Deux prétendus contemporains de la guerre de Troie
A BROSSETTE
point le divin Homère. La vérité est que j’y ai joint une petite narration assez vive, sans quoi la pensée n’est point en son jour; que si cette narration vous paroît prolixe , il seroit aisé d’y donner remède, puisqu’il n’y auroit qu’à mettre à la place de la narration les paroles qu'on trouve en prose dans le recueil de l’Anthologie, au-dessus du vers; les voici : Paroles que disoit Apollon à propos des ouvrages d’Homère :
Je chantois , Homère écrivoit.
Il me paroît que c’est l’au leur même de ce vers qui les y a mises, n’ayant pu y joindre une narration qui l'amenât; et c’est à quoi j'ai cru devoir suppléer dans ma traduction y sans aucun dessein de paraphraser un vers qui n’est excellent que par sa brièveté; car il me semble que l’expédient dont s’est servi ce poète a un peu de rapport à ces vieilles tapisseries où l’on écrivoit au dessus de la tête des personnages : c’est un homme , c’est un cheval , etc. Du reste, pour la narration que vous trouvez prolixe, je ne vois pas qu’on puisse accuser de prolixité une chose qui est dite en vers, en aussi peu de paroles qu’on la pourroit dire en prose. Il est vrai que cette narration est de huit vers , mais ces huit vers ne disent que ce qu’il faut précisément dire; et s’il y en a un qui s’étende sur quelque inutilité, vous n’avez qu’à me le marquer, parce que je le retrancherai sur-le-cbamp. Ce ne sont pas huit bons vers qui sont longs , ce sont deux méchans vers qui le sont quelquefois à outrance : Sed tu disticha longa facis 1 , dit Martial.
J’ai bien de la joie que le galant homme dont vous me parlez prenne goût à mes ouvrages :
C’est à de tels lecteurs que j’offre mes écrits *.
Il me fait plaisir même de daigner bien prendre, en les lisant, antmum censoris honesti. Oserois-je pourtant vous dire que ni vous ni lui n’avez point entendu ma pensée au sujet de Jules César? Je n’ai jamais voulu dire que Jules César n’ait mis que deux jours à ramasser et lier ensemble les matériaux dont il fit construire le pont sur lequel il passa le Rhin? Il n’est question dans mes vers que du temps qu’il mit à faire passer ses troupes sur ce point , et je ne sais même s’il y employa deux jours. Le roi , quand il passa le Rhin, fit amener un très-grand nombre de bateaux de cuivre, qu’on avoit été plus de deux mois à construire, et sur un desquels même M. le Prince et M. le Duc passèrent; mais qu’est-ce que cela fait à la rapidité avec laquelle toutes ses troupes traversèrent le fleuve , puisqu’il est certain que toute son
t. Martial, liv. II, épigramme LXXVII.
2 Éptlre VU, vers IOI.
a. Épltre IV.
630 LETTRES DE BOILEAU
année passa comme celle de Jules César, avec tout son bagage, en moins de deux jours? Voilà ce que veut dire le vers :
Sur un pont, en deux jours, trompa tous tes efforts....
En effet , quel sens autrement pourroit-on donner à ces mots : trompa tous tes efforts? Le Rhin pouvoit-il s’efforcer à détruire le pont que faisoit construire Jules César, lorsque les bateaux étoient encore sur le chantier? Il faudroit pour cela qu’il se fût débordé; encore auroit-il été pris pour dupe, si César avoit mis ses ateliers sur une hauteur. Vous voyez donc bien, monsieur, qu’il faut laisser deux jours, parce que si je mettois dix jours, cela seroit fort ridicule; et je donnerois au lecteur une idée absurde de César , en disant comme une grande chose qu’il avoit employé dix jours à faire passer une armée de 30 000 hommes, donnant ainsi par là tout le temps aux Allemands qu’il leur falloit pour s’opposer à son passage. Ajoutez que ces façons de parler, en deux jours, en trois jours, ne veulent dire que très promptement , en moins de rien. Voilà , je crois , monsieur , de quoi contenter votre critique et celle de monsieur votre ami '. Vous me ferez plaisir de m'en faire beaucoup de pareilles, parce que cela donne occasion , comme vous voyez , à écrire des dissertations assez curieuses. Faites-moi cependant la grâce d’excuser les ratures de celle-ci parce que ce ne seroit jamais fait s’il falloit récrire mes lettres. Je vous aurai bien de l’obligation , si vous en usez de même dans les vôtres; et surtout si vous voulez bien rayer ces grands Monsieur que vous mettez à tous vos commencemens : colo amari , non colt. Je suis avec beaucoup de respect, etc.