Brossette venoit de perdre sa mère
A BROSSETTE
avez données à ma négligence , dans votre dernière lettre , qui m’ont rendu encore plus négligent à vous faire réponse. Je vous assure pourtant que cela ne vient point en moi de manque d'amitié ni de reconnoissance: mais je suis paresseux. Tel j’ai vécu, et tel je mourrai ; mais je n’en mourrai pas moins votre ami.
Ainsi, laissant là toutes les excuses bonnes ou mauvaises que je pourrois vous faire, je vous dirai que je n’ai aucun mal- talent contre M. de Bonnecorse du beau poème ' qu’il a imaginé contre moi. Il semble qu’il ait pris à tâche, dans ce poème, d’attaquer tous les traits les plus vifs de mes ouvrages; et le plaisant de l’affaire est que , sans montrer en quoi ces traits pèchent , il se figure qu’il suffit de les rapporter pour en dégoûter les hommes. Il m’accuse surtout d'avoir, dans le Lutrin, exagéré en grands mots de petites choses pour les rendre ridicules , et il fait luimême, pour me rendre ridicule, la chose dont il m’accuse. Il ne voit pas que, par une conséquence infaillible, si le Lutrin est une impertinente imagination, le Lutrigot est encore plus impertinent, puisque ce n’est que la même chose plus mal exécutée. Du reste, on ne sauroit m’élever plus haut qu’il le fait, puisqu’il me donne pour suivans et pour admirateurs passionnés les deux plus beaux esprits de notre siècle, je veux dire M. Racine et M. Chapelle. Il n’a pas trop bien profité de la lecture de ma première préface , et de l’avis que j’y donne aux auteurs attaqués dans mon livre, d’attendre, pour écrire contre moi, que leur colère soit passée. S’il avoit laissé passer la sienne , il auroit vu que de traiter de haut en bas un auteur approuvé du public, c'est traiter de haut en bas le public même, et que me mettre à califourchon sur un lutrin , c’est y mettre tout ce qu'il y a de gens sensés, et M. Brossette lui-même qui me fait l’honneur
Méat esse aliquid pu tare nugas*.
Je ne me souviens point d’avoir jamais parlé de M. de Bonnecorse à M. Bernier, et je ne connoissois point le nom de Bonnecorse quand j’ai parlé de la Montre dans mon épître à M. de Seignelai. Je puis dire même que je ne connoissois point la Montre d’amour , que j’avois seulement entrevue chez Barbin , et dont le titre m’avoit paru très-frivole , aussi bien que ceux de tant d’autres ouvrages de galanterie moderne, dont je ne lis jamais que le premier feuillet.
Mais voilà, monsieur, assez parler de M. Bonnecorse; venons à M. Boursault , qui est , à mon sens , de tous les auteurs que j’ai critiqués, celui qui a le plus de mérite. Le livre où il rapporte de moi le mot dont est question, ne m’est point encore tombé entre les mains; la vérité est que j’ai en effet dit ce mot autrefois, et
t . Le Lutrigot. — 3. Catul., »d Cornet. Nepotem .
LETTRES DE BOILEAU
que c’est à M. l’abbé Dangeau à qui je l’ai dit à Saint-Germain. 11 en fut un peu confus; mais il n’en garda pas moins ses bénéfices, et je crois que même aujourd’hui il en accepteroit volontiers encore d’autres, au hasard de mourir moins content qu’il n’auroit vécu. J’ai fait vos complimens i tous ces messieurs que vous avez honorés de vos présens ; et ils m’ont paru aussi satisfaits de vos honnêtetés que de votre recueil , dont ils font pourtant beau coup d’estime. Je suis très-sincèrement....
Auteuil, le 2 juin 4700.
Vous excusez , monsieur , si aisément mes fautes , que je ne crains presque plus de faillir et que je ne me crois pas même obligé de vous faire des excuses d’avoir été si longtemps sans me donner l’honneur de vous écrire. J’en aurois pourtant d’assez bonnes à vous alléguer, puisqu’il est certain que j’ai été malade longtemps, et que j’ai eu plusieurs affaires plus occupantes même que la maladie.
Enfin m’en voilà sorti , et je puis vous parler. Je vous dirai donc, monsieur, que j’ai reçu votre dernier présent avant votre dernière lettre , et que j’avois même lu votre livre avant que de l’avoir reçue. J’ai été pleinement convaincu de la noblesse de MM. les avocats de Lyon par les preuves qui y sont très- bien énoncées , et encore plus par la noblesse de cœur que je remarque en vos actions et en vos libéralités qui sont sans fin.
Je suis ravi de l’Académie qui se forme en votre ville. Elle n’aura pas grand’peine à surpasser en mérite celle de Paris , qui n’est maintenant composée , à deux ou trois hommes près , que de gens du plus vulgaire mérite , et qui ne sont grands que dans leur propre imagination. C’est tout dire qu’on y opine du bonnet contre Homère et contre Virgile, et surtout contre le bon sens, comme contre un ancien, beaucoup plus ancien qu’Homère et que Virgile. Ces messieurs y examinent présentement ÏAristippe de Balzac , et tout cet examen se réduit à lui faire quelques misérables critiques sur la langue , qui est juste l’endroit par où cet auteur ne pèche point. Du reste , il n’y est parlé ni de ses bonnes ni de ses méchantes qualités. Ainsi , monsieur , si dans la vôtre il y a * plusieurs gens de votre force , je suis persuadé que dans peu ce sera à l’Académie de Lyon qu’on appellera des jugemens de l’Académie de Paris. Pardonnez-moi ce petit trait de satire, et croyez que c’est de la manière du monde la plus sincère que je suis....
Paris, 8 juillet 4700.
