‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 54 sur 492 · Terme du jeu d’hombre. (B · texte numérisé non relu

Terme du jeu d’hombre. (B

4. Le lieutenant criminel Tardieu. (B.) — Il étoit neveu du conseiller Jacques Gillot, l'un des auteurs de la satire Ménippàe. •

SATIRE X

Trouvoient dans l’écurie une pleine pâture,

Et, du foin que leur bouche au râtelier laissoit,

De surcroît une mule encor se nourrissoit.

Mais cette soif de l’or qui le brûloit dans l’âme

Le fit enfin songer à choisir une femme ,

Et l’honneur dans ce choix ne fut point regardé.

Vers son triste penchant son naturel guidé Le fit , dans une avare et sordide famille ,

Chercher un monstre affreux 1 sous l’habit d’une fille :

Et, sans trop s’enquérir d’où la laide venoit,

Il sut, ce fut assez, l’argent qu’on lui donnoit.

Rien ne le rebuta , ni sa vue éraillée ,

Ni sa masse de chair bizarrement taillée :

Et trois cent mille francs avec elle obtenus La firent à ses yeux plus belle que Vénus.

Il l’épouse; et bientôt son hôtesse nouvelle Le prêchant lui fit voir qu’il étoit , au prix d’elle ,

Un vrai dissipateur, un parfait débauché.

Lui-même le sentit, reconnut son péché,

Se confessa prodigue, et plein de repentance,

Offrit sur ses avis de régler sa dépense.

Aussitôt de chez eux tout rôti disparut.

Le pain bis, renfermé, d’une moitié décrût;

Les deux chevaux , la mule , au marché s’envolèrent ;

Deux grands laquais, à jeun, sur le soir s’en allèrent :

De ces coquins déjà l’on se trouvoit lassé ,

Et pour n’en plus revoir le reste fut chassé.

Deux servantes déjà, largement souffletées,

Avoient à coups de pied descendu les montées ,

Et se voyant enfin hors de ce triste lieu ,

Dans la rue en avoient rendu grâces à Dieu.

Un vieux valet restoit, seul chéri de son maître,

Que toujours il servit, et qu’il avoit vu naître,

Et qui de quelque somme amassée au bon temps Vivoit encor chez eux , partie à ses dépens.

Sa vue embarrassoit : il fallut s’en défaire:

Il fut de la maison chassé comme un corsaire.

Voilà nos deux époux sans valets , sans enfans ,

Tout seuls dans leur logis libres et triomphans.

Alors on ne mit plus de borne à la lésine :

On condamna la cave, on ferma la cuisine;

Pour ne s’en point servir aux plus rigoureux mois Dans le fond d’un grenier on séquestra le bois.

L’un et l’autre dès lors vécut à l’aventure

1. La fille de Jérémie Fcrricr, qui avoit clé minisire de la religion réformée  Nimes.

SATIRE X

Des présens qu'à l’abri de la magistrature Le mari quelquefois des plaideurs extorquoit,

Ou de ce que la femme aux voisins escroquoit.

Mais , pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre . Il faut voir du logis sortir ce couple illustre :

11 faut voir le mari tout poudreux, tout souillé,

Couvert d’un vieux chapeau de cordon dépouillé ,

Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie,

A pied dans les ruisseaux traînant l’ignominie.

Mais qui pourroit compter le nombre de haillons,

De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,

De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,

Dont la femme, aux bons jours, composoit sa parure?

Décrirai-je ses bas en trente endroits percés,

Ses souliers grimaçans, vingt fois rapetassés,

Ses coiffes d’où pendoit au bout d’une ficelle Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu’elle1?

Peindrai-je son jupon bigarré de latin,

Qu’ensemble composoient trois thèses de satin ;

Présent qu’en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régens d’un collège ,

Et qui, sur cette jupe à maint rieur encor.

Derrière elle faisoit lire Ârgumenlabor ?

Mais peut-être j’invente une fable frivole.

Démens donc tout Paris, qui, prenant la parole,

Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu,

Tout prêt à le prouver, te dira : Je l’ai vu;

Vingt ans j’ai vu ce couple , uni d’un même vice ,

A tous mes habitans montrer que l’avarice Peut faire dans les biens trouver la pauvreté ,

Et nous réduire à pis que la mendicité.

Des voleurs , qui chez eux pleins d’espérance entrèrent ,

De cette triste vie enfin les délivrèrent :

Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux Dont l’hymen ait jamais uni deux malheureux!

Ce récit passe un peu l’ordinaire mesure :

Mais un exemple enfin si digne de censure Peut-il dans la satire occuper moins de mots?

Chacun sait son métier. Suivons notre propos.

< . La plupart des femmes porloient alors un masque de velours noir quand elles sorloient. (B.)

2. Tardien et sa femme furent assassinés dans leur maison, sur le quai des Orfèvres, le 24 août IG65, par René et François Touche! frères , qui , arrêtés dans cette même maison , furent rompus vifs trois jours après. Quelques jours avant leur crime, le roi avoit ordonné au premier président Lamoignon de faire informer contre le lieutenant criminel Tardieu, soupçonné de malversations.

SATIRE X

Nom eau prédicateur aujourd’hui; je l’avoue ,

Écolier ou plutôt singe de Bourdaloue 1 ,

Je me plais à remplir mes sermons de portraits.

En voilà déjà trois peints d’assez heureux traits :

La femme sans honneur , la coquette et l’avare.

Il faut y joindre encor la revêche bizarre,

Qui sans cesse, d’un ton par la colère aigri,

Gronde, choque, dément, contredit un mari.

Il n’est point de repos ni de paix avec elle.

Son mariage n'est qu'une longue querelle.

Laisse-t-elle un moment respirer son époux.

Ses valets sont d'abord l’objet de son courroux;

Et sur le ton grondeur lorsqu’elle les harangue,

Il faut voir de quels mots elle enrichit la langue ;

Ma plume ici, traçant ces mots par alphabet,

Pourroit d’un nouveau tome augmenter Kiehelet5.

Tu crains peu d’essuyer cette étrange furie :

En trop bon lieu, dis-tu, ton épouse nourrie Jamais de tels discours ne te rendra martyr.

Mais, eût-elle sucé la raison dans Saint-Cyr3,

Crois-tu que d’une fille humble, honnête, charmante,

L’hymen n’ait jamais fait de femme extravagante ?

Combien n’a-t-on point vu de belles aux doux yeux * Avant le mariage anges si gracieux ,

Tout à coup se changeant en bourgeoises sauvages Vrais démons apporter l’enfer dans leurs ménages,

Et, découvrant l’orgueil de leurs rudes esprits,

Sous leur fontange4 altière asservir leurs maris !

Et puis, quelque douceur dont brille ton épouse,

Penses-tu , si jamais elle devient jalouse ,

Que son âme livrée à ses tristes soupçons De la raison encor écoute les leçons?

Alors, Alcippe, alors, tu verras de ses œuvres :

Résous-toi, pauvre époux, à vivre de couleuvres;

A la voir tous les jours, dans scs fougueux accès,

A ton geste, à ton rire, intenter un procès;

Souvent , de ta maison gardant les avenues ,

Les cheveux hérissés, t’attendre au coin des rues;

Te trouver en des lieux de vingt portes fermés,

Et, partout où tu vas, dans ses yeux enflammés

( . Célèbre jésuite. (II.)

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