‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 190 sur 631 · Pflru///»., sxxvi. 15; /er., xi. 7; xxv · texte numérisé non relu

Pflru///»., sxxvi. 15; /er., xi. 7; xxv

CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE

Manassès : dans ce temps, dis-je, nous avons vu que Dieu faisait parler ses propiiètes; cl qu'une firaiitlo partie du peuple les ail suivis |)ulj|iquemeiU, il paruil en ce que ce prince impie fil reijorger Jérusalem de sanij innocent', marque cerlaino qu'il Irciuva une grande résislance à ses idol;\lries. On lienl miMne qu'il lil ujourir Isaïe, comme ses i)rédécesseurs avaicwil l'ail mourir les autres prophètes qui les reprenaient; et celte histoire s'est conservée dans l'ancienne tradition, con l'orme à la parole de Notre Seigneur, qui reproche aux Juifs d'avoir fait mourir les prophèles-, el au discours de saint Etienne, qui dit, qu'il n'y a aucun prophète qu'ils n'aient persécute^.

Ces prophètes faisaient partie du peuple de Dieu; ces prophètes retenaient dans le devoir une partie considérable et des prêtres el du peuple môme; ces prophètes , qui confirmaient leur mission par des miracles visibles , empôchaienl que la corruption ne gagnât tout ; el pendant qu'une clTroyable multitude, el peut-être le gros de la Synagogue était entraîné dans l'idolâtrie, ils conservaient la tradition de la vérité dans le peuple d'Israël.

Ezéchiel , qui parut un peu après, nous le fait voir, lorsqu'il parle « des prêtres et des lévites, en- » l'anls de Sadoc, qui, dans le temps de l'-égaremenl » des enfants d'Israël, ont toujours observé les cé- » rémonies du sancluaire\ Ceux-là, poursuit-il, » me serviront, et paraîtront devant moi pour m'of- » frir des victimes, dit le Seigneur. » La succession, non-seulement celle de la chair, mais encore celle de la foi et du ministère, s'était conservée dans ces jjrèlres et dans ces lévites, que la grâce de Dieu et la prédication des prophèles avaient retenus dans le service.

El il faut remarquer que Dieu n'a jamais fait plus éclater ce ministère des prophètes, que lorsque l'impiété semblait avoir pris le dessus; en sorte que, dans le temps où le moyen ordinaire d'instruire le peuple était non pas détruit, mais obscurci, Dieu préparait les moyens extraordinaires el miraculeux.

A cela on peut ajouter que ce moyen extraordinaire, c'esl-à-dire, le ministère prophétique, avant la captivité, était comme ordinaire au peuple de Dieu , où les prophètes faisaient comme un ordre toujours subsistant, d'où Dieu lirait continuellement des hommes divins, par la bouche desquels il parlait lui même hautement et publiquement à tout son peuple.

Depuis le retour de la captivité jusqu'à Jésus- Chrisl, il n'y eut plus d'idolâtrie publiiiue et durable. On sait ce qui arriva sous Antiochus l'Illustre; mais on sait aussi le zèle de Mathathias, el le grand nombre de vrais fidèles qui se joignit à sa maison, el les victoires éclatantes de .Judas le Maehabéo, et de ses frères : sous eux el leurs successeurs, la profession de la vraie foi dura jusqu'à .lésus-Ghrist. A la fin, les pharisiens inlroduisaient dans la religion et dans le culte beaucoup de superstitions. Comme la corruption allait prévaloir, Jésus-Christ [larut au monde.

Jusqu'il lui la religion s'était conservée. Les docleurs de la loi avaient beaucoup de maximes el de liraliques pernicieuses, (jui gagnaient et s'clablis-

1. IV. Reg., XXI. 16. — 2. MattU., xxiii. 31, 'M. - ?.. .Ici., VII. 32. —4. lizech., xuv. 15.

salent peu à peu : elles devenaient communes, mais elles n'étaient pas passées en dogmes de la Synagogue. C'est pourquoi Jésus-Christ disait encore : Les scribes et les pharisiens so7U assis sur la chaire de Moise ; faites donc tout ce qu'ils mus disent, 7nais ne faites pas selon leurs œuvres'. Il ne cessa d'holuirer le ministère des prêtres : il leur renvoya les lépreux, selon les ternies de la loi ; il fréquenta le temple, el en reprenant les abus, il demeura toujours allaché à la communion du peuide de Dieu, el à l'ordre du ministère public.

