Du Bourd., ch. 17, p
une mort précipitée avait privé le saint malade du sang de son maître, et d'une partie si essentielle de son sacrement. Mais on n'avait point ces idées durant ces temps, et les saints croyaient tout donner et tout recevoir dans le corps seul.
Ainsi les deux réponses de Calixte sont également vaines. Aussi M. du Bourdieu , son grand sectateur, n'a-t-il osé exprimer ni l'une ni l'autre; et dans l'embarras où le jetait un témoignage si précis , il tâche de se sauver, en répondant seulement que saint Ambroise reçut la communion comme il ;juf';ne songeant pas qu'il venait de dire qu'on avait donné les deux espèces à Sérapion, et qu'il n'eût pas été plus difficile de les donner à saint Ambroise, si c'eût été la coutume; outre que si on les eût crues inséparables , comme le prétend ce ministre avec tous ceux de sa religion , il est clair qu'on se serait plutôt résolu à n'en donner aucune des deux, qu'à n'en donner qu'une seule. Ainsi toutes les réponses des ministres se tournent contre eux; et M. du Bourdieu ne peut nous combattre sans se combattre lui-même.
Il a néanmoins trouvé un autre expédient pour affaiblir l'autorité de ce passage; et il ne craint pas d'écrire dans un siècle si éclairé, « qu'avant cet 11 exemple de saint Ambroise, on ne trouve aucune » trace de la communion des malades dans les ou- » vrages des anciens^. » Le témoignage de saint Justin, qui dit, dans sa seconde Apologie, qu'on portait l'Eucharistie aux absents, ne le touche pas : car saint Justin, dit-il ', n'a pas spécifié expressément les malades, comme si leur maladie eût été une raison de les priver de cette commune consolation, et non pas un nouveau motif de la leur donner. Mais que sera-ce de l'exemple de Sérapion? N'est-il pas dit assez clairement qu'il était malade et moribond? Il est vrai , mais c'est « qu'il était de » ceux qui avaient sacrifié aux idoles, et qu'il était » dans le rang des pénitents*. » Il faut avoir été idolâtre pour mériter de recevoir l'Eucharistie en mourant, et les fidèles, qui jamais pendant tout le cours de leur vie ne se sont exclus par aucun crime de la participation de ce sacrement , en seront exclus à la mort , où ils ont le plus de besoin d'un tel secours. Et là-dessus un homme s'étourdit luimême , et croit avoir fait un docte travail quand il entasse , comme ce ministre , des exemples de morts racontées, où il n'est point parlé de communion , sans songer qu'en ces descriptions, ce qu'il y a de plus commun , c'est souvent ce qu'on omet le plus tôt, et qu'apparemment nous ne saurions pas par le témoignage exprès de Paulin, que son évèque avait communié, si cet écrivain n'avait voulu nous marquer le soin particulier que Dieu prit de lui procurer cette grâce.
Mais ce ministre ignore-t-il qu'en ces occasions un seul témoignage positif renverse toute la machine de ces arguments négatifs qu'on bâtit avec tant d'effort sur rien? et peut-il n'avoir pas vu que. le seul exemple de saint Ambroise nous montre une coutume établie, puisque dès que saint Honorât apprit que ce grand homme allait mourir, il entendit , sans qu'il eût besoin qu'on lui parlât de l'Eucharistie, qu'il était temps de la porter à ce saint
I. Du Bourd., rep. ch. 2,3, p. ^IS. — i.Idem. p. 37S, — 3. Ibid., p. 3S2. — 4. [bid., p. 383.
TliAlTÉ DK LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPÈCES.
uuilade? N'imporle, les ministres veulent qu'on duLile de cette coutume, afin de donner quelque air de singularité et de nouveauté à une communion trop clairement donnée à un saint et par un saint sous une espèce. Et que dirons-nous de Calixle , qui fait ici l'étonné « de ce que nous osons compter I' saint Ambroise parmi ceux qui ont communié )> suus une espèce en mourant '"? » N'est-ce pas en clTet une hardiesse inouïe de le dire après un grave historien , qui a été témoin oculaire de ce qu'il écrit, et qui envoie son histoire à saint Augustin , après l'avoir faite à sa prière? Mais c'est qu'il faut pouvoir dire qu'on a répondu; et quand on n'en peut plus, c'est alors qu'il faut montrer le plus de confiance.
