I. Êp. Jam , lib. IX, ch. xxu
A CHARLES PERRAULT
ciens mêmes demeuraient d’accord de cette sorte de convention ; mais la croyant déraisonnable , ils soutenoient qu’on n’étoit point obligé de la suivre. Ce qui leur faisoit dire : nihil esse obscœnum nec in verbo nec in re , et que le sage appeloit chaque chose par son nom.
Mais comme cette opinion des stoïciens est insoutenable, et qu’elle est contraire à saint Paul , qui met entre les vices turpiloquium , les mots sales , il faut nécessairement reconnoître que la même chose peut être exprimée par de certains termes qui seraient fort déshonnêtes ; mais qu’elle peut aussi être exprimée par de certains termes qui ne le sont point du tout , au jugement de toutes les personnes raisonnables. Que si on veut en savoir la raison , que Cicéron n’a point donnée , on peut voir ce qui en a été écrit dans l’Art de penser , I” partie, chap. xm.
Mais sans nous arrêter à cette raison , il est certain que dans toutes les langues policées , car je ne sais pas s’il en est de même des langues sauvages, il y a de certains termes que l’usage a voulu qui fussent regardés comme déshonnêtes, et dont on ne pourrait se servir sans blesser la pudeur ; et qu’il y en a d’autres qui , signifiant la même chose ou les mêmes actions , mais d’une manière moins grossière , et pour ainsi dire, plus voilée , n'étoient point censés déshonnêtes. Et il failoit bien que cela fût ainsi : car si certaines choses qui font rougir, quand on les exprime trop grossièrement, ne pouvoient être signifiées par d’autres termes dont la pudeur n’est point offensée, il y a de certains vices dont on n’auroit point pu parler, quelque nécessité qu’on en eût, pour en donner de l’horreur, et pour les faire éviter.
Cela étant donc certain , comment n’avez-vous point vu que les termes que vous avez repris ne passeront jamais pour déshonnêtes? Les premiers sont les voix luxurieuses et la morale lubrique de l’opéra. Ce que l’on peut dire de ces mots luxurieux et lubrique , est qu’ils sont un peu vieux : ce qui n'empêche pas qu’ils ne puissent trouver place dans une satire -, mais il est inouï qu’ils aient jamais été pris pour des mots déshonnêtes et qui blessent la pudeur. Si cela étoit , auroit-on laissé le mot de luxurieux dans les commandemens de Dieu que l’on apprend aux enfans? Les rendex-vous chez la Cornu sont assurément de vilaines choses pour les personnes qui les donnent. C’est aussi dans cette vue que l’auteur de la satire en a parlé , pour les faire detester. Mais quelle raison auroit-on de vouloir que cette expression soit malhonnête? Est-ce qu’il auroit mieux valu nommer le métier de la Cornu par son propre nom? C’est au contraire ce qu’on n’auroit pu faire sans blesser un peu la pudeur. Il en est de même des plaisirs de l'enfer goûtés en paradis; et je ne vois pas que ce que vous en dites soit bien fondé. C’est , dites-vous, une expression fort obscure. Un peu d’obscurité ne sied pas mal dans ces matières; mais il n’y en a point ici que les gens d’esprit ne développent sans peine II ne Buujuu ®
faut que lire ce qui précède dans la satire, qui est la fin de la fausse dévote 1 :
a Voilà le digne fruit des soins de son docteur’.
