Art poétique, chant II, vers
LETTRES DE BOILEAU
Auteuil, 15 août (690.
Si vous comprenez bien , monsieur , quel embarras c'est à un homme de lettres qui a des livres, des bijoux et des tableaux, que d’avoir à déménager, vous ne trouverez pas étrange que je sois demeuré si longtemps sans faire réponse à votre dernière lettre. Et le moyen de se ressouvenir de son devoir, au milieu d’une foule de maçons, de menuisiers et de crocheteurs , qu'il faut sans cesse gronder, réprimander, instruire. Il y a tantôt trois semaines que je fais cet importun métier, et je n’en suis pas encore dehors. Ainsi , bien loin de croire que vous ayez raison de vous plaindre, je prétends môme que je dois être plaint, et qu’il faut que je vous aime beaucoup pour trouver, comme je fais aujourd’hui, le temps de vous faire mes remercîmens sur toutes les douceurs que vous m’écrivez , et sur tous les présens que vous me faites. Vous me direz peut-être que ce discours n’est que l’artifice d’un homme qui a tort, et qui le premier fait un procès aux autres, afin qu’on n’ait pas le temps de lui faire le sien. Peut-être cela est-il véritable. Je vous assure pourtant qu'on ne peut pas être plus touché que je le suis de toutes vos bontés, et que, s’il y a en moi de la paresse, il n’y a assurément point de méconnoissance. D'ailleurs je m’attendois à vous écrire quand j’aurois reçu votre thé qui n’est point encore venu, non plus que le livre dont vous me parlez dans une autre de vos lettres.
Mais est- ce une promesse ou une menace que vous me faites, quand vous me mandez qu’au premier jour vous m’enverrez le livre de M. Perrachon ?
Di magni, ho rribilem et sacrum libettum 1 1
Savez-vous que si vous vous y jouez, je cours sur-le-champ chez Coignard ou chez Hibou , et que là Cotinos , Perallos , Pradonos et omnia colligam venena, atque hoc te munere remunerdbo , de la même manière que Catulle prétendoit récompenser son ami, en lui envoyant Metios , Suffenos et Varios ? Voilà, monsieur, de quoi je vous régalerai, au lieu de la copie que je vous ai promise de mon arrêt sur la noblesse. La vérité est pourtant que j’ai donné ordre de la faire , et que vous l’aurez au pre mier ordinaire , supposé que vous ne m’exposiez point à la lecture du livre de M. Perrachon.
Je suis bien aise que vous suiviez votre premier dessein sur l’ouvrage que vous méditez. L’apologie met un lecteur sur ses gardes, au lieu que le commentaire lui ôte toute défiance. Votre devise sur ma noblesse ’ et sur mes ouvrages est fort spirituelle , et il ne lui manque que d’être un peu plus vraie. Mais à quoi
I. Calullus, ad Calvum Licinium.. — 2. Uopo il fuoco pik bello.
A BROSSETTE
songez-vous de me proposer d’en faire une pour la ville de Lyon? Ai-je le temps de cela, et de quoi m’aviserois-je d’aller sur le marché d’un aussi bon ouvrier que vous? Est-ce à un Béotien d’aller enseigner dans Lacédémone à dire de bons mots? C’est donc, monsieur, de cette proposition que je me plains; et non pas de vos lettres, qui ne sauraient jamais que me divertir trèsagréablement, pourvu que vous me laissiez la liberté, quand je déménage, de tarder quelquefois à y répondre. Je suis avec beaucoup de reconnoissance , etc.
Paris, 40 novembre 4699.
Je suis fort honteux, monsieur, d’avoir été si longtemps à vous remercier de vos magnifiques présens et à répondre à vos lettres, plus agréables encore pour moi que vos présens; mais si vous saviez le prodigieux accablement d’affaires que m’a laissé la mort de M. Racine, vous me pardonneriez sans peine, et vous verriez bien que je n’ai presque point de temps & donner à mon plaisir, c’est-à-dire, à vous entretenir et à vous écrire. J’ai lu votre préface du livre des Conférences , et elle me semble trèsbien, à quelques manières de parler près, que je vous y marquerai à mon premier loisir.