Enfin, sans tant de discours, on ne reconnaît dans Paulin que l'usage commun de l'Eglise, où l'on ne parle partout que du corps, quand il s'agit de ce qu'on gardait pour les malades. Le deuxième concile de Tours, célébré en l'an 567, ordonne qu'on place le corps de Notre Seigneur sur l'autel, non dans le rang des images, non in imaginario ordine; mais sous la figure de la croix, sub crucis lilulo^. Il y avait, en passant, des images autour des autels; et il y avait une croix dès ces premiers siècles ; c'était sous cette figure qu'on réservait le ctirps de Notre Seigneur, mais le corps seul; et c'est pourquoi Grégoire de Tours, évoque de cette Eglise, dans le même temps que ce concile a été tenu, nous parle de « certains vaisseaux en forme de tours, où » l'on réservait le ministère du corps de Notre Seii> gneur^, minislerium corporis Christi", » c'est-àdire, ce qui y servait, « et qu'on mettait sur l'autel » dans le temps du sacrifice, » afin de renouveler les hosties que l'on gardait dans ces vaisseaux pour les malades.
Par l'ordonnance d'Hincmar, célèbre archevêque de Reims, qui vivait au neuvième siècle, on doit « avoir une boite où se conserve dûment l'oblation » sacrée pour le Viatique des malades' : » et la boite, et le mol même A'oblalion sacrée, à qui entend le langage ecclésiastique , montre assez qu'il ne s'agissait que du corps, qu'on exprime ordinairement par ce nom, ou par celui de communion, ou simplement par celui de l'Eucharistie. Le sang était exprimé, ou par son nom naturel, ou par celui de calice.
On trouve dans le même temps un décret de Léon IV, où après avoir parlé du corps et du sang pour la communion ordinaire des fidèles, quand il s'agit des malades, il ne parle plus que « de la » boite où le corps de Notre Seigneur était réservé » pour leur V^ialique". »
Cette ordonnance est répétée au siècle suivant,
1. Calix., n. 162. — 2. Conc. Tur. ii, c. 3; t. i, Conc. Gall., t. V, col. 853.
3. On lisait ainsi dans la première édition : € où Von réservait » le mystère du corps de Notre Seigneur, et qu'on mettait sur » l'autel dans le temps du sacrifice; sans doute comme l'objet do » Padoration publique. » Dans la seconde édition de ce Traite , nublié en 1686, Bossuet changea ce passage, et le mit tel qu'on le lit ici. Il on avertit , dans la Revue de quelques ouvrages précédents, imprimée à la suite du sixième Avertissement aux Protestants. « On a aussi corrigé, dit-il (dans la seconde édition). A un endroit de saint Gréjjoire de Tours, oti l'on avait im^mystére, » au lieu de ministère : faute qui s'était glissée par le rapport du » son do ces deux mots, saus que le sens parût altéré. > {Edit. de Versailles.)
4. Greg. Tur., de gloir. Martyr., l. i, c. 86 — 5. Cap. Hincm., art. VII, tom. ii Conc. Oall.,Labb., tom. vm. — 6. Léo IV,hom , tom. VIII. Conc, col. 31, Spicil., tom. u, p. 261.
par le célèbre Rathicr, évoque de Vérone'; et quelque temps après, sous le roi Robert, un concile d'Orléans parle des cendres d'un enfant brûlé, que des hérétiques abominables gardaient « avec )) autant de vénération que la piété chrétienne en a » dans la coutume de conserver le corps de Notre » Seigneur pour le Viatique des mourants'. » On trouve encore ici le corps et le sang exprimés dans la communion ordinaire des fidèles, et le corps seul pour celle des malades.
A toutes CCS autorités , il faut joindre celle de l'Ordre romain', qui n'est pas petite, puisque c'est l'ancien cérémonial de l'Eglise romaine , cité et expliqué par des auteurs de huit à neuf cents ans. On y voit en deux endroits le pain consacré partagé en trois parties , l'une qu'on distribuait au peuple, l'autre qu'on mettait dans le calice, non pour la communion du peuple, mais pour le prêtre seul, après qu'il avait pris séparément le pain sacré, comme nous faisons encore aujourd'hui, et la troisième qu'on réservait sur L'autel. C'était celle qu'on gardait pour les malades, qu'on appelait aussi pour celte raison la part des mourants, comme dit le Micrologue^, auteur du onzième siècle, et qui était consacrée à l'honneur de Jésus-Christ enseveli, comme les deux autres représentaient sa conversation sur la terre et sa résurrection. Ceux qui ont lu les anciens interprcles des cérémonies ecclésiastiques entendent ce langage el le mystère de ces saintes observances.
