‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 65 sur 492 · I . Mlle de Scudéri. — 2. Les Héros de roman , dialogue · texte numérisé non relu

I . Mlle de Scudéri. — 2. Les Héros de roman , dialogue

fois, lorsqu’elle étoit moins éclairée. Tous les amis de M. de Gomberville , qui avoit aussi beaucoup de mérite , et qui a été un des premiers académiciens, savent que ç’a été sa disposition à l'égard de son Polexandre ; et qu’il eût voulu, si cela eût été possible, l’avoir effacé de ses larmes. Supposé que Dieu ait fait la même grâce à la personne que l’on dit auteur de la Clélie, c’est lui faire peu d’honneur que de la représenter Gomme tellement attachée à ce qu’elle a écrit autrefois , qu’elle ne puisse souffrir qu’on y reprenne ce que les règles de la piété chrétienne y font trouver de répréhensible.

Enfin, monsieur, j’ai fort estimé, je vous l’avoue, ce qui est dit dans la satire contre un misérable directeur, qui feroit passer sa dévote du quiétisme au vrai molinosisme ; et nous avons déjà vu que c’est un des endroits où vous avez trouvé le plus à redire. Je vous supplie, monsieur, de faire sur cela de sérieuses réflexions.

Vous dites à l’entrée de votre préface que « dans cette dispute entre vous et M. Despréaux, il s’agit non-seulement de la défense de la vérité , mais encore des bonnes mœurs et de l’honnêteté publique. » Permettez-moi , monsieur , de vous demander si vous n’avez point sujet de craindre que ceux qui compareront ces trois endroits de la satire avec ceux que vous y opposez , ne soient portés à juger que c’est plutôt de son côté que du vôtre qu’est la défense des bonnes mœurs et de l’honnêteté publique. Car ils voient du côté de la satire, 1“ une très-juste et très-chrétienne condamnation des vers de l’opéra, soutenus par les airs efféminés de Lulli ; 2° les pernicieux effets des romans , représentés avec une force capable de porter les pères et les mères qui ont quelque crainte de Dieu à ne les pas laisser entre les mains de leurs enfans; 3» le paradis, le démon et l’enfer mis en œuvre pour faire avoir plus d’horreur d'une abominable profanation des choses saintes. Voilà, diront-ils, comme la satire de M. Despréaux est contraire aux bonnes mœurs et à l’honnêteté publique.

Ils verront d’autre part dans votre préface , 1“ ces mêmes vers de l’opéra, jugés si bons ou au moins si innocens, qu’il y a selon vous, monsieur, sujet de croire qu’ils n’ont été blâmés par M. Despréaux, que pour donner un coup de dent à M. Quinault, qui en est l’auteur; 2* un si grand zèle pour la défense de la Clélie , qu’il n’y a guère de chose que vous blâmiez plus fortement dans l’auteur de la satire , que de n’avoir pas eu pour cet ouvrage assez de respect et de vénération ; 3* un injuste reproche que vous lui faites d’avoir offensé la pudeur, pour avoir eu soin de bien faire sentir l’énormité du crime d’un faux directeur. En vérité , monsieur, je ne sais si vous avez lieu de croire que ce qu’on jugerait sur cela vous pût être favorable.

Ce que vous dites de plus fort contre M. Despréaux paraît appuyé sur un fondement bien foible. Vous prétendez que sa satire

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est contraire aux bonnes mœurs, et vous n’en donnez pour preuve que ces deux endroits : le premier est ce qu’il dit en badinant avec son ami :

* Quelle joie. . . !

De voir autour de soi croître dans sa maison De petits citoyens dont on croit être père 1 ! »

l’autre est dans la page suivante , où il ne fait encore que rire :

« On peut trouver encor quelques femmes fidèles ,

Sans doute ; et dans Paris , si je sais bien compter ,

11 en est jusqu’à trois que je pourrois citer1. »

Vous dites sur le premier, a qu’il fait entendre par là qu’un homme n’est guère fin ni guère instruit des choses du monde , quand il croit que ses enfans sont ses enfans;» et vous dites sur le second , « qu’il fait aussi entendre que , selon son calcul et le raisonnement qui en résulte , nous sommes presque tous des eafans illégitimes. »