On en vint enlin au point de la chute el de la réprobation de l'ancien peuple, marquée par les Ecritures el par les prophèles , lorsque la Synagogue condamna Jêsus-Christ el sa doctrine. Mais alors Jésus-ChrisI avait paru : il avait commencé dans le sein de la Synagogue à assembler son Eglise, qui devait subsister éternellement.

Il est donc constant, premièrement, qu'il y a toujours eu un corps visible du peuple de Dieu , continué par une succession non interrompue, de la communion duquel il n'a jamais été permis de se séparer. 2" Toujours une succession de pontifes et de prôlres descendus d'Aaron , el de léviles sortis de Lévi, sans que jamais on ait eu besoin que Dieu suscitât des gens d'une façon extraordinaire. 3° Il n'est pas moins constant que la vraie foi a toujours été publiquement déclarée, sans qu'on puisse alléguer un seul moment où la profession n'en ait été aussi claire que la lumière du soleil : chose qui fait voir combien on se trompe, quand on croit que pour maintenir l'état extérieur de l'Eglise, il suflil de l)ouvoir nommer de temps en temps de prétendus docteurs de la vérité. Car s'il y a quelque temps où la profession de la foi ail cessé dans l'Eglise, son étal est pire que celui de la Synagogue, d'autant plus que dès là elle perd la succession, ainsi que je viens de dire.

Après que j'eus dit ces choses, on employa quelque temps à les repasser; et cependant madame la comtesse de Roye vint dire que M. Claude consentait à la conférence, qui serait, si je l'agréais, chez elle sur les trois heures.

La conférence.

Je fus au rendez-vous , où je rencontrai M. Claude. On commença par des honnêtetés réciproques, el il témoigna de sa part un grand respect. Après cela j'entrai en nialicre, en demandant l'explication des quatre actes transcrits dans mon livre, el mentionnés ci-dessus.

Après que j'eus expliqué la diUicultc en peu de mots, telle qu'elle est proposée dans l'Exposition, el que je l'avais répétée à mademoiselle de Duras, j'ajoutai que M. Claude devait être d'autant plus prêt à y répondre, que je ne lui disais rien de nouveau, puisqu'aiiparenimenl le Traité de V Exposition élail tombé entre ses mains; el que c'était une grande satisfaction , que, dans un entretien de la nalure de celui-ci, on pût s'assurer qu'il n'y aurait |)oinl de surprise.

M. Claude prit la parole, et après avoir réitéré toutes les honnêlelés qu'il avait faites, en lernies 1. Malth., xxiil. 1,2,;:.

SUR LA MATIÈRE DE LA RELIGION

encore plus civils , il déclara d'abord que tout ce que j'avais objecté de leur discipline et de leurs synodes dans mon Traité , et encore à présent, était rapporté de très-bonne foi , sans rien altérer dans les paroles : mais que pour le sens il me priait de trouver bon qu'il me dît, qu'encore qu'il y eut, ainsi que je l'avais remarqué, comme divers degrés de juridiction établis dans leur discipline, la force de la décision devait être rapportée partout à la seule parole de Dieu. Quant à ce que j'objectais , que la parole de Dieu avait été proposée dans le consistoire, dont on pouvait appeler; d'où il s'ensuivait, avais-je inféré, que la décision dernière, dont il n'y a plus d'appel , appartenait à la parole de Dieu , non prise en elle-même, mais en tant que déclarée par le dernier jugement de l'Eglise : ce n'était pas là leur pensée; car ils tenaient que la décision était attachée tout entière à la pure parole de Dieu, dont l'Eglise dans ses assemblées premières et dernières ne faisait que l'indication : mais que ces divers degrés avaient été établis pour donner le loisir, à ceux qui erraient , de se reconnaître. C'est pourquoi on ne procédait pas d'abord par excommunication, le consistoire espérant qu'une plus grande assemblée, telle que serait le colloc[ue, et ensuite le synode provincial, composé d'un plus grand nombre de personnes, peut-être plus respectées, et en tout cas moins suspectes au contredisant , le disposeraient à entendre la vérité. Que le colloque et le synode provincial usaient de pareille modération , par la même raison de charité : mais qu'après que le synode national avait parlé, comme c'était le dernier remède humain , il n'y avait plus rien à espérer, et qu'on procédait aussi à la dernière sentence, en usant de l'excommunication, comme du dernier effort de la puissance ecclésiastique. Que de là il ne fallait pas conclure que le synode national se tint infaillible, non plus que les précédentes assemblées; mais seulement qu'après avoir tout tenté, on venait au dernier remède.