Encore est-ce beaucoup si ce guide imposteur,
Par les chemins fleuris d’un charmant quiétisme Tout à coup l’amenant au vrai molinosisme,
11 ne lui fait bientôt, aidé de Lucifer,
Goûter en paradis les plaisirs de l’enfer. »
N'est-il pas louable d’avoir cherché les plus noires couleurs qu’il a pu, pour donner de l’horreur d’un si détestable abus, dont on a vu depuis peu de si terribles exemples? On voit assez que ce qu’il a entendu par ce que nous venons de rapporter, est le crime d’un directeur hypocrite qui, aidé du démon, fait goûter des plaisirs criminels, dignes de l’enfer, à une malheureuse qu’il auroit feint de conduire en paradis. Hais, dites-vous, on ne peut creuser cette pensée que l’imagination ne se salisse effroyablement. Si creuser une pensée de cette nature , c’est s'en former dans l’imagination une image sale, quoiqu’on n’en eût donné aucun sujet, tant pis pour ceux qui, comme vous dites, creuseroient celle-ci. Car ces sortes de pensées revêtues de termes honnêtes , comme elles le sont dans la satire, ne présentent rien proprement à l’imagination, mais seulement à l'esprit, afin d’inspirer de l’aversion pour la chose dont on parle ; ce qui , bien loin de porter au vice , est un puissant moyen d'en détourner’. Il n'est donc pas vrai qu’on ne puisse lire cet endroit de la satire, sans que l’imagination en soit salie : à moins qu’on ne l’ait fort gâtée par une habitude vicieuse d’imaginer ce que Ton doit seulement connoître pour le fuir, selon cette belle parole de Tertullien , si ma mémoire ne me trompe : Spiritualia nequitiæ non arnica conscienlia , sed inimica scient ia novimus.
Cela me fait souvenir de la scrupuleuse pudeur du père Bouhours, qui s’est avisé de condamner tous les traducteurs du Nouveau Testament, pour avoir traduit Abraham genuit Isaac , Abraham engendra Isaac; parce, dit-il, que ce mot engendra salit l’imagination. Comme si le mot latin genuit donnoit une autre idée que le mot engendrer en françois. Les personnes sages et modestes ne font point de ces sortes de réflexions, qui banniroient de notre langue une infinité de mots , comme celui de concevoir , d’user du mariage, de consommer le mariage, et plusieurs autres. Et ce seroit aussi en vain que les Hébreux loueroient la chasteté
1 . 11 a voulu dire : « La fin du portrait de la fausse dévote. » (Brossetle.) — 2. Vers 019-24.
3. s Nous croyons, dit d'Alembcrt, qu’avec de tels principes on juslifieroit des ouvrages très-licencieui ; el nous soupçonnons qu’Arnauld auroit été moins complaisant, si les vers qu'on vient de lire eussent été d'un jésuite. » (Note 36 sur l'éloge de Despréaux.)
A CHARLES PERRAULT
de la langue sainte dans ces façons de parler: Adam cvnnut sa femme , et elle enfanta Caïn. Car ne peut-on pas dire qu’on ne peut creuser ce mot connoitre sa femme, que l’imagination n’en soit salie? Saint Paul a-t-il eu cette crainte, quand il a parlé en ces termes, dans la première épître aux Corinthiens, chapitre vi : a Ne savez-vous pas , dit-il , que vos corps sont les membres de Jésus-Christ? Arracherai-je donc à Jésus-Christ ses propres membres, pour en faire les membres d’une prostituée? A Dieu ne plaise 1 Ne savez-vous pas que celui qui se joint à une prostituée devient un même corps avec elle? Car ceux qui ètoient deux ne seront plus qu’une même chair, dit l’Écriture: mais celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui. Fuyez la fornication. » Qui peut douter que ces paroles ne présentent à l’esprit des choses qui feroient rougir, si elles étoient exprimées en certains termes que l’honnêteté ne souffre point? Mais outre que les termes dont l’apôtre se sert sont d’une nature à ne point blesser la pudeur, l’idée qu’on en peut prendre est accompagnée d'une idée d’exécration, qui non-seulement empêche que la pudeur n’en soit offensée, mais qui fait de plus que les chrétiens conçoivent une grande horreur du vice dont cet apôtre a voulu détourner les fidèles. Mais veut-on savoir ce qui peut être un sujet de scandale aux foibles? C’est quand un faux délicat leur fait appréhender une saleté d’imagination , où personne avant lui n’en avoit trouvé ; car il est cause par là qu’ils pensent à quoi ils n’auroient point pensé, si on les avoit laissés dans leur simplicité. Vous voyez donc, monsieur, que vous n’avez pas eu sujet de reprocher à votre adversaire qu’il avoit eu tort de se vanter qu’il ne lui était pas échappé un seul mot qui pût blesser le moins du monde la pudeur.
