Lib. II. de Trin., n. 11, et alib
ETAT PRESENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
trois fois, au lieu de ces deux nativités connues de tous les ndèles, l'une éternelle comme Dieu, l'autre temporelle comme homme.
LIV. Que le ministre fait dire au concile de Nicée que le Fils de Dieu est muable, et que le concile dit formellement tout le contraire. — Que le Fils de Dieu soit muable dans la supposition de celte seconde nativité de M. Jurieu , on l'a vu' , et la chose parle d'elle-même ; puisque par cette seconde nativité , qui est la parfaite , à comparaison de laquelle la première est une imparfaite conception , le Fils de Dieu est devenu Verbe et Personne parfaitement née; ce qu'il n'était pas auparavant. Voilà donc ce qu'il faut trouver, non-seulement dans les anciens docteurs, mais encore dans le concile de Nicée; puisque, loin de condamner cette doctrine, on soutient qu'ii la confirme par ses anathèmcs. Mais c'est dans ces analhèmes que je trouve tout le contraire , puisqu'il y est expressément porté : « Si » quelqu'un dit que le Fils de Dieu soit capable de » changement ou de mutation, la sainte Eglise ca- » tholique et apostolique lui dénonce qu'il est ana- » thcme^: » car il faut savoir que les ariens en tirant le Fils de Dieu du néant, concluaient de là que n'étant pas immuable dans sa substance non plus que nous, il pouvait aussi comme nous recevoir quelque changement dans ses qualités; et en un mot, qu'il était d'une nature chancjeante. Par une raison contraire les Pères de Nicée concluaient , que n'étant pas tiré du néant, mais de la substance de son Père, il était en tout et partout i^nmuable et inaltérable comme lui^; ce qui condamne directement la prétention du ministre.
LV. Que saint Athanase dit aussi très-formellement que le Fils de Dieu est immuable comme son Père. — Et ce serait en vérité pousser trop loin l'ignorance et la témérité, que de dire qu'on ne connut pas même alors la parfaite immutabilité de Dieu, qu'on trouve à toutes les pages dans saint Athanase. Car il la fait consister en ce qu'on ne peut rien ajouter à la substance de Dieu : Si Von pouvait, dit-iM, ajouter à Dieu d'être Père, il serait muable , c'est-à-dire , il ne serait pas Dieu ; car poursuit-il , si c'était un bien d'être Père, et qu'il ne fût pas toujours en Dieu , donc le bien n'y serait pas toujours. Concluez de même, si c'est un bien au Fils d'être Verbe , d'être personne parfaitement née et développée , d'acquérir cette nouvelle manière d'être , qui fait la perfection de sa naissance , et que ce bien ne soit pas toujours en lui, le bien n'y est donc pas toujours; d'où saint Athanase conclura qu'il n'est point l'image du Père , s'il ne lui est pas semblable et égal , en ce qu'tt est immuable et invariable; car, poursuit-il 5, comment celui qui est changeant sera-t-il semblable à celui qui ne l'est pas ? Il n'avait donc garde de s'imaginer que son Père l'eût engendré à deux fois, ou que le Fils put acquérir quelque perfection; puisqu'il assure au contraire qu'il est sorti d'abord parfait du parfait, immuable de l'immuable, et qu'en naissant il tire de lui son invariabilité tout entière^. Et la racine de tout cela, c'est qu'il ne vient pas du néant; car, dit-il', « ce qui fait que les créatures sont d'une
l. Ci-dessus , n. 11. — 2. Sijmb. Nico:n. ubi sup. — 3. Epist. Alex, ad omnes. Ep. ap. Soc. i. 4. — 4. Orat. 2 cont. Ar. tiunc Or. i,n. 2S, p. 433. — 5. Idem. — 6. Atli., E.vp. tîd. et ilf Dec. Nie. ubi sub. — 7. Or. 2 adc. Ar., n. 29. p. 433 et serj.
» nature muable et capable d'altération , c'est » qu'elles sont tirées du néant, et passent du non- » être à l'être; » ce qui fait qu'ayant changé dans leur fond , elles peuvent aussi changer dans tout le reste. « Mais au contraire, poursuit-il, le Fils de » Dieu étant né de la substance de son Père, comme » on ne peut pas dire sans impiété, que d'une sub- » stance immuable il se tire un Verbe changeant, » il faut que le Fils de Dieu soit autant inaltérable )i que son Père même; » à cause visiblement qu'il ne pouvait rien naître que de parfait d'une substance aussi parfaite que celle de Dieu, et que s'il y naissait quelque chose d'imparfait ou de muable , comme on suppose que serait son Fils, il porterait son imperfection et sa mutabilité dans la substance de Dieu où il serait reçu.
