CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE, SUR LA MATIÈRE DE LA RELIGION
Père, et en «oh Fils, et au Sainl-Exprit. Cette Eglise est sainte, parce que tout ce ([u'elle enseigne est saint; parce qu'elle enseigne toute la doctrine qui fait les saints, c'est-à-dire, toute la doctrine de Jésus-Christ; parce qu'elle enferme tous les saints dans son unité. Et ces saints ne doivent pas être seulement unis en esprit : ils sont unis extérieurement dans la communion de cette Eglise ; et c'est là ce que veut dire la communion des saints. Dans cette Eglise universelle, dans cette communion des saints , est la rémission des péchés. Là est le baptême, par lequel les péchés sont remis; là est le ministère des clefs, par lesquelles ce qui est remis ou retenu sur la terre , est remis ou retenu dans le ciel'. Voilà donc dans cette Eglise un ministère extérieur, et qui dure autant que l'Eglise, c'est-à-dire toujours, puisqu'on croit cette Eglise en tous les temps, non comme une chose qui ait été , ou qui doive être, mais comme une chose qui est actuellement. Voyez donc à quoi cette Eglise est attachée, et ce qui est attaché à celte Eglise. Elle est attachée immédiatement au Saint-Esprit qui la gouverne : Je crois au Saint-Esprit, la sainte Eglise universelle. A cette Eglise est attachée la communion des saints, la rémission des pochés, la résurrection de la chair, la vie éternelle. Hors de celte Eglise il n'y a ni communion des saints, ni rémission des péchés , ni résurrection pour la vie éternelle. Voilà la foi de l'Eglise établie dans le Symbole. Il ne parle point de l'Ecriture. Est-ce qu'il la méprise? A Dieu ne plaise. Vous la recevrez des mains de l'Eglise; et parce que jamais vous n'avez douté de l'Eglise , jamais vous ne douterez de l'Ecriture, que l'Eglise a reçue de Dieu , de Jésus- Christ, et des apôtres, qu'elle conserve toujours comme venant de celte source, qu'elle met dans les mains de tous les lîdèles.
Il me sembla que cette doctrine vraiment sainte et apostolique , faisait l'effet qu'elle devait faire : mais il y a, dis-je, encore un mot. C'est ce que je disais à M. Claude, et je le réduis maintenant à ce raisonnement Irès-simple , que tout le monde peut également entendre, je veux dire, le savant comme l'ignorant, et le particulier comme le pasteur. Le chrétien baptisé, avant que de lire l'Ecriture sainte, ou peut faire cet acte de foi ; Je crois que celte parole est inspirée de Dieu, comme je crois que Dieu est, ou il ne le peut pas faire. S'il ne le peut pas faire, il en doute donc : il est réduit à examiner si l'Evangile n'est pas une fable : mais s'il le peut faire, par quel moyen le fera-t-il? Le Saint-Esprit le lui mettra dans le cœur. Ce n'est pas répondre; car on est d'accord que la foi en l'Ecriture vient du Saint-Esprit. Il est question du moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert, et il ne peut y en avoir d'autre que l'autorité de l'Eglise. Ainsi chaque chrétien reçoit de l'Eglise, sans examiner, cette Ecriture, comme Ecriture inspirée de Dieu.
Passons encore plus avant. L'Eglise nous donnet-elle seulement l'Ecriture en papier, l'écorce de la parole, le corps de la lettre? Non sans doute; elle nous donne l'esprit , c'est-à-dire, le sens de l'Ecriture : car nous donner l'Ecriture sans le sens, c'est nous donner un corps sans àme, et une lettre qui tue. L'Ecriture sans sa légitime interprétation, l'E-
l.Mullh, XVI. \9;Joan., xx. 23.
criture destituée de son sens naturel, c'est un couteau pour nous égorger. L'arien s'est coupé la gorge par celte Ecriture mal entendue; le neslorien se l'est coupée; le pélagien se l'est coupée. A Dieu ne plaise donc que l'Eglise nous donne seulement l'Ecriture, sans nous en donner le sens. Elle a reçu l'un et l'autre ensemble. Quand elle a reçu l'Evangile de saint Matthieu et l'Epitre aux Romains, et les autres, elle les a entendus : ce sens, qu'elle a reçu avec l'Ecriture, s'est conservé avec l'Ecriture, et le même moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert pour nous faire recevoir l'Ecriture sainte , il s'en sert pour nous en donner le sens véritable. Tout cela vient du même principe; tout cela est de la suite du même dessein. Comme donc il n'y a rien à examiner après l'Eglise, quand elle nous donne l'Ecriture sainte; il n'y a rien à examiner quand elle l'interprète, et qu'elle en propose le sens véritable. Et c'est pourquoi vous avez vu qu'après le concile de Jérusalem, Paul et Silas ne disent pas : Examinez ce décret; mais ils enseignent aux Eglises à observer ce qu'avaient jugé les apôtres.
Voilà comme a toujours procédé l'Eglise. « Je ne » croirais pas l'Evangile, dit saint Augustin', si je » n'étais touché de l'autorité de l'Eglise catholi- » que. » Et un peu après : « Ceux à qui j'ai cru » quand ils m'ont dit : Croyez à l'Evangile, je les » crois encore quand ils me disent : Ne croyez pas » à Manichée. » Cette société de pasteurs établie par Jésus-Christ, et continuée jusqu'à nous, en me donnant l'Evangile, m'a dit aussi qu'il fallait détester les hérétiques et les mauvaises doctrines; je crois l'un et l'autre ensemble, et par la même autorité.