Plus une accusation est atroce , plus on doit éviter de s’y engager, à moins qu’on n’ait de bonnes preuves. Or, c’en est une assurément fort atroce d’imputer à l’auteur de la satire d’avoir fait entendre « qu’un homme n’est guère fin quand il croit que les enfans de sa femme sont ses enfans , et qu’il n’y a que trois femmes de bien dans une ville où il y en a plus de deux cent mille. » Cependant, monsieur, vous ne donnez pour preuve de ces étranges accusations que les deux endroits que j’ai rapportés. Mais il vous étoit aisé de remarquer que l’auteur de la satire a clairement fait entendre qu’il n’a parlé qu’en riant dans ces endroits , et surtout dans le dernier ; car il n’entre dans le sérieux qu’à l’endroit où il fait parler Alcippe en faveur du mariage, qui commence par ces vers :

« Jeune autrefois par vous dans le monde conduit3,

J’ai trop bien profité , pour n’être pas instruit A quels discours malins le mariage expose....»

et finit par ceux-ci qui contiennent une vérité que les païens n’ont point connue , et que saint Paul nous a enseignée , qui se non continet , nubat; melius est nubere , quam u ri :

a L'hyménée est un joug; et c’est ce qui m’en plaît. L’homme en ses passions toujours errant sans guide ,

A besoin qu’on lui mette et le mors et la bride :

Son pouvoir malheureux ne sert qu’à le gêner;

Et pour le rendre libre , il le faut enchaîner *. »

4 . Vers 9 4 4. — 2. Vers 42-44. — 3, Vers 59-c I . — i . Vers 4 1 2-1 (C

Que répond le poète à cela? Le contredit- il? Le réfute-t-il? il l’approuve au contraire en ces termes :

« Ha ! bon ! voilà parler en docte janséniste ,

Alcippe; et, sur ce point si savamment touché,

- Desmâres dans Saint-Roch n'auroit pas mieux prêché1. »

Et c’est ensuite qu’il témoigne qu’il va parler sérieusement et sans raillerie :

« Mais c’est trop t’insulter : quittons la raillerie ;

Parlons sans hyperbole et sans plaisanterie’. »

Peut-on plus expressément marquer que ce qu'il avoit dit auparavant , de ces trois femmes fidèles dans Paris , n’étoit que pour rire? Des hyperboles si outrées ne se disent qu’en badinant. Et vous-même, monsieur, voudriez - vous qu’on vous crût quand vous dites «c que pour deux ou trois femmes dont le crime est avéré, on ne doit pas les condamner toutes? »

De bonne foi, croyez-vous qu’il n’y en ait guère davantage dans Paris qui soient diffamées par leur mauvaise vie ? Mais une preuve évidente que l’auteur de la satire n’a pas cru qu’il y eût si peu de femmes fidèles, c’est que dans une vingtaine de portraits qu’il en fait, il n’y a que les deux premiers qui aient pour leur caractère l’infidélité; si ce n’est que dans celui de la fausse dévote il dit seulement que son directeur pourroit l’y précipiter.

Pour ce qui est de ces termes : dont on croit être père , il n’est pas vrai qu’ils fassent entendre « qu’un mari n’est guère fin ni guère instruit des choses du monde , quand il croit que ses enfans sont ses enfans : » car outre que l’auteur parle là en badinant, ils ne disent au fond que ce qui est marqué par cette règle de droit : pater est quem nuptix demonstrant; c’est-à-dire que le mari doit être regardé comme le père des enfans nés dans son mariage, quoique cela ne soit pas toujours vrai. Mais cela fait-il qu’un mari doive croire , à moins que de passer pour peu fin , et pour peu instruit des choses du monde, qu’il n’est pas le père des enfans de sa femme? C’est tout le contraire; car à moins qu’il n’en eût des preuves certaines , il ne pourroit croire qu’il ne l’est pas . sans faire un jugement téméraire très-criminel contre son épouse.

Cependant , monsieur , comme c’est de ces deux endroits que vous avez pris sujet de faire passer la satire de M. Despréaux pour une déclamation contre le mariage, et qui blessoit l’honnêteté et les bonnes mœurs, jugez si vous l’avez pu faire sans blesser vousmême la justice et la charité.

