‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 64 sur 492 · Vers UIM · texte numérisé non relu

Vers UIM

A CHARLES PERRAULT. 101

romans les plus estimés , et par quels degrés insensibles ils peuvent mener les jeunes gens qui s’en laissent empoisonner, bien loin au delà des termes du roman , et jusqu’aux derniers désordres? Mais parce qu’on y a nommé la Clélie , il n’y a presque rien dont vous fassiez un plus grand crime à l’auteur de la satire. « Combien , dites-vous , a-t-on été indigné de voir continuer son acharnement sur la Clélie? L’estime qu’on a toujours faite de cet ouvrage , et l’extrême vénération qu’on a toujours eue pour l’illustre personne 1 qui l’a composé , ont fait soulever tout le monde contre une attaque si souvent et si inutilement répétée. Il paroit bien que le vrai mérite est bien plutôt une raison pour avoir place dans ses satires , qu’une raison d’en être exempt. »

Il ne s’agit point i monsieur, du mérite de la personne qui a composé la Clélie , ni de l’estime qu’on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter pour l’esprit , pour la politesse , pour l’agrément des inventions , pour les caractères bien suivis , et pour les autres choses qui rendent agréable à tant de personnes la lecture des romans. Que ce soit , si vous voulez , le plus beau de tous les romans; mais enfin c’est un roman : c’est tout dire. Le caractère de ces pièces est de rouler sur l’amour, et d’en donner des leçons d’une manière ingénieuse, et qui soit d’autant mieux reçue, qu’on en écarte le plus , en apparence , tout ce qui pourroit paroître de trop grossièrement contraire à la pureté. C’est par là qu’on va insensiblement jusqu'au bord du précipice, s’imaginant qu’on n'y tombera pas , quoiqu’on y soit déjà à demi tombé par le plaisir qu’on a pris à se remplir l’esprit et le cœur de la doucereuse morale qui s’enseigne au pays de Tendre. Vous pouvez dire, tant qu’il vous plaira, que cet ouvrage est en vénération à tout le monde ; mais voici deux faits dont je suis très-bien informé. Le premier est que feu Mme la princesse de Conti et Mme de Longueville, ayant su que M. Despréaux avoit fait une pièce en prose1 contre les romans , où la Clélie n’étoit pas épargnée , comme ces princesses connoissoient mieux que personne combien ces lectures sont dangereuses , elles lui firent dire qu’elles seroient bien aises de la voir. Il la leur récita; et elles en furent tellement satisfaites , qu’elles témoignèrent souhaiter beaucoup qu’elle fût imprimée; mais il s’en excusa pour ne pas s’attirer sur les bras de nouveaux ennemis.

L’autre fait est qu’un abbé de grand mérite, et qui n’avoit pas moins de piété que de lumières , se résolut de lire la Clélie , pour en juger avec connoissance de cause ; et le jugement qu'il en porta fut le même que celui de ces deux princesses. Plus on estime l’illustre personne à qui on attribue cet ouvrage , plus on est porté à croire qu’elle n’est pas à cette heure d’un autre sentiment que ces princesses , et qu’elle a un vrai repentir de ce qu’elle a fait autre-

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