Pour la promesse qu'on faisait avant le synode national, qu'elle n'était fondée que sur l'espérance qu'on avait que l'assemblée suivrait la parole de Dieu, et que le Saint-Esprit y présiderait, ce qui ne marquait pas qu'on en eut une entière certitude; et au reste que le terme , persuadés que , était une manière honnête d'exprimer une condition, sans blesser la révérence d'une si grande assemblée , ni la présomption favorable qu'on devait avoir pour son procédé.

Quant à la condamnation des indépendants, il me pria d'observer, que sur l'autorité de l'Eglise et de ses assemblées , il y avait quelque chose dont ceux de sa religion convenaient avec nous, et quelque chose dont ils convenaient avec les indépendants : avec nous, que les assemblées ecclésiastiques étaient nécessaires et utiles, et qu'il fallait établir quelque subordination : avec les indépendants , que ces assemblées , pour nombreuses qu'elles fussent , n'étaient pas pour cela infaillibles. Gela étant, qu'ils avaient dû condamner les indépendants, qui, non-seulement niaient l'infaillibilité, mais encore l'utilité et la nécessité de ces assemblées et de cette subordination. C'est en cela, disait-il, que consiste l'indépendantisme, si on peut user de ce mot. Il ajouta que le soutenir, c'était en

B. — T. IV

elTet renverser l'ordre, et donner lieu à autant de religions qu'il y avait de paroisses, parce qu'on ôlait par là tous les moyens de convenir. D'où il concluait qu'encore qu'on fût d'accord que les assemblées ecclésiastiques n'étaient pas moyens infaillibles , c'était assez pour les maintenir, et condamner les indépendants, que ce fussent moyens utiles.

Pour le synode de Sainte-Foi, qu'il s'agissait, ou de rendre les luthériens plus dociles, en les faisant, disait-il, rapprocher de nous, ou, en tout cas, d'établir une tolérance mutuelle ; ce qui n'obligeait pas de rien "supprimer ou ajouter dans la Confession de foi, qui fut toujours tenue pour inébranlable. Et qu'au reste, quoiqu'on eût donné plein pouvoir à quatre ministres , je savais bien que tels actes étaient toujours sujets à ratification, en cas que les procureurs eussent outrepassé leurs instructions : témoin les ralilications nécessaires dans les traités accordés par les plénipotentiaires des princes, et autres exemples semblables, où il y a toujours une condition d'obtenir du prince la ratification; condition qui, sans être exprimée, est attachée naturellement à de telles procurations.

Après avoir dit ces choses par un discours assez long, fort net, et fort composé, il ajouta qu'il croyait, équitable comme j'étais, que je voudrais bien lui avouer, que de même que dans les choses où j'aurais à lui expli([uer nos sentiments et nos conciles, par exemple, celui de Trente, il était juste qu'il s'en rapportât à ce que je lui en dirais; aussi était-il juste que je m'en rapportasse à lui dans l'application qu'il nous donnait des articles de leur discipline et des sentiments de leur religion, étant certain qu'il n'y en avait point d'autres parmi eux, que ceux qu'il me venait d'exposer.

Je repris sur ce dernier mot, que ce qu'il disait serait véritable, s'il s'agissait simplement d'expliquer leurs rites, si on pouvait user de ce mot, et la manière d'administrer la parole ou les sacrements, ou de tenir les synodes; qu'en cela je le croirais, comme mieux instruit : mais qu'ici je prétendais qu'il leur était arrivé comme à tous ceux qui sont dans l'erreur; c'est de tomber en contradiction, et d'être forcés à établir ce qu'ils avaient nié. Que je savais qu'ils niaient qu'il fallût se soumettre, sans examiner, au jugement de l'Eglise; mais qu'en même temps je prétendais cette infaillibilité si nécessaire, que ceux mêmes qui la niaient en spéculation ne pouvaient s'empêcher de l'établir dans la pratique, s'ils voulaient conserver quelque ordre parmi eux. Au reste, que s'il s'agissait ici de montrer quelque contradiction dans les sentiments de l'Eglise catholique, je ne prétendrais pas l'obliger à recevoir l'explication que je lui donnerais de ses sentiments et de ses conciles, et qu'alors il lui serait libre de tirer de leurs paroles telle induction qu'il lui plairait; qu'aussi ne pensais-je pas qu'il m'en refusât autant : de quoi il convint sans diffi-

! culte.

