‹ Œuvres complètes de Bordeu, précédées d'une notice sur sa vie et sur ses ouvrages. Tome premierChapitre 70 sur 75 · DIXIÈME FAIT · texte numérisé non relu

DIXIÈME FAIT

Des observations réitérées ont appris , i°. que tous les symptômes des écrouelles se dissipent quelquefois dans les filles à l’âge de puberté, lorsque leurs règles paroissent ; ainsi que dans les enfans taâles , dont la constitution change avec l’âgé et devient bilieuse et hémorrhoïdale , soit qu’il y ait des évacuations sensibles , ou qu’il n’y en ait point ; 2°. qu’un ulcère ou une dartre diminue ou augmente les tumeurs écrouelleuses dans bien des sujets, suivant que l’écoulement est plus ou moins abondant ; 3°. que les tumeurs écrouelleuses ou les ulcères déterminés sont souvent de bon augure, et délivrent tout le corps de bien des incommodités qui reparoissent si les tumeurs diminuent d’elles-mêmes , si les ulcères se dessèchent , ou si on vient à les faire disparoître ; 4°. enfin que les tumeurs écrouelleuses vont et viennent quelquefois , et se transportent d’un endroit du corps à l’autre.

On trouve dans les différens auteurs des observations qui sont

conformes a celles que nous venons de rapporter. Rivière a vu des écrouelles au cou à la suite d’une suspension des règles ; Fabrice Hildan a observe des tumeurs écrouelleuses à une jambe par la suppression d’un écoulement qui se faisoit autrefois vers l’œil J Amatus Lusitanus parle de quelques tumeurs écrouelleuses qui alloient du cou aux tempes , et de là à la nuque ; Simeon Jacotius a vu des tumeurs au cou dissipées par les ulcères à la tête formés par une grande quantité de poux; sans parler de Baillou , qui a vu dans un enfant des tumeurs qui alloient et venoient j ni de Wartbon , qui remarque que les jeunes personnes qui gardent le célibat deviennent écrouelleuses , et qu elles ne guérissent que par le mariage ; ni enfin de bien d’autres que chacun peut consulter.

Tous ces symptômes ne sauroient être attribués uniquement à la cause dont nous avons parlé; mais ils ont un rapport immédiat avec les différens mouvemens organiques , qui donnent aux humeurs des directions particulières , et qui développent même des maladies cachées ou assoupies.

La théorie de ces mouvemens n’est pas de ce lieu; elle regarde la plupart des maladies, tant chroniques qu’aiguës, et elle tient surtout à la théorie des métastases , de certains ulcères et des cautères , dont l’Académie de Chirurgie a proposé l’examen pour le prix de l’année 1753.

Il suffit que nous sachions que quelle que soit la mécanique- de ces mouvemens , il y en a qui cantonnent , pour ainsi dire , toute la disposition écrouelleuse dans un endroit , et qui la transportent d’un lieu à un autre ; il en est comme des cancers , auxquels la moindre cause donne naissance dans les sujets mal constitués , puisque Baillou en a vu survenir au nez à la suite d’une plaie faite en arrachant un poil , etc.

Ce n’est pourtant pas à dire que nous pensions que tout le levain écrouelleux va former un dépôt particulier, ou bien se répandre plus ou moins dans les humeurs. Nous l’avons déjà fait assez connoître; nous regardons les écrouelles comme une maladie générale du suc nourricier, maladie qui se démontre dans une partie plutôt que dans une autre, suivant la disposition particulière de cette partie, ou suivant les directions des mouvemens des vaisseaux et des nerfs , et du mouvement tonique de toutes les portions de la substance cellulaire , qui ont acquis la consistance des membranes. Hecquet a donné pour la cause des écrouelles le suc nerveux dépravé dans la huitième paire.

