‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 129 sur 631 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Ce que c'est que la justification selon les principes des adversaires : les fondements ruineux de leur doctrine.

Certainement il n'est pas possible d'expliquer la confiance au Libérateur par des maximes plus évangéliques. Mais entrons plus profondément en celte matière, afin que la comparaison de noire docirine avec celle de nos adversaires fasse voir aux personnes sincères, que les ministres ont obscurci les mérites de Jésus-Christ , et perverti les Ecritures divines : et afin que cette vérité paraisse en son jour, exposons nettement quelle est leur créance.

Ils n'expliquent pas comme nous ce que c'est que la justification du pécheur; car ils enseignent qu'elle n'ôte pas les péchés , mais qu'elle les couvre : et c'est pourquoi , justifier selon eux, c'est déclarer juste, tenir et reconnaUre pour juste; ce sont les paroles de Dumoulin en son Bouclier de la foï^. De sorte que la justification, selon ce principe, c'est une action de Dieu comme juge, par laquelle étant satisfait de l'oblation volontaire de Jésus-Christ, il prononce en notre faveur, et déclare qu'il ne poursuivra pas la vengeance des crimes dont nous étions convaincus.

De là il s'ensuit manifestement que la justification ainsi exposée ne changeant point l'àmc du pécheur, elle n'a rien de plus excellenl que ce que nous voyons pratiquer dans les tribunaux de justice. Aussi Dumoulin dit au lieu allégué, que « justifier, 1) c'est déclarer juste, en môme sens qu'un homme » accusé d'un crime est renvoyé absous et justifié. »

L'Eglise catholique assure au contraire que Dieu nous justifie par notre Sauveur en détruisant le péché en nous, et en nous communiquant la justice; et conséquemment que justifier, c'est faire que de pécheurs nous devenionsjustes.

Mais afin que nous comprenions en quoi consiste précisément la dilliculté, nous observerons en ce lieu , que les ministres pressés par les saintes Lettres sont contraints de s'approcher de notre doctrine. Nous disons que Dieu, en nous pardonnant, nous change intérieurement et nous renouvelle. Les adversaires ne le nient jias; et le sieur Ferry en son Scliolastique orthodoxe enseigne qu'il « a été néces.

1. Gratis justi/icari ideo dicimur, quia nihil eorum quœ Justificationem prtecedunt , sive /ides, sive opéra , ipsam justi/icationis ijraliam promeretur : si enim gratia est,jum non ex operibus ; alioquin, ut idem apostolus inquit, gratia jam non est gratia. Concil. Trid., Sess. vi , cup. 8. 2. Sect. 43.

DU SIEUR PAUL FERRY

» saire de nous donner une grâce inhérente, par » laquelle noire volonté fût délivrée du péché dans » lequel elle était détenue*. » Voici donc quel est le point contesté. Dumoulin et ses collègues condamnent le concile de Trente et l'Eglise de ce qu'elle « entend par justifier, régénéreret sanclilîer, et par «justification, régénération ou sanctification-. » Pour eux, ils distinguent ici double grâce. L'une est celle par laquelle Dieu nous déclare justes, qui n'est qu'un acte judiciaire, à ce qu'ils estiment, qui ne change pas le pécheur, mais seulement le prononce absous; et c'est ce qu'ils appellent justification. L'autre grâce, dit Dumoulin', « c'est la » régénération et renouvellement intérieur par le » Saint-Esprit; lequel changement est une autre » naissance et une conformation d'un nouvel homme » fait à l'image du Fils de Dieu. » C'est ce qu'ils disent que l'Ecriture appelle régénération et sanctification. Le sieur Ferry approuve ceite distinction en son livre du Désespoir de la Tradition, chap. 6.

L'Eglise catholique ne comprend pas cette subtilité superflue; elle procède plus simplement : elle recherche les Ecritures avec les anciens docteurs orthodoxes; et elle n'y remarque aucune raison sur laquelle cette distinction puisse être fondée. C'est néanmoins tout le sujet du procès que les ministres nous font sur cette matière.

Avant qu'approfondir cette question , et qu'établir la vérité catholique par l'autorité des Lettres sacrées et de l'antiquité clirétienne, il me semble à propos de considérer les fondements principaux de nos adversaires , afin que tout le monde connaisse combien leur créance est mal appuyée.

Ils disent que le mot de jusiifier, est pris trèssouvent dans les Ecritures dans le sens auquel ils l'exposent; ce que nous leur accordons sans dillîculté. Mais qui ne sait que dans les livres divins un même terme n'a pas toujours une signification uniforme, et que le lieu, le sujet et les circonstances y apportent une difTérence notable? C'est par ces circonstances bien examinées que nous leur montrerons, dans les saintes Lettres, que la justification du pécheur ne se prononce pas au dehors, mais qu'elle s'opère au dedans par l'infusion de la grâce.

Ils ajoutent que le terme de justifier a été tiré du palais, où il signifie absoudre par un acte judiciaire, de sorte qu'à leur avis, il doit retenir sa signification naturelle : et ils confirment leur raisonnement par l'autorité de l'Apôtre , lequel aux Romains, v, vn, et ailleurs, oppose le mot de justifier à celui d'accuser el de condamner, qui sont sans difficulté termes de justice. C'est là leur argument le plus fort; et toutefois il est très-défectueux. Car supposé môme qu'il soit véritable que le mot de justifier soit pris du palais, n'est-ce pas raisonner faiblement de croire qu'il faille toujours le restreindre à la signification du palais? Que si nos adversaires s'opiniàtrent à ne vouloir point sortir du barreau, qu'ils nous disent en quel tribunal et devant quel juge il faut s'appliquer par la foi la sentence qui nous absout, comme ils enseignent qu'il est nécessaire dans la justification du pécheur? Du moins avoueront-ils en ce lieu, que la comparaison du palais n'est pas si exacte, qu'il n'y ait des dillé-

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