Je trouve dans votre préface deux endroits très-propres à justit. Vers 4 18-120. — 3. Vers 121, <22.

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fier la satire , quoique ce soit en la blâmant. L’un est ce que vous dites en la page 5 , « que tout homme qui compose une satire doit avoir pour but d’inspirer une bonne morale, et qu’on ne peut, sans faire tort à M. Despréaux, présumer qu’il n'a pas eu ce dessein. » L’autre est la réponse que vous faites à ce qu’il avoit dit à la fin de la préface de sa satire , a que les femmes ne seront pas plus choquées des prédications qu’il leur fait dans cette satire contre leurs défauts, que des satires que les prédicateurs font tous les jours en chaire contre ces mêmes défauts. »

Vous avouez qu’on peut comparer les satires avec les prédications , et qu’il est de la nature de toutes les deux de combattre les vices ; mais que ce ne doit être qu’en général , sans nommer les personnes. Or , M. Despréaux n’a point nommé les personnes en qui les vices qu’il décrit se rencontroient ; et on ne peut nier que les vices qu’il a combattus ne soient de véritables vices. On le peut donc louer avec raison d’avoir travaillé à inspirer une bonne morale , puisque c’en est une partie de donner de l’horreur des vices, et d’en faire voir le ridicule. Ce qui souvent est plus capable que les discours sérieux d’en détourner plusieurs personnes , selon cette parole d’un ancien

Ridicuhim acri

Fortins ac melius magnas plerumque secat res

Et ce seroit en vain qu’on objecteroit qu’il ne s’est point contenté , dans son quatrième portrait, de combattre l’avarice en général , l’ayant appliquée à deux personnes connues : car ne les ayant point nommées, il n’a rien appris au public qu’il ne sût déjà. Or, comme ce seroit porter trop loin cette prétendue règle de ne point nommer les personnes, que de vouloir qu’il fût interdit aux prédicateurs de se servir quelquefois d’histoires connues de tout le monde, pour porter plus efficacement leurs auditeurs à fuir de certains vices ; ce seroit aussi en abuser que d’étendre cette interdiction jusqu’aux auteurs de satires.

Ce n’est point aussi comme vous le prenez. Vous prétendez que M. Despréaux a encore nommé les personnes dans cette dernière satire, et d’une manière qui a déplu aux plus enclins à la médisance ; et toute la preuve que vous en donnez est qu’il a fait revenir sur les rangs Chapelain, Cotin, Pradon, Coras et plusieurs autres : « ce qui est, dites-vous, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus dégoûtante. » Pardonnez-moi si je vous dis que vous ne prouvez point du tout par là ce que vous aviez à prouver. Car il s’agissoit de savoir si M. Despréaux n’avoit pas contribué à inspirer une bonne morale , en blâmant dans sa satire les mêmes défauts que les prédicateurs blâment dans leurs sermons. Vous aviez répondu que pour inspirer une

<. Hor,, lib. I, sat. x, v. I*.

bonne morale , soit par les satires , soit par les sermons , on doit combattre les vices en général, sans nommer les personnes. Il falloit donc montrer que l’auteur de la satire avoit nommé les femmes dont il combattoit les défauts. Or, Chapelain , Cotin, Pradon , Coras ne sont pas des noms de femmes , mais de poètes. Ils ne sont donc pas propres à montrer que M. Despréaux, combattant différens vices de femmes, ce que vous avouez lui avoir été permis, se soit rendu coupable de médisance, en nommant des femmes particulières à qui il les auroit attribués.

Voilà donc M. Despréaux justifié selon vous-même sur le sujet des femmes , qui est le capital de sa satire. Je veux bien cependant examiner avec vous s’il est coupable de médisance à l’égard des poètes.

C’est ce que je vous avoue ne pouvoir comprendre. Car tout le monde a cru jusqu’ici qu’un auteur pouvoit écrire contre un auteur , remarquant les défauts qu’il croyoit avoir trouvés dans ses ouvrages , sans passer pour médisant , pourvu qu’il agisse de bonne foi , sans lui imposer et sans le chicaner , lors surtout qu’il ne reprend que de véritables défauts.

