‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 472 sur 492 · I . Contrôleur général des finances , neveu de Colbert · texte numérisé non relu

I . Contrôleur général des finances , neveu de Colbert

LETTRES DE BOILEAU

arrivera peut-être avant celle-ci, que je vous envoie par la voie que vous m’avez marquée. Il y a des gens qui trouvent que le portrait me ressemble beaucoup; mais il y en a bien aussi qui n’y trouvent point de ressemblance. Pour moi , je ne saurois qu’en dire; car je ne me connois pas trop bien, et je ne consulte pas trop souvent mon miroir. Il y a encore un autre portrait de moi, gravé par un ouvrier dont je ne sais pas le nom , et qui me ressemble moins qu’au grand Mogol. Il me fait extrêmement rechtgneux , et comme il n’y a pas de vers au bas , j’ai fait ceux-ci pour y mettre :

Du célèbre Boileau tu vois ici l’image.

Quoi! c’est là, diras-tu, ce critique achevé?

D’où vient le noir chagrin qu’on lit sur son visage?

C’est de se voir si mal gravé.

Je ne sais si le graveur sera content de ces vers ; mais je sais qu’il ne sauroit en être plus mécontent que je le suis de sa gravure. Je vous donne le bonjour, et suis très-parfaitement, etc. Témoignez bien à M. Perrichon à quel point je suis glorieux de son souvenir.

Paris, 6 mars 1705.

Je ne m’étendrai point ici , monsieur , en longues excuses du long temps que j’ai été à répondre à vos obligeantes lettres, puisqu’il n’est que trop vrai qu’un très fâcheux rhume que j’ai eu, accompagné même de quelque fièvre, m’a entièrement mis hors d’état, depuis trois semaines, de faire ce que j’aime le mieux à faire : je veux dire de vous écrire. Me voilà entièrement rétabli, et je vais m’acquitter d’une partie de mon devoir.

Je suis fort aise que votre illustre physicien, à l'aide de son microscope , ait trouvé de quoi justifier le vers du Lutrin que vous attaquiez , et qu’il ait rendu à la guêpe son honneur : car , bien qu’elle soit un peu décriée parmi les hommes, on doit rendre justice à ses ennemis , et reconnoître le mérite de ceux mêmes qui nous persécutent. Je vous prie donc de faire bien des remercîmens de ma part à M. Puget, et de lui bien marquer l’estime que je fais des excellentes qualités de son esprit, qui n’ont pas besoin , comme celles de la guêpe , du microscope pour être vues.

Vous faites , à mon avis , trop de cas des deux épigrammes que je vous ai envoyées , et surtout de celle à M. Le Verrier , qui n’est qu’un petit compliment très-simple que je me suis cru obligé de lui faire , pour empêcher qu’on ne me crût auteur des quatre vers qui sont au bas de mon portrait, et qui sont beaucoup meilleurs que mes deux épigrammes , n’y ayant rien surtout de plus juste que ces deux vers.

A BROSSETTE

J'ai su dans mes écrits, docte, enjoué, sublime,

Rassembler en moi Perse, Horace et Juvénal;

supposé que cela fût vrai, docte répondant admirablement à Perse, enjoué à Horace et sublime à Juvénal. Il les avoit faits d’abord indirects et de la manière dont vous me faites voir que vous avez prétendu les rajuster; mais cela les rendoit froids, et c’est par le conseil de gens très-habiles , qu’il les mit en style direct ; la prosopopée ayant une grâce qui les anime , et une fanfaronnade même , pour ainsi dire , qui a son agrément.

Vous ne me dites rien des quatre vers que j’ai faits pour l’autre infâme gravure dont je vous ai parlé. Est-ce que vous les trouvez mauvais? Ils ont pourtant réjoui tous ceux à qui je les ai dits. Mais pour vous satisfaire sur l’histoire que vous me demandez de l’épigramme de Lubin 1 , je vous dirai que Lubin est un de mes parens, qui est mort il y a plus de vingt ans, et qui avait la folie que j’y attaque. Il étoit secrétaire du roi, et s’appeloit M. Targas. J’avois dit, lui vivant, le mot dont j’ai composé le sel de mon épigramme, qui n’a été faite qu’environ depuis deux mois, chez moi, à Auteuil où couchoit l’abbé de Châteauneuf *. Je m’étois ressouvenu le soir, en conversant avec lui, du mot dont il est question : il l’avoit trouvé fort plaisant , et sur cela nous étions convenus l’un et l’autre qu’avant tout , pour faire une bonne épigramme , il falloit dire en conversation le mot qu’on y vouloit mettre à la fin , et voir s’il frapperoit. Celui-ci donc l’ayant frappé , je le lui rapportai le lendemain au matin construit en épigramme, telle que je vous l’ai envoyée. Voilà l’histoire.

