‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 485 sur 492 · Tassoni, dans la Secchia rapita , chant VII, stance viu · texte numérisé non relu

Tassoni, dans la Secchia rapita , chant VII, stance viu

LETTRES DE BOILEAU

ces termes : Ce fleuve descend d grands flots des monts Lauriciens, et de là vase précipiter dans la mer proche , etc.... Ne diriez-vous pas, ajoute Démétrius, qu’il parle du Nil ou du Danube ? c’est là de la véritable enflure ; mais il n’y a point là de (jLCTcaipov. Je vous rapporterais cent exemples pareils; mais, comme je vous viens de dire, il faut avoir lu l’ouvrage de M. Samuel (Werenfels), pour vous parler juste sur ce point; et vous n’en aurez pas davantage pour cette fois , parce que je sens qu’une chaleur effroyable de poitrine que j’ai, et qui est causée par les glaces de la vieillesse , commence à redoubler. Permettez donc que je me borne à ce court billet , et soyez bien persuadé que toutes vos lettres me font grand plaisir, quoique j’y réponde si peu exactement.

O mihi prxteritos référât si Jupiter annos ' !

quelles longues lettres n’auriez-vous pas à essuyer 1 Je vous donne le bonjour , et suis parfaitement.

LYI.

Paris, 7 janvier <709.

Vous êtes, monsieur, l’ami du monde le plus commode, et avec lequel on peut le plus impunément faillir. Dans le temps que je m’épuise à chercher vainement dans mon esprit des raisons pour excuser mes négligences à votre égard , c’est vous-même qui vous déclarez le négligent , et peu s’en faut que vous ne me demandiez pardon de tous mes crimes. Je vois bien ce que c’est; vous me regardez comme un malade qu’il ne faut point chagriner, et vous ne vous trompez pas, monsieur; je suis malade et vraiment malade. La vieillesse m'accable de tous côtés. L’ouïe me manque , ma vue s’éteint, je n’ai plus de jambes, et je ne saurais plus monter ni descendre qu’appuyé sur les bras d’autrui. Enfin je ne suis plus rien de ce que j’étois , et , pour comble de misère , il me reste un malheureux souvenir de ce que j’ai été. Aujourd’hui pourtant il faut que je fasse encore le jeune , et que je réponde à deux objec tions que vous me faites dans quelques-unes des lettres que vous m’avez écrites l’année précédente. Je les ai relues ce matin, et il ne sera pas dit que je n’y aie rien répliqué.

La première est sur la musique , dont j’ai eu tort , dites-vous , de ne pas employer les termes dans la description que Longin fait de la périphrase. Mais est-il possible que vous me fassiez cette objection après ce que vous avez lu dans mes Remarques , où je dis en propres termes que ce que dit Longin peut signifier les parties faites sur le sujet , mais que je ne décidois pas néanmoins . parce qu’il n’est pas sûr que les anciens connussent dans la musique ce que nous appelons les parties; que je penchois cependant vers

t . Virgile, Énèide , liv. VIII, vers 560.

A BROSSETTE

l'affirmative, mais que je laissois aux habiles en musique à décider plus précisément si le son principal veut dire le sujet? Ajoutez que par la manière dont j’ai traduit , tout le monde m’entend , au lieu que, si j’avois mis les termes de l’art, il n’y auroit que les musiciens proprement qui m’eussent bien entendu.

L’autre objection est sur ce vers de ma Poétique* :

De Styx et d’Achéron peindre les noirs torrens.

Vous croyez que

Du Styx , de l’Achéron peindre les noirs torrens

seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l’oreille un peu prosaïque, et qu’un homme vraiment poète ne me fera jamais cette difficulté, parce que de Styx et d'Achéron est beaucoup plus soutenu que du Styx et de l’Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire seroit bien plus noble dans un vers que sur les bords fameux de la Seine et de la Loire. Mais ces agrémens sont des mystères qu’Apollon n’enseigne qu’à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.