Quand, par exemple, le père Goulu, général des feuillans, publia, il y a plus de soixante ans, deux volumes contre les lettres de M. de Balzac, qui faisoient grand bruit dans le monde, le public s’en divertit. Les uns prenoient parti pour Balzac, les autres pour le feuillant; mais personne ne s’avisa de l’accuser de médisance ; et on ne fit point non plus de reproche à Javersac , qui avoit écrit contre l’un et contre l’autre. Les guerres entre les auteurs passent pour innocentes , quand elles ne s’attachent qu’à la critique de ce qui regarde la littérature, la grammaire, la poésie, l’éloquence; et que l’on n’y mêle point de calomnies et d’injures personnelles. Or, que fait autre chose M. Despréaux à l’égard de tous les poètes qu’il a nommés dans ses satires, Chapelain, Cotin, Pradon, Coras et autres, sinon d’en dire son jugement, et d’avertir le public que ce ne sont pas des modèles à imiter? Ce qui peut être de quelque utilité pour faire éviter leurs défauts, et peut contribuer même à la gloire de la nation, à qui les ouvrages d’esprit font honneur , quand ils sont bien faits ; comme au contraire , ç’a été un déshonneur à la France d’avoir fait tant d’estime des pitoyables poésies de Ronsard.

Celui dont M. Despréaux a le plus parlé, c’est M. Chapelain; mais qu’en a-t-il dit? Il en rend lui-même compte au public dans sa neuvième satire :

« Il a tort, dira l’un ; pourquoi faut-il qu’il nomme? etc. 1 »

Cependant , monsieur , vous ne pouvez pas douter que ce ne soit être médisant, que de taxer de médisance celui qui n’en seroit

t . Vers 203-220,

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pas coupable. Or, si on prétendoit que M. Despréaux s’en fût rendu coupable, en disant que M. Chapelain, quoique d’ailleurs honnête , civil et officieux , n’étoit pas un fort bon poète , il lui seroit bien aisé de confondre ceux qui lui feroient ce reproche ; il n’auroit qu’à leur faire lire ces vers de ce grand poète sur la belle Agnès :

« On voit hors des deux bouts de ses deux courtes manches Sortir à découvert deux mains longues et blanches,

Dont les doigts inégaux, mais tout ronds et menus, Imitent l’embonpoint des bras ronds et charnus. »

Enfin , monsieur , je ne comprends pas comment vous n’avez point appréhendé qu’on ne vous appliquât ce que vous dites de M. Despréaux dans vos vers 1 : a qu’il croit avoir droit de maltraiter dans ses satires ce qu’il lui plaît , et que la raison a beau lui crier sans cesse que l’équité naturelle nous défend de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous soit fait à nousmêmes : cette voix ne l’émeut point. » Car si vous le trouvez blâmable d’avoir fait' passer la Pucelle et le Jonas pour de méchans poèmes, pourquoi ne le seriez-vous pas d’avoir parlé avec tant de mépris de son ode pindarique , qui paroît avoir été si estimée , que trois des meilleurs poètes latins de ce temps 1 ont bien voulu prendre la peine d’en faire chacun une ode latine. Je ne vous en dis pas davantage. Vous ne voudriez pas sans doute , contre la défense que Dieu en fait, avoir deux poids et deux mesures.

Je vous supplie , monsieur , de ne pas trouver mauvais qu’un homme de mon âge vous donne ce dernier avis en vrai ami.

On doit avoir du respect pour le jugement du public ; et quand il s’est déclaré hautement pour un auteur ou pour un ouvrage , on ne peut guère le combattre de front et le contredire ouvertement, qu’on ne s’expose à en être maltraité. Les vains efforts du cardinal de Richelieu contre le Cid en sont un grand exemple ; et on ne peut rien voir de plus heureusement exprimé que ce qu’en dit votre adversaire :

« En vain contre le Cid un ministre se ligue,

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue; L’Académie en corps a beau le censurer,

Le public révolté s’obstine à l’admirer3. »

Jugez par là, monsieur, de ce que vous devez espérer du mépris que vous tâchez d’inspirer pour les ouvrages de M. Despréaux dans votre préface. Vous n’ignorez pas combien ce qu’il a mis au jour a été bien reçu dans le monde, à la cour, à Paris, dans les provinces , et même dans tous les pays étrangers où Ton

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