Le monument antique * que vous m’avez fait tenir est fort beau et fort vrai. Mon dessein étoit de le porter moi-même à l’Académie des inscriptions ; mais j’ai su qu’il y avoit déjà longtemps qu’il y étoit , et que les académiciens mêmes s’étoient déjà fort exercés sur cette excellente relique de l’antiquité. Je ne sais pas pourquoi vous me faites une querelle d’Allemand sur la prééminence qu’a eue autrefois Lyon au-dessus de Paris. Est-ce que Paris a jamais nié que, du temps de César, non-seulement Lyon, mais Marseille , Sens , Melun ne fussent beaucoup plus considérables que Paris ? Et qu’est-ce que de cela Lyon sauroit conclure contre Paris , sinon ce vers du Cid :

Vous êtes aujourd’hui ce qu’antrefois je fus 4 ?

Je vous conjure bien de marquer à M. de Mezzabarba s, dans les lettres que vous lui écrirez , le cas que je fais de sa personne

( . L’homme aux pendules.

2. Mort en (70», auteur d’un Traité sur la musique des anciens; parrain de Voltaire.

3. Inscription gravée aur un autel aucien. — *. Acte I, acène vt.

a. Né & Milan en (670, mort en 4705.

ftid LETTRES DE BOILEAU

et de ton mérite. Je ne sais si tous avez vu la traduction qu'il a faite de moa ode sur Naraur. Je ne tous dirai pas qu’il y est plus moi-même que moi-même; mais je vous dirai hardiment que, bien que j’aie surtout songé à y prendre l’esprit de Pindare, M. de Mezzabarba y est beaucoup plus Pindare que moi. Si tous n’avez point encore reçu de lettre de Sf. Le Verrier . cela ne vient que de ma faute . et du peu de soin que j’ai eu de le faire ressouvenir. comme je derais, de. vous écrire: mais je Tais dîner aujourd’hui chez lui, et je réparerai ma négligence. Vous pouvez vous assurer d’avoir, au premier jour, un compliment de sa façon. Adieu, mon illustre monsieur, croyez que c’est très-sincèrement que je suis , etc.

Souffrez que je fasse ici en particulier , et hors d'œuvre , mon compliment à M. Perrichon.

A Paris, ce 46 mai 4705.

Je suis si coupable envers vous, monsieur, que si je Toulois me disculper de toutes mes négligences, il faudrait que j’y employasse toutes mes lettres, et je ne vous pourrais parler d’autre chose. Il me semble donc que le mieux est de vous renvoyer à mes excuses précédentes , puisque je n’en ai point de nouvelles à vous alléguer, et de vous prier de suppléer, par la violence de votre amitié, à la foiblesse de mes raisons. Cela étant, je vous dirai que j’ai été ravi d’apprendre, par votre dernière lettre, l'honorable distribution que vous avez faite des estampes de Drevet. La vérité est que vous deviez les avoir reçues de ma main ; mais je crois vous avoir déjà écrit que je ne les donnois à personne à cause des vers fastueux que M. Le Verrier a fait graver au bas, et dont je paraîtrais tacitement approuver l’ouverte flatterie , si j’en faisois des présens en mon nom. Cependant il n’est pas possible de n’ètre point bien aise qu’elles soient entre les mains de H. Puget et de M. Perrichon, et qu’elles leur donnent occasion de se ressouvenir de l'homme du monde qui les estime et les honore le plus. Pour ce qui est de M. le prévôt des marchands de Lyon, je ne saurais croire qu’il souhaite de voir un portrait aussi peu digne de sa vue que le mien. La vérité est pourtant que je souhaite fort qu’il le souhaite , puisqu’il n’y a point d’homme dont j’aie entendu dire tant de bien que de cet illustre magistrat , et qu'on ne peut pas être honnête homme sans désirer d’ètre estimé d’un aussi excellent homme que lui. M. Le Verrier m’a assuré qu’il vous enverroit encore deux de mes portraits par la voie que vous m’avez mandée, et vous les pourrez donner à qui vous jugerez à propos. M. Puget me fait bien de l’honneur de me mettre en regard, pour me servir de vos termes, avec M. Pascal. Rien ne me saurait être plus agréable que de me voir mis en parallèle avec un si merveilleux génie ; mais tout ce que nous avons

A BROSSETTE

de semblable, comme l'a fort bien remarqué M. Puget dans ses jolis vers, c’est l’inclination à la satire, si l’on doit donner le nom de satires à des lettres aussi instructives et aussi chrétiennes que celles de M. Pascal.

