I . Poème héroïque, publié par Charles Perrault en
96 LETTRE D’ANTOINE AftNAULD
« Quelle erreur ! Est-ce que des héros à voix luxurieuse, des morales lubriques, des rendez-vous chez la Cornu, et les plaisirs de l’enfer qu’on goûte en paradis, peuvent se présenter à l'esprit sans y faire des images dont la pudeur est offensée ? »
Je vous avoue , monsieur, que j’ai été extrêmement surpris de vous voir soutenir une accusation de celte nature contre l’auteur de la satire avec si peu de fondement : car il n’est point vrai que les termes que vous rapportez soint des termes déshonnêtes, et qui blessent la pudeur; et la raison que vous en donnez ne le prouve point. S’il étoit vrai que la pudeur fût offensée de tous les termes qui peuvent présenter à notre esprit certaines choses dans la matière de la pureté, vous l’auriez bien offensée vous-même, quand vous avez dit <t que les anciens poètes enseignoient divers moyens pour se passer du mariage, qui sont des crimes parmi les chrétiens, et des crimes abominables. » Car y a-t-il rien de plus horrible et de plus infâme que ce que ces mots de crimes abominables présentent à l’esprit? Ce n’est donc point par là qu’on doit juger si un mot est déshonnête ou non.
On peut voir sur cela une lettre de Cicéron à I’apirius l'ætus 1 , qui commence par ces mots : Amo verecundiam , lu polius liberlatem loquendi ; car c’est ainsi qu’il faut lire, et non pas Amo verecundiam , vel polius libertatem loquendi , qui est une faute visible qui se trouve presque dans toutes les éditions de Cicéron. Il y traite fort au long cette question, sur laquelle les philosophes étoient partagés : s’il y a des paroles qu’on doive regarder comme malhonnêtes, et dont la modestie ne permette pas que l’on se serve. 11 dit que les stoïciens nioient qu’il y en eût; il rapporte leurs raisons. Ils disoient que l’obscénité . pourparler ainsi , ne pouvoit être que dans les mots ou dans les choses ; qu’elle n’étoit point dans les mots, puisque plusieurs mots étant équivoques, et ayant diverses significations, ils ne passoient point pour déshonnêtes selon une de leurs significations, dont il apporte plusieurs exemples; qu’elle n’étoit point aussi dans les choses , parce que la même chose pouvant être signifiée par plusieurs façons de parler, il y en avoit quelques-unes dont les personnes les plus modestes ne faisoient point de difficulté de se servir : comme, dit-il, personne ne se blessoit d’entendre dire Virginem me quondam invitam is per vim violât , au lieu que si on se fût servi d’un autre mot que Cicéron laisse sous-entondre , et qu’il n’a eu garde d’écrire, nemo, dit-il, tulisset , personne ne l’auroit pu souffrir.
Il est donc constant, selon tous les philosophes et les stoïciens mêmes, que les hommes sont convenus que la même chose étant exprimée par de certains mots, elle ne blesseroit pas la pudeur, et qu’étant exprimée par d’autres, elle la blesseroit. Car les stoï-