Vous m’avez fait un fort grand plaisir en m’envoyant le Télémaque de M. de Cambrai. Je l’avois pourtant déjà lu. Il y a de l’agrément dans ce livre, et une imitation de l 'Odyssée que j’approuve fort. L’avidité avec laquelle on le lit fait bien voir que si on traduisoit Homère en beaux mots , il ferait l’effet qu’il doit faire, et qu’il a toujours fait. Je souhaiterais que M. de Cambrai eût rendu son Mentor un peu moins prédicateur, et que la morale fût répandue dans son ouvrage un peu plus imperceptiblement et avec plus d’art. Homère est plus instructif que lui, mais ses instructions ne paraissent point préceptes, et résultent de l’action du roman , plutôt que des discours qu’on y étale. Ulysse , par ce qu’il fait, nous enseigne mieux ce qu’il faut faire, que par tout ce que lui ni Minerve disent. La vérité est pourtant que le Mentor du Télémaque dit des choses fort bonnes, quoiqu’un peu hardies, et qu’enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poète que théologien. De sorte que si, par son livre des Ifoxime*, il me semble très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne d'être mis en parallèle avec Hêliodore1. Je doute néanmoins qu’il fût d’humeur, comme ce dernier, à quitter sa mitre pour son roman. Aussi, vraisemblablement le revenu de l’évêché d’Héliodore n’approchoit
4. Évêque de Trica en Thessalie, à la tin du iv* et au commencement du v* siècle de l'ère vulgaire, auteur des Amours de Théagèneet Char idée .
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guère du revenu de l’archevêché de Cambrai : mais, monsieur, il me semble que pour un paresseux aussi affairé que je suis , je vous entretiens là de choses assez peu nécessaires. Trouvez^on que je ne vous en dise pas davantage , et pardonnez-moi les ratures que je fais à chaque bout de champ dans mes lettres qui m’embarrasseroient fort s’il falloit que je les récrivisse. Je suis très-sincèrement, etc.
Paris, 5 février t700.
Il est arrivé , monsieur , ce que vous aviez prévu , et vos présens 1 sont arrivés deux jours devant vos lettres. Cela a causé quelque petite méprise; mais cela n’a pourtant fait aucun mal, et chacun a reçu ce qui lui appartenoit. M. de Lamoignon m’a écrit une lettre pour me prier de vous faire sés remercîmens , et M. Dongois et M. Gilbert m’ont assuré qu’ils vous feroient au premier jour chacun les leurs. Je ne sais si cela pourra un peu distraire la juste affliction où vous êtes1. Je la conçois telle qu’elle doit être, quoique je n’en aie jamais éprouvé une pareille; ma mère, comme mes vers vous l’ont vraisemblablement appris, étant morte que je n’étois encore qu’au berceau. Tout ce que j’ai à vous conseiller, c’est de vous soûler de larmes. Je ne saurois approuver cette orgueilleuse indolence des stoïciens, qui rejettent follement ces secours innocens que la nature envoie aux affligés , je veux dire les cris et les pleurs. Ne point pleurer la mort d’une mère , ne s’appelle pas de la fermeté et du courage , cela s’appelle de la dureté et de la barbarie. Il y a bien de la différence entre se désespérer et se plaindre. Le désespoir brave et accuse Dieu; mais la plainte lui demande des consolations. Voilà , monsieur , de quelle manière je vous exhorte à vous affliger, c’est-à-dire, en vous consolant, et en ne prétendant pas que Dieu fasse pour vous une loi particulière qui vous exempte de la nécessité à laquelle il a condamné tous les enfans , qui est de voir mourir leurs pères et mères. Cependant soyez bien persuadé que je vous estime infiniment , et que si je ne vous écris pas aussi souvent que je devrois , ce n’est pas manque de reconnoissance , mais manque de cet esprit de vigilance et d’exactitude que Dieu donne rarement aux poètes, surtout lorsqu’ils sont historiographes. Je suis avec beaucoup de respect et de sincérité,...
A Paris, <•' avril <700.
C’est une chose très-dangereuse , monsieur , d’être aussi facile que vous l’êtes à pardonner à vos amis leurs fautes. Cela leur en fait encore faire de nouvelles ; et ce sont les louanges que vous
<. Quaire exemplaires d'un ouvrage de Brossette.