Je sais bien, monsieur, que ma lettre devrait commencer à l’ordinaire par des excuses de ce que j’ai été si longtemps sans vous écrire ; mais depuis que nous sommes en commerce ensemble , vous m’avez si bien accoutumé à recevoir le pardon de mes négligences ,
A BROSSETTF,.
que je crois même pouvoir aujourd’hui négliger impunément de vous le demander. Ainsi , laissant là tous les complimens , je vous dirai avec la même confiance que si j’avois répondu sur-le-champ à votre dernière lettre , qu’on ne peut pas vous être plus obligé que je le suis de toutes vos bontés et du soin que vous voulez bien prendre de m’enrichir en m’admettant dans votre loterie; mais qu’ayant mis à plus de cent loteries depuis que je me connois , et n’ayant jamais vu aucun billet approchant du noir, je ne suis plus d’humeur à acheter des petits morceaux de papier blanc un louis d’or la pièce. Ce n'est pas que je me défie de la fidélité de MM. les directeurs de l’hôpital de votre illustre ville , qui sont tous, à ce qu’on m’a dit, des gens de la trempe d’Aristide et de Phocion; mais je me défie fort de la fortune, qui ne m’a pas jusqu’ici paru trop bien intentionnée pour les gens de lettres , et à qui je demande maintenant, non pas qu'elle me donne, mais qu’elle ne m’ôte rien.
Croiriez-vous , monsieur, que vous ne m’avez pas fait plaisir en me mandant le pitoyable état où est à cette heure votre pauvre gentilhomme à la Tour antique? Après tout, quoique méchant auteur, c’est un fort bon homme, et qui n’a jamais fait de mal à personne, non pas même à ceux contre lesquels il a écrit.
Vous ne m’avez , ce me semble., rien dit dans votre dernière lettre de votre nouvelle Académie. En quel état est-elle? Celle de Paris a enfin abandonné l’examen de YAristippe de Balzac , comme ne jugeant pas Balzac digne d’être examiné par une compagnie comme elle. Voilà une étrange ignominie pour un auteur qui a été, il n’y a pas quarante ans, les délices de la France. A mon avis pourtant , il n’est pas si méprisable que cette compagnie se l’imagine, et elle auroit peut-être de la peine à trouver, à l’heure qu’il est , des gens dans son assemblée , qui le vaillent : car quoique ses beautés soient vicieuses , ce sont néanmoins des beautés ; au lieu que la plupart des auteurs de ce temps pèchent moins par avoir des défauts que par n’avoir rien de bon. Mandez-moi ce que pense votre Académie là-dessus. Excusez mes pataraffes et mes ratures, et croyez que je suis très-véritablement....
M. Chanut', avec qui j’ai dîné aujourd’hui chez moi et bu à votre santé, me charge de vous faire ici ses recommandations. Ne vous lassez point d’être aussi diligent que je suis paresseux, et croyez que vos lettres me font un très-grand plaisir.
Auleuil, ta juillet 4700.
Je vous écris d’Auteuil , où je suis résidant à l'heure qu’il est ; ainsi je ne puis pas revoir votre précédente lettre que j'ai laissée
t. Avocat, chargé des affaires de la ville de Lyoq.
LETTRES DE “BOILEAU
à Paris, et je ne me ressouviens pas trop bien de ce que vous me demandiez sur Y H istor ta flagellanliumt. Je ne tarderai guère à y aller, et aussitôt je m’acquitterai de ce que vous souhaitez.
Pour ce qui est de la loterie, je vous ai fait réponse par la lettre que vous devez avoir reçue de moi , et vous y ai marqué le peu d’inclination que j’ai maintenant à donner rien au hasard de la fortune , qui , à mon avis , n’a déjà que trop de puissance sur nous , sans que nous allions encore lui donner de nouveaux avantages en lui portant notre argent. Si vous jugez néanmoins qu’on souhaite fort à Lyon que je mette à cette loterie, je suis trop obligé à votre ville pour lui refuser cette satisfaction, et vous pouvez y mettre quatre ou cinq pistoles pour moi, que je vous rendrai par la première voie que vous me marquerez. Je les regarderai comme données à Dieu et à l’hôpital.
Je voudrais bien pouvoir trouver de nouveaux termes pour vous remercier du nouveau présent que vous m’avez fait1; mais vous m’en avez déjà fait tant d’autres , que je ne sais plus comment varier la phrase.
Il paroît ici une traduction en vers du premier livre de Ylliade d’Homère, qui, je crois, va donner cause gagnée à M. Perrault.
Di ma gni, horribilem et sacrum libellum *1
Je crois qu’en la mettant dans les seaux pour rafraîchir le vin , elle pourra suppléer au manque de glace qu’il y a cette année. En voilà le troisième et le quatrième vers ; c’est au sujet de la colère d'Achille :
Et qui funeste aux Grecs fit périr par le fer Tant de héros. Ainsi l’a voulu Jupiter.
Ne voilà-t-il pas Homère un joli garçon? Cette traduction est cependant d’un fameux académicien * , et qui la donne , dit-il , au public, pour faire voir Homère dans toute sa force. On me vient quérir pour aller à un rendez-vous que j’ai donné. Ainsi vous trouverez bon que je me hâte de vous dire qu’on ne peut pas être plus que je le suis
Paris, 29 juillet 1700.
Vous permettrez, monsieur, qu’à mon ordinaire j’abuse de votre bonté et que je me contente de répondre en Lacédémonien à vos longues, mais pourtant très-courtes et très-agréables lettres. Je suis bien aise que vous m’ayez associé à votre charitable et pécunieuse loterie ; mais vous me ferez plaisir d’envoyer quérir