I Je n'avais pas dessein de m'arrèter beaucoup sur le synode de Sainte-Foi, qui m'eût, ce me semblait,

'] jeté trop loin des deux propositions dont je voulais tirer l'aveu. Je répondis donc seulement , que je me rendais à la raison qu'il alléguait sur la nécessité d'une ratification, quoiqu'en matière de foi tels

confl;i!1':nl;I'; avlic m. lilaude,

pouvoirs el tels compromis fussent un peu extraordinaires; cl qu'au reste, je voulais bien croire que le dessein du synode n'avait pas àté (jue les députés renversassent tout. Mais ([ue ce qui me touchait, et à quoi il ne semblait pas qu'il eût répondu, c'est que le synode avait douté de sa Confession de foi, puis(pril permettait d'en faire une autre; et que je ne voyais jias comment cela s'accordait avec ce qu'on nous dit encore que cette Confession de foi ne contenait autre chose ([ue la pure parole de Dieu, à laquelle tout le monde sait qu'il n'y arien à changer. Quanta ce qu'il avait dit, qu'il s'agissait, ou do ramener les luthériens à des sentiments plus équitables, ou en tout cas, d'établir une tolérance mutuelle; deux choses y résistaient. 1" Qu'il était parlé d'un pouvoir de décider tout point de doctrine : ce qui regardait manifestement la réalité, dont les luthériens n'avaient jamais voulu se relâcher. 3° Que pour établir une tolérance mutuelle, il ne fallait pas dresser une Confession de foi commune, mais seulement établir cette tolérance par un décret synodal, comme on avait fait à Gharenton.

M. Claude répondit que le point de doctrine à décider était , si on pouvait établir une tolérance mutuelle, et que la Confession de foi commune n'eût fait autre chose qu'énoncer cette tolérance : ce qu'il ne niait pas pouvoir être fait dans un synode, comme il fallait que je convinsse qu'il pouvait se faire aussi par une Confession de foi, où il y en aurait un article exprès.

Je lui répondis que cela ne s'appellerait jamais une Confession de foi commune, el lui demandai s'il croyait que les luthériens , ou eux , dussent retrancher quelque chose de ce que disaient les uns pour la réalité, el les autres contre. Il dit que non, et de là, disais-je, chacun demeurerait dans les termes de sa Confession de foi, sans qu'il y eût rien de commun que l'article de la tolérance. Il y avait, dit-il, beaucoup d'autres points dont nous convenions. D'accord , répondis-je; mais ce n'était plus sur ces points qu'il y avait à s'accorder : il s'agissait du point de la réalité et de quelques autres, sur quoi on ne pouvait faire de Confession de foi commune, sans que l'un des partis changeât , ou que tous les deux convinssent d'expressions ambiguës, que chacun tirerait à ses sentiments; chose tentée plusieurs fois, comme M. Claude luimême en conviendrait do bonne foi. Il en demeura d'accord, et rapporta môme l'assemblée de Marbourg, el quelques autres tenues pour ce sujet. Je conclus donc que j'avais raison de croire que le synode de Sainte-Foi avait un pareil dessein, et que c'eût été se moquer du monde, que d'appeler Confession de foi commune, celle qui eût fait paraître de si manifestes oppositions sur des points si importants de la doctrine chrétienne. A quoi j'ajoutai encore, qu'il était d'autant plus certain qu'il s'agissait en effet d'une Confession de foi, conune je disais, que les luthériens s'ôtant déjà ex|)liqués plusieurs fois contre la tolérance, il n'y avait rien à espérer d'eux cpie par le moyen dont je parlais. La chose en demeura là; et je dis seulement , cju'aprés cela chacun n'avait qu'à penser ce qu'il devait croire en sa conscience d'une Confession de foi que tout un synode national avait consenti de changer.