C'est la manière dont les chrétiens ont été instruits dès les premiers temps , dans lesquels on a soutenu aux hérétiques qu'ils n'étaient pas recevables à disputer de l'Ecriture , « parce que sans » Ecriture on leur peut montrer que l'Ecriture n'est 1 point à eux'', » et qu'il n'y a rien de commun entre eux et l'Ecriture.
Et remarquez , s'il vous plaît, que toutes les sociétés chrétiennes, excepté les Eglises nouvellement réformées, ont conservé cette manière d'instruire. Nous disions, M. Claude et moi, que l'Eglise grecque, l'éthiopienne, l'arménienne, et les autres, se trompaient à la vérité, en se croyant la vraie Eglise; mais toutes croient du moins qu'il n'y a rien à examiner après la vraie Eglise.
Il n'y a point d'autre manière d'enseigner les fidèles. Si on leur dit qu'ils peuvent mieux entendre l'Ecriture sainte, que tout le reste de l'Eglise ensemble, on nourrit l'orgueil, on ôte la docilité. Nul ne le dit, que les Eglises qui se disent réformées. Partout ailleurs , on dit , comme nous faisons, qu'il y a une vraie Eglise, qu'il faut croire sans examiner après elle. Cela est cru, non-seulement dans la vraie Eglise , mais dans celles qui imitent la vraie Eglise.
L'Eglise prétendue réformée est la seule qui ne le dit pas. Si la vraie Eglise, quelle qu'elle soit, le dit ; l'Eglise prétendue réformée n'est donc pas la vraie Eglise, puisqu'elle ne le dit pas.
Qu'on ne nous dise pas : L'élhiopienne le dit ,
I. Cont. Ep. fundam Manich., n. 6, t. vin, c. 151. — i. Tcrtut., de Prcescrip. adv. hœret., n. 18, 37.
REFLEXIONS SUR UN ECRIT DE M. CLAUDE
la grecque le dit , l'arménienne le dit , la romaine le dit; à qui croirai-je ?
Si votre doute consistait à choisir entre la romaine et la grecque , il faudrait entrer dans cet examen. Mais maintenant on convient dans votre religion , que l'Eglise grecque, que l'Eglise éthiopienne, et les autres ont tort contre la romaine; et si elles étaient vraies Eglises, en quittant la romaine, qui, selon vous, ne l'était pas, vous eussiez dû rechercher leur communion.
Elles ne sont donc pas la vraie Eglise. Vous ne l'êtes pas non plus : car la vraie Eglise croit qu'il faut croire sans examen ce qu'enseigne la vraie Eglise. Vous enseignez le contraire. Vous vous dites la vraie Eglise, et vous dites en même temps qu'il faut examiner après vous, c'est-à-dire , qu'on peut se damner en vous croyant. Vous renoncez donc dès là à l'avantage de la vraie Eglise. Vous n'êtes pas la vraie Eglise : il vous faut quitter : c'est par-là qu'il faut commencer. Si quelqu'un est tenté en vous quittant de s'unir à l'Eglise grecque, on lui répondra.
Mademoiselle de Duras ayant entendu ces choses, il me sembla qu'après cela rien ne la pouvait troubler que l'habitude contractée dès l'enfance , et la crainte d'affliger madame sa mère , pour qui je savais qu'elle avait toute la tendresse et tout le respect qu'une mère de cette sorte mérite. Je vis même qu'elle était peinée des reproches qu'on lui faisait , d'avoir des desseins humains , et surtout d'avoir attendu à douter de sa religion, après une donation que madame sa mère lui avait faite. Vous savez bien, lui dis-je, en votre conscience, en quel état vous étiez quand celte donation vous a été faite; si vous aviez quelque doute, et si vous l'avez supprimé dans la vue de vous procurer cet avantage. ,Ie n'y songeais pas seulement, répondit-elle. Vous savez donc bien , lui dis-je , que ce motif n'a aucune part à ce que vous faites. Ainsi demeurez en paix; pourvoyez à votre salut, et laissez dire les hommes : car celte appréhension, qu'on ne nous impute des vues humaines, est une sorte de vue humaine des plus délicates, et des plus à craindre.
Elle souhaita que je répétasse en présence de M. Coton ce qui avait été dit, par un désir qu'elle avait qu'il s'instruisit avec elle. On le fit venir; on convint des faits. M. Coton me fit, avec une extrême douceur, quelques objections sur la doctrine que j'avais expliquée. J'y répondis. Il me dit qu'il n'était pas exercé dans la dispute, ni versé dans ces matières. Il disait vrai , il se remettait à M. Claude. Je priai Dieu de l'éclairer, et je partis pour revenir à mon devoir.
Après une conversation que nous eûmes encore à Sainl-Germain , mademoiselle de Duras et moi , dans l'appartement de madame la duchesse de Richelieu, elle me dit qu'elle se croyait en état de prendre dans peu sa résolution, et qu'il ne lui restait qu'à prier Dieu de la bien conduire. Le succès fut tel que nous le souhaitions. Le 22 mars, je retournai à Paris pour recevoir son abjuration. Elle la fit dans l'église des RR. PP. de la Doctrine chrétienne. L'exhortation que je lui fis ne tendait qu'à lui représenter qu'elle rentrait dans l'Eglise que ses pères avaient quittée, qu'elle ne se croirait pas dorénavant plus capable que l'Eglise, plus éclairée
que l'Eglise, plus pleine du Saint-Esprit que l'Eglise; qu'elle recevrait de l'Eglise, sans examiner, le vrai sens de l'Ecriture, comme elle en recevait l'Ecriture même; qu'elle allait dorénavant bâtir sur la pierre , et qu'il fallait que sa foi fructifiât en bonnes œuvres. Elle sentit la consolation du Saint- Esprit, et l'assistance fut édiliée de son bon exemple.