Examen de V Euchai-islie , VI. Tr., Sect. 7, p
TRAITÉ DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPECES
altérée, Jésus-Christ n'ayant pas voulu qu'il parût rien d'extraordinaire dans ce mystère de foi. Elle était aussi trop sujette à être versée, surtout quand il a fallu la porter à plusieurs personnes, et dans des lieux éloignés, et avec peu de commodité durant les temps de persécution. L'Eglise voulait tout ensemble et faciliter la communion des malades, et éviter le péril de cette effusion, qu'on n'a jamais vu sans horreur dans tous les temps , comme la suite le fera paraître.
L'exemple de Sérapion, rapporté dans l'Histoire ecclésiastique', fait voir clairement ce qu'on pratiquait à l'égard des malades. Il était en pénitence; mais comme la loi voulait qu'on donnât l'Eucharistie aux pénitents quand ils seraient en péril de leur vie, Sérapion, se trouvant en cet étal, envoya demander ce saint Viatique : « Le prêtre , qui ne put » le porter lui-même, donna à un jeune garçon une » petite parcelle de l'Eucharistie, qu'il lui ordonna Il de tremper, et de la mettre ainsi dans la bouche )i de ce vieillard. Le jeune homme, retourné dans 11 la maison, trempa la parcelle de l'Eucharistie, et )' en même temps la lit couler dans la bouche de Sê- » rapion, qui l'ayant avalée peu à peu , rendit in- » continent l'esprit. » Quoiqu'il paraisse par ce récit que le prêtre n'eût envoyé à son pénitent que la partie de ce sacrement qui était solide, en ordonnant seulement, au jeune homme qu'il envoyait, de la détremper dans quelque liqueur avant que de la donner au malade , ce bon vieillard ne se plaignit pas qu'il lui manquât quelque chose ; au contraire, ayant communie, il mourut en paix; et Dieu, qui le conservait miraculeusement jusqu'à ce qu'il eût reçu cette grâce, le délivra aussitôt après qu'il eut communié. Saint Denis, évêque d'Alexandrie, qui vivait au troisième siècle de l'Eglise, écrit cette histoire dans une lettre rapportée au long par Eusèbe de Césarée; et il l'écrit à un évêque célèbre parlant de cette pratique comme d'une chose ordinaire : ce qui montre qu'elle était reçue et autorisée, et si sainte d'ailleurs, que Dieu daigna la confirmer par un effet visible de sa grâce.
Les protestants habiles et de bonne foi demeurent facilement d'accord, qu'il ne s'agit que du pain sacré dans ce passage. M. Smith, prêtre protestant d'Angleterre, en est convenu dans un docte et judicieux Traité qu'il a composé depuis quelques années sur l'état présent de l'Eglise grecque^; et il reconnaît en même temps qu'on ne réservait que le pain sacré dans la communion domestique, qu'il regarde comme la source de la réserve qui s'en faisait pour les malades.
Mais M. de la Roque, ministre célèbre, qui a écrit l'Histoire de l'Eucharistie, et M. du Bourdieu, ministre de Montpellier, qui depuis peu a dédié à M. Claude un Traité sur le retranchement de la coupe, approuvé par le même M. Claude, et par un autre de ses confrères, n'ont pas la même sincérité. Ils voudraient bien nous persuader que ce pénitent reçut le saint Sacrement sous les deux espèces , et qu'on les mêla ensemble', comme il s'est souvent pratiqué , mais longtemps après ces premiers siè-
1. Euseb., lib. VI, cap.U. Edit. Val. — 2. Thomœ Smith, Ep. de Eccles. Gr. hod. staC, p. 107, lOS. 2. Ed. 130 et seq.
3. Hist. de VEnchar., I. part., c/i. 12, p. 145. Du Bourd., Deux réponses à deux Traités sur le retranch. de ta roupe. Seconde rép., chap. 22, p. 367.
des, et comme il se pratique encore en Orient dans la communion ordinaire des fidèles. Mais outre que ce mélange des deux espèces, si expressément séparées dans l'Evangile, est venu tard dans les esprits, et ne parait au plus tôt qu'au septième siècle, où encore il ne parait, comme nous allons voir, que pour y être défendu, les paroles de saint Denis, évêque d'Alexandrie, ne souffrent pas l'explication de ces messieurs; puisque le prêtre dont il y parle ne commande pas de mêler les deux espèces, mais de mouiller celle qu'il donne, c'est-à-dire, sans contestation, la partie solide, qui ayant été gardée plusieurs jours pour l'usage des malades, selon la coutume perpétuelle de l'Eglise, avait besoin d'être détrempée en quelque liqueur, pour entrer dans le gosier desséché d'un malade agonisant.
La môme raison fait dire aux Pères du quatrième concile de Carthage, auquel saint Augustin a souscrit , qu'il faut faire couler l'Eucharistie dans la bouche d'un malade moribond : Infundl cri ejus Eucharistiam' . Ce mot, faire couler, infundi, ne marque pas le sang seul , comme on pourrait le soupçonner; car nous venons de voir, dans Eusébe et dans l'histoire de Sérapion , qu'encore qu'on ne donnât que le pain sacré et la partie solide de l'Eucharistie , on appelait la faire couler, quand on la donnait détrempée dans une liqueur, pour la seule facilité du passage. Et Rulin , qui écrivait au temps du quatrième concile de Carthage, dans la version qu'il a faite d'Eusôbe, n'exprime pas autrement que ce concile la manière dont Sérapion fut communié , disant qu'on lui lit couler dans la bouche un peu de l'Eucharistie : Paruin Eucharisliœ infusum jussit seni prœberi^. Ce qui montre l'usage de ces premiers temps , et explique ce que c'était que cette infusion de l'Eucharistie.