Je viens maintenant à votre dernière lettre. Vous m’y proposez une question qui a , dites-vous , agité beaucoup de gens habiles dans votre ville, et qui pourtant, à mon avis, ne souffre point de contestation: car, qu’est-ce que l’ouïe au prix de la vue? Vivre et voir le jour sont deux synonymes. Les yeux au défaut des oreilles entendent; mais les oreilles ne voient point. J’ai vu un sourd né à qui, par la vue, on faisoit entendre jusqu’aux mystères de la Trinité. Mais, monsieur, il me semble que pour un vieillard malade, je m’engage dans de grands raisonnemens.

Le meilleur est, je crois, de me borner ici à vous remercier de vos fromages. J’en porterai deux ce matin à M. Le Verrier chez qui je vais dîner, et je vous réponds que votre santé y sera célébrée. Mille remercîmens à madame votre chère et illustre épouse, de la bonté qu’elle a de se souvenir de moi. J’ai, sur le peu que vous m’en avez dit, une idée d’elle qui passe de beaucoup les Pénélopes et les Lucrèces. Il ne me reste plus qu’à vous demander pardon de la précipitation avec laquelle je vous écris, et qui est cause d’un nombre infini de ratures que je ne sais si vous pourrez débrouiller. Mais quoi ! je serois perdu s’il falloit récrire mes lettres , et il arriverait fort bien que je ne vous écrirais plus. Le moindre travail me tue, et même, dans le moment que je vous parle, il me vient de prendre un tournoiement de tête qui ne me laisse que le temps de vous dire que je vous aime et vous respecte plus que jamais , et que je suis parfaitement, etc.

- I. Chant III, ver* 285.

LETTRES DE BOILEAU

Paris, 5 mai 4700.

Je voudrois bien, monsieur, n’avoir que de mauvaises excuses à vous faire du long temps que j’ai été sans répondre à vos obligeantes lettres , puisque , de l’humeur dont je vous vois, vous ne laisseriez pas de les trouver bonnes ; mais la vérité est que mes tournoiemens de tête continuent toujours: que je ne puis plus monter ni descendre que soutenu par un valet; que ma mémoire finit; que mon esprit m’abandonne, et qu’enfin j’ai quatrevingts ans à soixante et onze Cependant je vous supplie de croire que j’ai toujours pour vous la même estime; et que je reçois toujours vos lettres avec grand plaisir.

Je ne saurois assez vous admirer , vous et vos confrères académiciens , de la liberté d’esprit que vous conservez au milieu des malheurs publics, et je suis ravi que vous vous appliquiez plutôt à parler des funérailles des anciens , qu’à faire les funérailles de la félicité publique , morte en France depuis plus de quatre ans. Cela s’appelle être philosophe, et marcher sur les pas d’Archimède, qu’on trouva faisant une démonstration géométrique dans le temps qu’on prenoit d’assaut la ville de Syracuse où il étoit enfermé. Nous nous sentons à Paris de la famine1 aussi bien que vous, et il n’y a point de jour de marché où la cherté du pain n’y excite quelque sédition ; mais on peut dire qu'il n’y a > pas moins de philosophie que chez vous, puisqu’il n’y a point

de semaine où l’on ne joue trois fois l’opéra, avec une fort grande abondance de monde , et que jamais il n’y eut tant de plaisirs , de promenades et de divertissemens.

Mais laissons là la joie et la misère publique , et venons aux deux questions que vous me faites dans votre dernière lettre. Je vous dirai que je ne sais pas pourquoi vous êtes en peine de ces vers :

Là je trouve une croix5, etc.,

puisque c’est une chose que dans tout Paris et puert sciunt , que les couvreurs, quand ils sont sur le toit d’une maison, laissent pendre du haut de cette maison une croix de latte pour avertir les passans de prendre garde à eux et de passer vite ; qu’il y en a quelquefois de cinq ou six dans une même rue; et que cela n’empêche pas qu’il n'y ait souvent des gens blessés : c’est pourquoi j’ai dit :

Une croix de funeste présage. ,

On riroit à Paris d’un homme qui me ferait votre objection.

Pour ce qui est du livre de Ueteoris orationis , je vous dirai que je l’ai reçu et presque lu tout entier. Il est assez bien écrit. Ce que

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