Lorsque M. Claude avait dit que le serment do

se soumettre au synode national enfermait une condition, j'avais inlcrronqni par un petit mot. Oui , disais-je, ils espéraient bien du synode, sans certitude toutefois; et en attendant l'événement , ils ne laissaient pas de jurer de se soumettre. M. Claude m'ayant ici averti que je l'avais interrompu , el me priant de lui permettre de dire tout, je me lus. Mais après avoir discuté l'alTaire de Sainte-Foi, je lui dis qu'il me semldait nécessaire, avant que de passer outre, que je lui disse on peu de mots ce que j'avais conçu de sa doctrine, alin que nous ne parlassions jjoinl en l'air. Je lui dis donc : Vous dites, monsieur, que ces mots : « Persuadés que » nous sommes , que Dieu y présidera , et vous » conduira par son Saint-Esprit, en toute vérité el » équité parla régie de sa parole, » sont une manière honnête de proposer une condition. Il en convint. Réduisons donc, repris-je , la proposition en conditionnelle, el nous verrons quel en sera le sens. Je jure de me soumettre à tout ce que vous déciderez , supposé , ou à condition que ce que vous déciderez sera conforme à la parole de Dieu. Un lel serment n'est autre chose qu'une illusion manifeste,, puisqu'on soi il ne dit rien , et que je le pourrais faire à M. Claude comme lui à moi. Mais en cela il n'y aurait rien de sérieux; el marque qu'on veut quelque chose de plus particulier, c'est qu'on ne fait ce serment qu'au synode où l'on prononce en dernier ressort, quoiqu'au sens de M. Claude , il y eût autant de raison de le faire dès le consistoire, à qui on doit se soumettre aussi bien qu'au synode, supposé qu'il ait la parole de Dieu pour guide.

En cet endroit je me tus un peu de temps, et voyant qu'on ne disait mot , je repris ainsi ; Mais enlin donc, monsieur, si j'ai bien compris votre doctrine, vous croyez qu'un particulier peut douter du jugement de l'Eglise, lors même qu'elle prononce en dernier ressort? Non, monsieur, repartit M. Claude : il ne faut pas dire qu'on puisse douter; il y a toutes les apparences du monde que l'Eglise jugera bien. Qui dit apparence , monsieur, repris-je aussitôt, dit un doute manifeste. Mais , dit M. Claude, il y a plus r car Jésus-Christ ayant promis que tous ceux qui chercheraient, trouveraient; comme on doit présumer qu'on cherchera bien, on doit croire qu'on jugera bien; el il ya dans celte assurance quelque chose d'indubitable. Mais quand on verra dans les conciles des cabales, des factions, des intérêts dilTérenls, on peut douter avec raison, si dans une telle assemblée il ne se mêlera point quelque chose d'humain el de douteux. Je vous prie, monsieur, repartis-je, laissons à part tout ce qui n'est bon qu'à jeter de la poudre aux yeux. Tout ce que vous venez de dire de cabales, de factions, d'intérêts, est absolument inutile , el ne sert par conséquent qu'à embarrasser. Il n'y a rien, dit M. Claude, de moins inutile. Et moi je soutiens, lui dis-je, que vous allez convenir qu'il n'y a rien de plus inutile. Car je vous demande, monsieur, supposé qu'il ne parût dans le concile ni factions ni cabales, supposé même (|u'on fût assuré qu'il n'y en eût point, el iiue tout se passai dans l'ordre, faudrait-il recevoir la décision sans examiner? Il fallut dire que non. D'où je conclus aussitôt : J'avais donc raison de dire que tout ce que vous avez dit comme fort considérable, de

