l’irions voir à sa maison de campagne 1 , et il s’est chargé de nous faire avertir du jour où nous l’y pourrions trouver seul. Vous voyez donc, monsieur, que si je ne suis pas bon poète , il faut que je sois bon récitateur.

Après avoir quitté le père de La Chaise, nous avons été voir le père Gaillard , à qui j’ai aussi , comme vous pouvez penser , récité l’épître. Je ne vous dirai point les louanges excessives qu’il m’a données. Il m’a traité d’homme inspiré de Dieu , et il m’a dit qu’il n’y avoit que des coquins qui pussent contredire mon opinion. Je l’ai fait ressouvenir du petit théologien avec qui j’eus une prise devant lui chez M. de Lamoignon. 11 m’a dit que ce théologien étoit le dernier des hommes; que si sa société avoit été fâchée, ce n’étoit pas de mon ouvrage, mais de ce que des gens osoient dire que cet ouvrage étoit fait contre les jésuites. Je vous écris tout ceci à dix heures du soir, au courant de la plume. Je vous prie de retirer la copie que vous avez mise entre les mains de Mme de Maintenon , afin que je lui en donne une autre où l’ouvrage soit dans l’état où il doit demeurer. Je vous embrasse de .tout mon cœur, et suis tout à vous.

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