Le seul intérêt de la vérité m'oblige à cette remarque, puisqu'au fond il importe peu à notre sujet qu'on ait donné aux malades ou le corps seul, ou le sang seul , et qu'enfin ce serait toujours communier sous une seule espèce. Car pour la distribution des deux espèces mêlées, je ne crains pas qu'il vienne en l'esprit d'un homme de bonne foi , pour peu qu'il sache l'antiquité, de la mettre en ces premiers temps, où il ne parait nulle part qu'on en ait eu seulement l'idée. L'histoire de Sérapion nous fait assez voir qu'on ne portait aux malades de chez les prêtres que le pain sacré tout seul; que c'était à la maison du malade qu'on le détrempait , pour faciliter le passage , et qu'on était si éloigné de songer à le mêler dans le sang, qu'on employait une autre liqueur, une liqueur ordinaire prise à la maison du malade , pour le détremper. En effet , cette distribution du corps et du sang mêlés, ne commence à se faire voir qu'au septième siècle dans le concile de Brague , où encore elle est défendue par un canon exprès^. D'où il est aisé de comprendre combien est au-dessous, non -seulement du troisième siècle, et des temps de saint Denis d'Alexandrie, mais encore du quatrième, et des temps du concile IV de Carthage , une coutume qui ne parait la première fois qu'au septième siècle, trois ou quatre cents ans après , dans un canon qui l'iniprouve.
1. Conc. Carth., iv. c. 76, t. m. Conc. uU. edit. Paris. Labb., tom. 11, col. 1206. — 2, Hist. Eccle., Euseb. Ruf. init., lib vi, cap. 34. — 3. Conc. Brac. iv, cap. 2 ; Labb., ton. vi, col. 563.
TRAITE DH LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPECES
Nous verroQs , eu un autrn lieu , combien ou a eu de peine à laisser établir ce mélange, munie au dixième et onzième siècle, surtout dans l'Eglise latine; et ce sera un nouveau moyen de montrer combien peu on y pensait dans les premiers temps cl dans le concile IV de Cartilage : ce qui laisse pour indubitable que la communion qu'on y ordonne aux malades était sans difficulté sous une seule espèce , et môme , comme celle de Sérapion , sous la seule espèce du pain.
Et on n'aura point de peine à le reconnaître , quand on songera comment saint Ambroise a communié à la mort dans le même temps. Nous avons la vie de ce grand homme , que Paulin, son diacre et son secrétaire, confondu mal à propos par Erasme, avec le grand saint Paulin, évêque de Noie, a écrite à la prière de saint Augustin, et qu'il lui dédie, où il raconte que saint Honorât, célèbre évèque de Verceil, qui était venu pour assister le saint à la mort, « durant le repos de la nuit, en- » tendit par trois fois cette voix : Lève-toi , ne tarde » pas , il va mourir. Il descendit, il lui présenta le » corps de Notre Seigneur, et le saint ne l'eut pas » plus tôt reçu, qu'il rendit l'esprit'. » Qui ne voit qu'on nous représente ce grand homme comme un homme que Dieu prend soin de faire mourir dans un état où il n'avait plus rien à désirer, puisqu'il venait de recevoir le corps de son Seigneur? Mais en môme temps qui ne croirait avoir bien communié en recevant la communion , comme saint Ambroise fit en mourant; comme la donna saint Honorât; comme on l'écrit à saint Augustin; comme toute l'Eglise le vit sans y rien trouver de nouveau ni d'extraordinaire?
La subtilité des protestants s'est épuisée sur ce passage. Le fameux Georges Calixte, le plus habile des luthériens de notre temps, et celui de nos adversaires qui a écrit le plus doctement contre nous sur les deux espèces , soutient que saint Ambroise les a reçues toutes deux^, et pour répondre à Paulin, qui raconte seulement « qu'on lui présenta le » corps, lequel il n'eut pas plus tôt reçu, qu'il rendit » l'esprit, » ce subtil ministre a recours à la figure 1) grammaticale nommée synecdoque , où on met la partie pour le tout, sans se mettre seulement en peine de nous rapporter un exemple d'une locution semblable dans une semblable occasion. Etrange effet de la prévention ! On voit dans la communion de Sérapion un exemple assuré d'une seule espèce, sans que la réticence de la synecdoque y puisse être seulement soufferte, puisque saint Denis d'Alexandrie explique si précisément qu'on ne donna que le pain et la seule partie solide. On voit le môme langage et la môme chose dans un concile de Cartilage , et on voit dans le môme temps saint Ambroise communié, sans qu'il soit parlé d'autre chose que du corps. Bien plus , car je puis bien avancer ici ce que je démontrerai dans un moment; tous les siècles ne nous font voir que le corps seul réservé pour la communion ordinaire des malades : cependant on ne veut point se laisser toucher de cette suite, et on préfère une synecdoque, dont on n'allègue aucun exemple, à tant d'exemples suivis. Quel aveuglement, ou quelle chicane!