SUR LA MATIÈRE DE LA RELIGION

factions et de cabales , n'est au fond qu'un amusement; et enlin qu'un particulier, une femme, un ignorant, quel qu'il soit, peut croire, et doit croire qu'il lui peut arriver d'entendre mieux la parole de Dieu que tout un concile, fùt-il assemblé des quatre parties du monde et du milieu , et que tout le reste de l'Eglise. Oui, dit-il, il est ainsi. Je répétai deux ou trois fois la proposition accordée , ajoutant toujours quelque circonstance plus forte, mais évidemment contenue dans ce qui était accordé. Quoi, mieux, disais-je, que tout le reste de l'Eglise ensemble , et que toutes ses assemblées , fussentelles composées de ce qu'il y a de plus saint et de plus éclairé dans l'univers? Car tout cela, après tout, ce n'est que des hommes, après lesquels, selon vous, chacun doit encore examiner. Un particulier croira qu'il pourra avoir plus de raison, plus de grâce , plus de lumière, plus enlin le Saint- Esprit que tout le reste de l'Eglise ! Il fallut que tout cela passât; et je pouvais ajouter plus que tous les Pères, plus que tous les siècles passés, à reprendre immédiatement depuis les apôtres. Mais poursuivis-je, s'il est ainsi, comment évitez-vous les inconvénients des indépendants, et quel moyen reste à l'Eglise d'empêcher qu'il n'y ait autant de religions , je ne dis pas qu'il y a de paroisses, mais qu'il y a de tètes ? Nous avons , dit-il , des synodes , qui sont des moyens d'empêcher de si grands maux, moyens non pas infaillibles, mais néanmoins utiles, ainsi que j'ai dit. Car encore qu'un pasteur qui prêche ne soit pas infaillible , son ministère ne laisse pas d'être utile, parce qu'il indique la vérité. Or une grande assemblée composée de plus de personnes et plus doctes fera encore mieux cette indication. Il me semble, monsieur, repartis-je , que vous rapportez tout à l'instruction; or ce n'est pas précisément l'intention ni l'institution des synodes; car souvent un particulier savant donnera plus d'instruction que tout un synode ensemble. Ce qu'il faut donc attendre d'un synode n'est pas tant l'instruction, qu'une décision par autorité , à laquelle il faille céder; car c'est de quoi ont besoin et les ignorants qui doutent, et les superbes qui contredisent. Un particulier ignorant, si vous le remettez à lui-même, vous avouera qu'il ne sait ii quoi se résoudre; et loin d'abattre l'orgueil dans un synode, vous le portez à son plus haut point, puisque vous obligez un particulier à croire qu'il peut mieux entendre l'Ecriture que tout le synode et tout le reste de l'Eglise; et le synode lui-même, fût-il assemblé de toute l'Eglise, interrogé par celui dont il examine la foi, s'il n'est pas encore obligea examiner après le synode, et s'il ne peut pas arriver que lui particulier entende mieux l'Ecriture que tous les pasteurs assemblés , le synode, même universel, selon vous, lui doit déclarer qu'il le peut sans doute. La présomption, monsieur, ne peut pas aller plus loin. Et remarquez, s'il vous plaît, que ces assemblées que vous proposez comme moyens utiles , ne sont plus moyens utiles dès que chacun peut croire qu'il en aura un meilleur, et le seul qui puisse être sûr, c'est-à-dire, celui d'examiner par soi-même, et n'en croire que son jugement. Voilà, monsieur, l'indépendantisme tout entier : car enfin les indépendants ne refusent , ni de tenir des synodes pour

s'ôcjaircir mutuellement par la conférence , ni de recevoir ces synodes, quand ils trouveront que ces synodes auront bien dit. Ils en ont tenu, vous le savez. Il avoua qu'ils en avaient tenu un pour dresser leur confession de foi. Un ou plusieurs, il ne m'importe, repartis-je; ils ne les rejettent donc pas absolument, et ils n'y rejettent précisément que ce que vous y rejetez, qui est l'obligation de s'y soumettre sans examiner. Et sur cela , pour me réduire en peu de paroles , voici quel fut mon raisonnement. Les indépendants veulent bien les assemblées ecclésiastiques pour l'instruction ; tout ce qu'ils ne veulent pas, c'est la décision par autorité, que vous ne voulez non plus qu'eux : vous êtes donc en tout point conformes, et vous n'avez pas dû les condamner. Vous ne voyez donc pas, monsieur, reprit M. Claude, que nous ne nions pas qu'il n'y ait une autorité dans les synodes, telle que l'autorité paternelle , telle que l'autorité des magistrats, telle que l'autorité qu'a un maître sur ses disciples, et un pasteur sur son troupeau; toutes ces autorités ont leur usage , et ne doivent pas être rejetées sous prétexte que les pères, et les magistrats, et les maîtres peuvent se tromper : il en sera donc de même de l'autorité de l'Eglise. Mais monsieur, répondis-je , les indépendants ne nient pas l'autorité paternelle, ni l'autorité des magistrats, ni l'autorité des maîtres sur leurs disciples, ou celle des pasteurs sur les troupeaux. Ils ont des pasteurs, monsieur, pour qui ils veulent, aussi bien que vous, qu'on ait quelque déférence; et à plus forte raison ne nieront-ils pas qu'il n'en faille avoir pour tout un synode. Si donc vous les accusez de nier l'autorité des synodes, il faut ajouter quelque chose à ce qu'ils en croient, et il n'y a rien à y ajouter que ce que nous en croyons, qui est qu'il s'y faut soumettre sans examiner.