Encore une fois, nous ne saurions aller plus avant sur cette matière sans nous écarter du sujet que nous traitons : ajoutons seulement que ceux qui ont regardé les écrouelles comme une maladie particulière du col , ont pris un seul symptôme pour toute la maladie ; les glandes au col sont l’effet de la disposition écrouelleuse et des mo^pfemens qui la développent dans cet endroit plutôt que dans un autre, par les raisons que nous avons déjà indiquées plus d’une fois, et qui ont fait qu’on a compare cette maladie à une maladie des cochons, qui en ont en effet urie

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pareille } tant peut-être à cause du siège de la maladie elle-même qu’à cause que ceux qui ont le cou garni de tumeurs, font sou-I vent , comme nous l’avons remarqué , en respirant et en toussant, un bruit pareil à celui que font les cochons.

Voyons , avant d’aller plus loin , si les tumeurs à la thyroïde et les autres goitres sont des symptômes des écrouelles : les auteurs paroissent partagés là-dessus y et nous avons vu des goitres avec des écrouelles , mais moins communément que des goitres sans écrouelles. Il semble que la première incommodité soit un supplément de la dernière dans les habitans des vallées des Pyrénées} car la plupart, surtout les femmes, ont des goîtrés ou des écrouelles , et quelquefois l’un et l’autre.

Au reste, quoique Freind prétende que les tumeurs à la thyroïde sont scrophuleuses , mais non point les tumeurs des tégumens de cette glande qu’il nomme des goitres , nous croyons que toutes les tumeurs au cou , excepté celles qui viennent par quelque accident , ou à la suite d’une inflammation , ne sont que les symptômes d’une disposition écrouelleuse plus ou moins développée. Ce qui nôus engage à penser ainsi , c’est qu’outre que le traitement et la théorie de ces deux maladies sont les mêmes , nous avons observé qu’il y a des cantons entiers dans nos vallées dans lesquels les femmes ont presque toutes des goitres , et qui ne sont séparés d’autres cantons , où l’on ne trouve presque point de goitre , que par un torrent , avec ceci de singulier, que les habitans des deux bords du torrent se nourrissent de même, boivent de la même eau , qui est pour l’ordinaire celle du torrent mitoyen j mais les villages dont les habitans sont sujets aux goitres sont tournés vers le nord, au pied des montagnes qui leur cachent le soleil levant, au lieu que les autres sont au levant et au midi: d’où il suit évidemment que la formation des goitres dépend moins de la nature de l’eau , à laquelle on les attribue généralement , que de l’action du soleil ou de l’air , plus ou mains chaud } elle fait sur les corps des impressions dont les goitres ne sont que des symptômes , et ces impressions font la disposition écrouelleuse.

Ceci nous conduit naturellement à une réflexion de Chauliac , que nous ne saurions rendre mieux que Joubert, son traducteur : il dit que glande, écrouelle , nœud , loupe , tortue , nate , goître et bubon fugilin , sont mis sous le genre des exitures et excroissances phlegmatiques. Tout le monde conviendra aisément que toutes ces maladies ont bien dés rapports ; c’est ce que Wiseman a prétendu , lorsqu’il dit , au rapport d’ Allen , que les écrouelles se jettent sur toutes les parties , les glandes, les muscles et les os, et que la maladie nommée spina ventosa est une sorte d’écroüelles. Toutes ces tumeurs peuvent être comprises , comme on le fait ordinairement , dans la classe des tumeurs froides ; ainsi il paroît qu’il est inutile d’entrer dans de longs détails pour concilier les auteurs sur les différences Qu’ils trouvent entre ces maladies : ceux qui voudront distinguer, comme Warton , Struma de Scrophula , ou regarder , avec Severinus , le pédarlrocace comme une tumeur écrouelleuse , ou considérer celle-ci comme

SUR LES ÉCROUELLES. 44i

une espèce de squirrhe avec Rondelet , sont au fond très-libres ; cependant il est bon de se fixer jusqu’à un certain point, et de ne pas regarder tous les squirrhes , les stèatomes et les loupes comme de vraies écrouelles : ce sont, si l’on veut, des maladies qui n’en différent que par quelques nuances ; mais ces différences sont essentielles.