Je viens maintenant à l’extrême honneur que la ville de Lyon me fait en me demandant mon sentiment sur l’inscription nouvelle qu'elle veut qui soit mise dans son hôtel de ville, au sujet du passage de nosseigneurs les princes en 1701 ; et je n'aurai pas grand’peine à me déterminer là-dessus, puisque je suis entièrement déclaré pour la langue latine, qui est extrêmement propre, à mon avis , pour les inscriptions , à cause de ses ablatifs absolus , au lieu que la langue françoise, en de pareilles occasions, traîne et languit par ses gérondifs incommodes , et par ses verbes auxiliaires où elle est indispensablement assujettie, et qui sont toujours les mêmes. Ajoutez qu’ayant besoin pour plaire d’être soutenue, elle n’admet point cette simplicité majestueuse du latin, et, pour peu qu’on l’orne, donne dans un certain phébus qui la rend sotte et fade. En effet , monsieur, voyez, par exemple, quelle comparaison il y aurait entre ces mots qui viennent au bout de la plume : Regia familia urbem invisenle , ou ceux-ci : La royale famille e'tant venue voir la tille. Avec tout cela néanmoins peut-être que je me trompe , et je me rendrai volontiers sur cela à l’avis de ceux qui me demandent mon avis. Cependant je vous prie de bien témoigner mes respects à messieurs de la ville de Lyon , et de leur bien marquer que je ne perdrai jamais l’occasion de célébrer une ville qui a été, pour ainsi dire, par ses pensions, la mère nourrice de mes muses naissantes, et chez qui autrefois, comme je l’ai déjà dit dans un endroit de mes ouvrages1 , on obligeoit les roécbans auteurs d’effacer eux-mêmes leurs écrits avec la langue. Du reste, croyez qu’on ne peut être plus que je le suis, etc.

Vous recevrez dans peu une recommandation de moi pour un valet de chambre que vous connoissez, et dont franchement j’ai été indispensablement obligé de me défaire.

Paris, 20 novembre <705.

Je suis si coupable envers vous, monsieur, que le mieux que je puisse faire à mon avis, c’est d’avouer sincèrement ma faute, et de vous en demander un pardon que, grâce à votre aveugle bonté pour moi , je suis en quelque façon sûr d’obtenir. Je ne vous ferai donc point d’excuses de mon silence députe six mois. J’en pourrais pourtant alléguer de très-mauvaises , dont la principale est un misérable ouvrage en vers que je n’ai pu m’empêcher de composer de nouveau , et qui m’a emporté toutes les heures de mon

LETTRES DE BOILEAU

plus agréable loisir , c’est-à-dire , tout le temps que je pouvois m’entretenir par écrit avec vous. M’en voilà quitte enfin, et il est achevé

Ainsi , monsieur , trouvez bon que je revienne à vous comme si de rien n’étoit, et que je vous dise avec la même confiance que si j’avois exactement répondu à toutes vos lettres , qu’il n’y a point de jeune homme dans mon esprit au-dessus de M. Dugas1; que je le trouve également poli, spirituel, savant-, et que si quelque chose peut me donner bonne opinion de moi-même , c’est l’estime, quoique assez mal fondée , qu’il témoigne , aussi bien que vous , faire de mes ouvrages. Il m’est venu voir deux fois à Auteuil ; et bien que nos conversations aient été fort longues , elles m’ont paru fort courtes. Je lui ai donné un assez méchant dîner avec M. Bronod, et cela ne s’est point passé, comme vous pouvez bien vous l’imaginer, sans boire plus d’une fois à votre santé. Il m’a marqué une estime particulière pour vous; et j’ai encore mis cette estime au rang de ses grandes perfections. Mais que vouiez-vous dire avec vos termes de parfaite reconnaissance et d’attachement respectueux , qu’il se pique , dites-vous , d'avoir pour moi ? Au nom de Dieu , monsieur , qu’il change tous ces sentimens en sentimens de bonté et d’amitié. M. Dugas est un homme à qui on doit du respect , et non pas qui en doive aux autres ; et d’ailleurs , vous vous souvenez bien de l’épigramme de Martial :

Sed si te colo, Sexte, non amabo.

Que seroit-ce donc si M. Dugas en alloit user de la sorte , et comment pourrois je m’en consoler ? Voilà , monsieur , tout ce que j’ai à vous dire cette fois pour vous marquer ma rentrée dans mon devoir. Je ne manquerai pas au premier jour de vous écrire une lettre dans les formes, où je vous dirai le sujet et les plus essentielles particularités de mon nouvel ouvrage , que je vous prierai pourtant de tenir secrètes. Cependant je vous supplie de demeurer bien persuadé que , tout nonchalant et tout déterminé paresseux que je suis, je ne laisse pas d'être, plus que personne du monde , etc.

Paris, <2 mars «706.

Vous accusez à grand tort M. Dugas du peu de soin que j’ai eu depuis si longtemps à répondre à vos obligeantes lettres. Il est homme au contraire qui n’a rien oublié pour augmenter en moi l’estime particulière que j’ai toujours eue pour vous, et pour m’engager à vous écrire souvent. Ainsi je puis vous assurer que tout le mal ne vient que de ma négligence , qui est en moi comme une fièvre intermittente, qui dure quelquefois des années entières, et

« . Il s’agit de la satire XII , sur V Équivoque.

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