Après cela on fut peu de temps à ne répéter de part et d'autre que les mômes choses. Ce qu'ayant fait observer à M. Claude , je lui dis : Enfm, monsieur, on disputerait sans fin; chacun n'a plus qu'à examiner en sa conscience, et devant Dieu , s'il se sent capable de mieux entendre l'Ecriture que tous les conciles et que tout le reste de l'Eglise, et comment un tel sentiment peut s'accorder avec la docilité et avec l'humilité des enfants de Dieu. J'inculquais en peu de mots quel orgueil c'était de croire qu'on pût mieux entendre la parole de Dieu que tout le reste de l'Eglise , et que rien n'empêchait après cela qu'il n'y eut autant de religions que de tètes.

M. Claude me dit ici qu'il s'étonnait que cette proposition me parût si étrange, qu'un particulier pût croire qu'il lui pouvait arriver de mieux entendre l'Ecriture sainte que toute l'Eglise assemblée; que le cas était arrivé ; et qu'il pouvait m'en donner beaucoup d'exemples : le premier dans le concile de Rimini, où le mot de consubstantiel fut rejeté, et l'arianisme établi. J'interrompis, pour lui dire : Où nous jetez-vous, monsieur? Du concile de Rimini , vous nous mènerez au faux concile d'Ephèsc , au concile de Constance , à celui de Râle , à celui de Trente : quand aurons-nous achevé , s'il faut faire ici passer tous les conciles? Je vous déclare que je ne veux point me jeter dans cette discussion, puis(]ue même notre question peut être

CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE

vidée par quelque chose de plus prôcis. Mais puisque vous avez parlé du concile de Riinini , difesmoi , je vous prie , monsieur, si les Pères de ce concile demeurèrenl longtemps dans leur décision erronée'? lié, je crois , dit-il, monsieur, qu'ils en revinrent bientôt. Dites, dites, lui repartis-je, qu'aussitôt après que l'empereur Constance, protecteur déclaré des ariens et persécuteur des fidèles, leur eût permis de se retirer, ces évoques réclamèrent hautement contre la violence et la surprise qui leur avait été faite. Ne m'obligez pas monsieur, à raconter cette histoire , que vous savez aussi bien que moi , et avouez qu'il est injuste de comparer un concile qui était un brigandage manifeste, aux assemblées tenues canoniquement et selon l'ordre. Hé, monsieur, ne disons-nous pas, reprit M. Claude , que le concile de Trente n'a été ni libre ni canonique"? Vous le dites, monsieur, et nous le nions; et il n'est pas question ici de cette dispute. Il est question de savoir si vous pouvez éviter l'indépendantisme, pour me servir de votre terme que je trouve fort bon; et s'il y a dans votre doctrine quelque remède contre cette insupportable présomption d'un particulier qui doit croire, selon vos principes, qu'il peut mieux entendre l'Ecriture que les conciles universels les mieux assemblés et les mieux tenus, et que tout le reste de l'Eglise ensemble. Laissons donc, si vous le voulez, reprit M. Claude, le concile de Rimini, voici un autre exemple incontestable : c'est le jugement de la Synagogue, lorsqu'elle condamna Jésus-Christ, et déclara par conséquent qu'il n'était point le Messie promis par les prophètes. Dites-moi, monsieur, un particulier, qui eût cru alors que Notre Seigneur était le vrai Christ, n'eùt-il pas mieux jugé que tout le reste de la Synagogue ensemble? Voilà donc un cas indubitable où l'on peut, sans présomption, faire ce que vous trouvez si présomptueux. En effet, poursuivit-il , ce n'est pas une présomption de ne pas donner à l'Eglise ce qui n'appartfent qu'à Dieu seul. On ne lui peut rien donner de plus grand, que de le croire à l'aveugle , comme vous voulez qu'on croie l'Eglise. Mais vous savez que saint Paul, pour le moins autant inspiré que l'Eglise, ne laisse pas de déclarer aux Corinthiens qu'il ne veut point dominer sur leur foi''-. L'Eglise le doit encore moins faire que lui. Il ne faut donc pas croire simplement sur sa parole; il faut examiner après elle, et se servir de sa raison, comme tirent ceux de Réroé, qui examinaient les Ecritures^, pour voir si les choses y étaient comme saint Paul les avait préchées.

