Libraire. — 2. Trente-sept livres dix sous
A BROSSETTE
Paris, 6 octobre <701.
Je ne tous ferai point, monsieur, d’excuses de ce que j’ai été si longtemps à vous faire réponse. Vous m’avez si bien autorisé dans mes négligences, par votre facilité à me les pardonner, que je ne crois pas même avoir besoin de les avouer. Ainsi, monsieur, je vous dirai , avec la même confiance que si je vous avois répondu sur-le-champ , que je suis bien fâché de ne vous pouvoir pas envoyer les vers françois de M. le comte d’Êriceyra, parce qu’il me faudrait , pour les trouver, feuilleter tous mes papiers qui ne sont pas en petit nombre , et que d’ailleurs je ne trouve pas ces vers assez bons pour permettre qu’on les rende publics. C’est une étrange entreprise que d’écrire une langue étrangère, quand nous n’avons point fréquenté avec les naturels du pays; et je suis assuré que si Térence et Cicéron revenoient au monde, ils riroient à gorge déployée des ouvrages latins des Fernel ‘ , des Sannazar * et des Muret 3. Il y a pourtant beaucoup d’esprit dans les vers françois de l’illustre Portugais dont il est question : mais franchement il y a beaucoup de portugais , de meme qu’il y a beaucoup de françois dans tous les vers latins des poètes françois qui écrivent en latin aujourd’hui.
Vous me ferez plaisir de parler de cela dans votre Académie, et d’y agiter la question : Si on peut bien écrire une langue morte. J’ai commencé autrefois sur cette question un dialogue assez plaisant, et je ne sais si je vous en ai parlé à Paris dans les longs entretiens que nous avons eus ensemble. Ne croyez pas pourtant que je veuille par là blâmer les vers latins que vous m’avez envoyés d’un de vos illustres académiciens*. Je les ai trouvés fort beaux et dignes de Vida et Sannazar, mais non pas d’Horace et de Virgile ; et quel moyen d’égaler ces grands hommes dans une langue dont nous ne savons pas même la prononciation? Qui croiroit, si Cicéron ne nous l’avoit appris, que le mot de dividere est d’un très-dangereux usage , et que ce serait une saleté horrible de dire : Quurn nos vidissemus ? Comment savoir en quelles occasions dans le latin le substantif doit passer devant l’adjectif, ou l’adjectif devant le substantif? Cependant imaginezvous quelle absurdité ce serait en françois de dire : Mon neuf habit, au lieu de mon habit neuf , ou mon blanc bonnet, au lieu de mon bonnet blanc , quoique le proverbe dise que c’est la même chose. Je vous écris ceci afin de donner matière à votre Académie