Nous ne saurions, par exemple, regarder dans toutes les occasions comme des écrouelles véritables les tumeurs au cou , qui sont la suite des maladies inflammatoires , quoiqu’on le trouve en terme exprès dans le livre de glandulis attribué à Hippocrate ; il ne convient pas de décider légèrement qu’une maladie est écrouelleuse , ne fût-ce qu’à cause de l’impression qu’une semblable décision fait toujours sur le malade et sur les assistans. Il faut d’ailleurs distinguer les différens degrés d’une maladie , ses commencemens d’avec son développement et son état fixe , comme nous le dirons plus bas.

Au reste , telle est la nature de bien des maladies qu’élles ont souvent , quoique différentes dans leur origine , une même fin : on a dit que la plupart des maladies chroniques peuvent dégénérer en scorbut; on peut de même avancer que bien des maladies finissent en prenant un caractère écrouelleux.

Nous avons vu des dépôts de lait dans les femmes aux mamelles , ou dans d’autres parties , auxquels succédoient à la longue la carnification de quelques os'", la formation de plusieurs glandes au col et aux aisselles , et enfin des ulcères dont le pus étoit liquide et mal travaillé , et les chairs baveuses et blanchâtres.

On voit aussi les cancers, la vérole, la gale , les dartres et l’excrétion de la sueur arrêtée sous les aisselles ou aux pieds , dégénérer de même en écrouelles très-bien caractérisées , ainsi que bien d’autres maladies ; l’état écrouelleux est secondaire dans ces cas, au lieu qu’il est indépendant de toute autre maladie dans les écrouelleux ordinaires , dans ceux qui ont cette maladie par leur (constitution naturelle , et par celle du climat qu’ils habitent.

Voyons enfin si les écrouelles peuvent se Communiquer d’un sujet à l’autre ; les auteurs ne nous éclairent pas à cet égard : voici nos observations :

Une jeune fille très-bien constituée épousa un homme de famille écrouelleuse , et elle fut atteinte de cette maladie dont le mari mourut.

Une jeune femme dont le mari eut la gale et puis les écrouelles , eut elle-même la gale et les écrouelles.

Un homme dont la femme mourut pulmonique à la suite des tumeurs écrouelleuses , devint lui-mêiiie pulmonique , et mourut de cette maladie.

Il est ordinaire de voir que les nourrices écrouelleuses communiquent leur mal à leur nourrisson ; on peut observer cette communication même dans les brebis , qui ont quelquefois des tumeurs au cou fort semblables aux tumeurs écrouelleuses.

Quant à ce qui concerne la communication des écrouelles des pères et des mères aux enfans , elle est assez connue.

Ainsi , il est à présumer que les écrouelles peuvent se communiquer quelquefois , comme la vérole ou la gale ; mais ce soupçon de contagion est peu alarmant , parce qu’il est assuré que quelqu’un n’en est atteint que très-difficilement , à moins qu’il n’ait lui-même du penchant à la maladie $ ce que d’autres observations , qu’il est inutile de rapporter, confirment.

Il existe donc dans la nature une sorte de miasme scropliu leux, qui est sans doute formé quelquefois par les révolutions qui arrivent aux différentes humeurs , et qui peut fort bien , en passant d’un sujet à l’autre , aller, comme le levain dans la pâte , gâter des humeurs saines ; mais il faut qu’il trouve une disposition particulière dans le sujet pour y agir : il a besoin d’y etre mis en action par un certain jeu des organes , et par l’état particulier des liqueurs. Quoi qu’il en soit , ces questions , qui ne sont après tout que de pure curiosité , ne regardent pas plus spécialement les écrouelles que tant d’autres maladies $ passons à quelque chose de plus essentiel.

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