LVI. Suite du raisonnement de saint Athanase , et combien il est ruineu.v aux prétentions du ministre. — Qu'un homme qui raisonne ainsi , et qui pose de tels principes, ait pu étant à Nicée y avoir appris, comme le veut M. Jurieu, qu'il faille faire naître deux fois le Fils de Dieu comme Dieu , afin qu'à sa seconde naissance il acquit ce qui manquerait à la première, ce serait un prodige de le penser. Au contraire, si ce grand homme était encore au monde, il dirait à notre ministre : Si le Verbe venait du néant, les ariens auraient raison de le faire changeant et flexible comme nous le sommes ' ; et de conclure ses changements accidentels, de celui qui lui serait arrivé dans sa substance : si donc vous lui attribuez un changement quel qu'il soit, vous le faites, comme eux, sortir du néant. Que si vous dites qu'il a pu changer une seule fois à la création du monde, et que sa nature ne résiste pas universellement à toute altération, pour petite qu'on l'imagine, saint Athanase vous demandera, comme il demandait aux ariens, quelles bornes vous voulez donner à ces changements ; s'il a changé une fois, quelle raison trouvez-vous de ne le pas faire muable jusqu'à l'infini? C'est donc, continue ce Père, une impiété et un blasphème d'admettre dans le Fils de Dieu la moindre mutation; puisque la moindre, qui serait déjà en elle-même un grand mal, aurait encore celui de lui en attirer d'inlînies.
LVII. Que le Fils de D'ieu comme Dieu est incapable d'être exalté, selon saint Athanase, tout au contraire du ministre , qui le fait croître en perfection. — Et c'est aussi en cela , poursuit ce grand homme, qu'il est égal à Dieu, comme dit saint Paul , et en tout semblable à son Père. Car ce que dit le même apôtre dans le même lieu, que le Fils de Dieu sera exalté'^, ne peut pas lui convenir en tant qu'il est Fils de Dieu , puisqu'à cet égard rien ne lui manque. « Il est parfait, dit saint Athanase, I) il n'a besoin de rien ; il est si haut et si semblable » à son Père , qu'on ne peut rien lui ajouter. » C'est donc selon la nature humaine seulement qu'il peut être élevé plus haut ; et dire qu'il puisse être élevé comme Fils de Dieu , c'est une diminut'wn de la substance du Verbe. Voilà les idées des Pères qui ont assisté au concile de Nicée, et celles de saint Athanase qui en était l'àme. Mais s'ils se représentaient le Fils de Dieu comme attendant avec le temps et dans une seconde nativité sa dernière perfection, il ne serait pas par sa nature incapable
1. Or. 2 adv. Ar., n. 29, p. 4.33 et -seq. — 2. Pliil., ii. 6.
^^IXIÈME ET DERNIKH AVERTISSEMENT.
d'èlre mis plus liaul, iiiome comme Dieu, ni sans besoin et sans défaut de luule éternité; puisqu'il aurait eu encore à devenir Vcrlio , de sagesse qu'il était auparavant, c'est-à-dire sans diflicullé, à devenir qui'hiue cliosc de plus parfait cl de plus fi)rnié ([u'il n'avait été jusqu'alors. Que dira M. Jurieu'.'ll faudra dire que c'était là le sentiment de saint Atlianase , mais non pas celui du concile de Nicée; et que ce Père n'a pas entendu les délinitions qu'on y faisait avec lui et par ses lumières.
LVIII. Saint Alexandre d'Alexandrie, autre Père du concile de Xicce, raisonne sur les mêmes fondements que saint Athanase. — Mais voici encore un autre Père de ce saint concile ; c'est saint Alexandre d'Alexandrie, l'évèque de saint Atlianase , celui qui excommunia Arius et ses sectateurs. Comme le l'ère est parfait, dit-il , sans que rien puisse manquer à sa perfection , il ne faut pas dégrader ou diminuer le Verbe, ni dire que rien lui manque, ou que rien lui puisse manquer en quelque état qu'on le considère (car le mot grec signifie tout cela) ; puisqu't'ta?i{ d'une nature immuable, il est parfait en toutes façons sans défaut et sans besoin'. C'est ce que dit ce grand personnage; et comme saint Athanase, il fonde son raisonnement sur ce que le Fils de Dieu n'est point tiré du néant, mais de la substance de son Père; d'où ce grand cvèque conclut, qu'on ne peut lui rien ajouter, et finit son raisonnement par cette demande : Que peut-on donc ajouter à sa filiation, et que peut-on ajouter à sa sagesse.^ Mais M. Jurieu, lui répondrait, selon la doctrine que ce ministre veut attribuer au concile de Nicée , qu'on peut ajouter à sa sagesse de le faire devenir Verbe, qui est quelque chose de |)lus formé; et qu'on peut ajouter à sa fdialion ce dernier trait, qui le fait une personne parfaitement née , et parvenue à son être parfait.
Telle est la doctrine que ces grands personnages, saint Alexandre d'Alexandrie , et saint Athanase alors son diacre et depuis son successeur, portèrent au concile de Nicée. Saint Hilaire n'en dit pas moins qu'eux; puisque partout il conclut pour l'immutabilité du Verbe, égale à celle du Père : et on veut après cela que nous croyions qu'on a confirmé à Nicée ces deux nativités qui mettent un changement dans sa personne; et que les Pères de ce saint concile n'aient pas eu, non plus que les autres , cette idée parfaite de l'immutabilité, que nous avons aujourd'hui.