La seconde chose qui m’a fait beaucoup de peine, monsieur, c’est que vous blâmiez dans votre préface les endroits de la satire qui m’avoient paru les plus beaux , les plus édifians et les plus capables de contribuer aux bonnes mœurs et à l’honnêteté publique. J’en rapporterai deux ou trois exemples. J’ai été charmé , je vous l'avoue , de ces vers de la page sixième :
« L’épouse que tu prends, sans tache en sa conduite, etc.1»
On trouvera quelque chose de semblable dans un livre imprimé il y a dix ans : car on y fait voir , par l’autorité des païens mêmes , combien c’est une chose pernicieuse de faire un dieu de l’amour, et d’inspirer aux jeunes personnes qu’il n’y a rien de plus doux que d’aimer. Permettez-moi , monsieur, de rapporter ici ce qui est dit dans ce livre qui est assez rare : « Peut-on avoir un peu de zèle pour le salut des âmes, qu’on ne déplore le mal que font, dans l’esprit d’une infinité de personnes, les romans , les comédies et les opéras?
t. Vers m-U4.
LETTRÉ D’ANTOlNE ARNAÜLÜ
Ce n’est pas qu’on n’ait soin présentement de n’y rien mettre qui soit grossièrement déshonnête ; mais c’est qu’on s’y étudie à faire paroître l’amour comme la chose du monde la plus charmante et la plus douce. Il n’en faut pas davantage pour donner une grande pente à cette malheureuse passion. Ce qui fait souvent de si grandes plaies, qu’il faut une grâce bien extraordinaire pour en guérir. Les païens mêmes ont reconnu combien cela pouvoit causer de désordres dans les mœurs. Car Cicéron ayant rapporté les vers d’une comédie 1 , où il est dit que l’amour est le plus grand des dieux (ce qui ne se dit que trop dans celles de ce temps-ci) , il s’écrie avec raison : « O la belle réformatrice des mœurs que la poéa sie , qui nous fait une divinité de l’amour, qui est une source «de tant de folies et de déréglemens honteux* 1 » Mais il n’est pas étonnant de lire de telles choses dans une comédie , puisque nous n’en aurions aucune si nous n’approuvions ces désordres : De comœdia loquor, qux , si hæc flayitia non approbaremus , nulla esset omnino. »
Mais ce qu’il y a de particulier dans l’auteur de la satire, et en quoi il est le plus louable , c’est d’avoir représenté avec tant d'esprit et de force le ravage que peuvent faire dans les bonnes mœurs les vers de l’opéra, qui roulent tous sur l’amour, chantés sur des airs qu’il a eu grande raison d’appeler luxurieux , puisqu’on ne sauroit s’en imaginer de plus propres à enflammer les passions , et à faire entrer dans les cœurs la morale lubrique des vers ; et ce qu’il y a de pis , c’est que le poison de ces chansons lascives ne se termine pas au lieu où se jouent ces pièces , mais se répand par toute la France , où une infinité de gens s’appliquent à les apprendre par cœur, et se font un plaisir de les chanter partout où ils se trouvent.
Cependant, monsieur, bien loin de reconnoître le service que l’auteur de la satire a rendu par là au public , vous voudriez faire croire que c’est pour donner un coup de dent à M. Quinault, auteur de ces vers de l’opéra, qu’il en a parlé si mal; et c’est dans cet endroit-là même que vous avez cru avoir trouvé des mots déshonnêtes dont la pudeur est offensée.
Ce qui m’a aussi beaucoup plu dans la satire, c’est ce qu’il dit contre les mauvais effets de la lectuVe des romans. Trouvez bon , monsieur, que je le rapporte encore ici :
« Supposons toutefois qu’encor fidèle et pure , etc. 1 » Peut-on mieux représenter le mal que sont capables de faire les
t. Du poêle Cæcitius.
2. a O præclarara emendalricem vite, poelicam! qu« amorem , fiagi-
“ tii et leritatis auctorem, in concilio deorum collocandum putat. Tuscul., iv, 32. *