Quand M. Claude se fut tu, voilà, dis-je, bien des choses; mais il faut premièrement reprendre cet exemple incontestable que vous nous avez promis. Sur cela je lui remontrai que l'Eglise chrétienne avait de grands privilèges au-dessus de la Synagogue , même à considérer la Synagogue dans le temps de sa plus grande gloire : mais, sans parler de cela, que c'était une étrange chose de comparer la Synagogue tombante , au point où son endurcissement et sa réprobation était marquée clairement par les prophètes, avec l'Eglise chrétienne, qui ne doit jamais tomber. Mais enlln, monsieur, reprit-il, on eût pu faire alors à ce particulier

1. Je devais dire équîvn/jtte et imparfaite , plutôt qu'erront;'e. — 2. //. Cor., 1. 24. —.3. Act., xvit. 11.

le même argument que vous nous faites. Alléguer les prophéties, ce n'était rien; car c'était de l'application de ces prophéties à Jésus-Christ ([ue la Synagogue doutait. Ainsi , un particulier ne pouvait plus croire en Jésus-Christ, sans croire en môme temps qu'il entendait mieux l'Ecriture que toute la Synagogue ; et voilà l'argument que vous nous faites.

Il y avait peu de monde dans la conférence , et tous étaient huguenots, excepté madame la maréchale de Lorge. Je vis deux de ces messieurs se regarder en cet endroit l'un l'autre avec complaisance. Je' fus touché (ju'un raisonnement si visiblement mauvais , fit une telle impression sur ces esprits; et je priai Dieu de me faire la grâce de détruire par quekiue chose de net, la comparaison odieuse qu'on faisait de son Eglise toujours bienaimée avec la Synagogue inhdèle, dans le moment qu'il avait marqué pour la répudier.

Vous dites donc, monsieur, dis-je à M. Claude, que l'argument que je fais peut autoriser l'erreur des particuliers qui condamnaient Jésus-Christ sur la foi de la Synagogue; et au contraire condamner de présomption ceux qui crurent Jésus-Christ seul plutôt que la Synagogue tout entière. Oui , monsieur, la chose est ainsi; et il répéta de nouveau son raisonnement. Voyons, dis-je, si mon argument a cette malheureuse conséquence. Il consiste à dire , monsieur, qu'en niant l'autorité de l'Eglise, il n'y a plus de moyen extérieur dont Dieu se puisse servir pour dissiper les doutes des ignorants , et inspirer aux fidèles l'humilité nécessaire. Afin qu'on pût faire un tel argument du temps que Jésus-Christ fut condamné, il faudrait dire qu'il n'y avait alors aucun moyen extérieur, aucune autorité certaine à laquelle on dût nécessairement céder. Or, monsieur, qui le peut dire , puisque Jésus-Christ était sur la terre, c'est-à-dire, la vérité même qui paraissait visiblement au milieu des hommes, le Fils éternel de Dieu, à qui une voix d'en-haut rendit témoignage devant tout le peuple ; C'est ici mon Fils bien-aim,e', écoulez-le', qui, pour conlirmer sa mission, ressuscitait les morts, guérissait les aveugles-nés, et faisait tant de miracles, que les Juifs confessaient eux-mêmes que jamais homme n'en avait tant fait? Il y avait donc, monsieur, un moyen extérieur, une autorité visible. Mais elle était contestée ; il est vrai, mais elle était infaillible. Je ne prétends pas, monsieur, que l'autorité de l'Eglise, ne soit jamais contestée; je vous écoute, vous, monsieur, qui la contestez; mais je dis qu'elle ne doit pas l'être par les chrétiens. Je dis qu'elle est infaillible; je dis qu'il n'y eut jamais aucun temps où il n'y ait eu sur la terre une autorité visible et parlante à qui il faille céder. Avant Jésus-Christ nous avions la Synagogue; au point que la Synagogue devait défaillir, Jésus-Christ parut lui-môme; quand Jésus-Christ s'est retiré , il a laissé son Eglise à qui il a envoyé son Saint-Esprit. Faites revenir Jésus-Christ enseignant, prêchant , faisant des miracles, je n'ai plus besoin de l'Eglise : mais aussi ôtez-moi l'Eglise, il me faut Jésus-Christ en personne parlant, prêchant, décidant avec des miracles, et une autorité infaillible. Mais vous avez sa parole. Oui, sans doute, nous avons une parole sainte et adorable, mais qui

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