L'auteur de la Vie de saint Basile, observe aussi que ce grand homme sépara le pain consacré en trois parties, dont il suspendit la troisième sur l'autel dans une colombe d'or qu'il avait fait faire*. Celle troisième partie du pain sacré, qu'il y fit mettre, était visiblement celle qu'on réservait pour les malades; el ces colombes d'or pendues sur l'autel sonl anciennes dans l'Eglise grecijue, comme il parait par un concile de Conslanlinople , tenu par Mennas, sous l'empire de Juslinien". Ou voit aussi ces colombes parmi les Latins, à peu près dans le même temps : tous nos auteurs en font mention; et le testament de Perpéluus , évéque de Tours, marque parmi les vaisseaux el les instruments qu'on employait au sacrifice, une colombe d'argent qui servait à la réserve , ad repositorium'' .
Au reste, sans m'arrèter au nom d'Amphilochius, contemporain de saint Basile, auquel la Vie de ce saint est attribuée, je veux bien que le passage, tiré de cette Vie, no vaille que pour le temps auquel cotte histoire, quel qu'en puisse être l'auteur, a été écrite. Qu'on dise même, si l'on veut, que cet auteur donne à saint Basile ce qui se faisait au temps dans lequel cette vie a été composée; c'en est assez en tout cas pour confirmer, ce qui est certain d'ailleurs, que la coutume de ne réserver que la seule espèce du pain pour les malades est d'une grande antiquité dans l'Eglise grecque, puisque celte Vie de saint Basile se trouve déjà traduite en latin du temps de Charles le Chauve, et citée par Enée, évéque de Paris , célèbre en ce temps par sa piété et
1. Spicil., t. Il, p. 261; Labb.,tom. ix , col. 1268 —2. Gest. Conc. Auret. Ibidem 673. Labb . , ibid., col. 8.'i6 et seq. — 3. Bib. PP. part. tom. de div. off. — 4. Mierolog. de Ecc . observ. 17, t. xviil. 3/aa:.616. — 5. Amphil. vil. S. Basil. — 6. Conc. CP sub Menna, act. 5; tom. v. Conc. Lahb. col. 159. — 7. Test. Perp., t. v. Spicil.
TRAITE DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPECES
par sa doctrine, qui rapporte même l'endroit de cette Vie où il est parlé de ces colombes, et du sacrement de Notre Seigneur qu'on y tenait suspendu sur l'autel'.
(*) Et afin que la tradition des premiers et des derniers siècles paraisse conforme en tout , comme on a vu dans les premiers siècles , dans l'histoire de Sérapion, et dans le concile de Cartilage, qu'en communiant les malades sous la seule espèce du pain , on la détrempait en quelque liqueur ; la même coutume parait encore dans la suite.
On la voit dans les anciennes coutumes de Gluny, il y a plus de six cents ans^. Il y en a plus de cinq cents qu'elles ont été rédigées par saint Udalric, moine de cet ordre, sur des mémoires plus anciens; et ce livre est cité sans aucun reproche dans l'Histoire de l'Eucharistie, du ministre de la Roque'. Il est marqué, dans ce livre, que les religieux infirmes ne recevaient que le corps, qu'on leur donnait trempé dans du vin non consacré. On y voit aussi une coupe dans laquelle on le détrempait; et c'est ainsi que les religieux du plus saint et du plus célèbre monastère qui fut au monde communiaient leurs malades. On peut juger par là de la coutume du reste de l'Eglise. En effet , on trouve partout cette même coupe qu'on portait pour la communion des malades*, mais qui ne sert qu'à leur donner le pain consacré, dans du vin qui ne l'était pas, pour faciliter le passage de cette viande céleste.
Les Grecs ont retenu cette tradition aussi bien que les Latins; et comme leur coutume inviolable est de ne consacrer l'Eucharistie pour les malades qu'au seul jour du jeudi saint, ils mêlent l'espèce du pain toute desséchée pendant un si long temps , ou avec de l'eau, ou avec du vin non consacré. Pour ce qui est du vin consacré, on voit bien qu'il ne se pourrait conserver si longtemps, surtout dans ces pays chauds; de sorte que leur coutume, de ne consacrer pour les malades qu'à un seul jour de l'année, les oblige à les communier toujours sous une seule espèce, c'est-à-dire, sous celle du pain, qu'ils n'ont pas de peine à garder, leur sacritîce en pain levé se conservant mieux , que nos azymes , après le dessèchement dont nous venons de parler.
Il est vrai (car il ne faut rien dissimuler) qu'à présent ils font une croix avec le sang précieux sur le pain sacré qu'ils réservent pour les malades. Mais outre que ce n'est pas donner à boire le sang de Notre Seigneur, comme il est porté dans l'Evangile, ni marquer la séparation du corps et du sang, qui seule persuade à nos réformés la nécessité des deux espèces : on voit assez qu'au bout d'un an il ne reste rien qu'une ou deux gouttes du sang pré-
1. ^neas, Ep. Par. Lib. adv. Grœc, tom. iv. Spic.,p. 80, 81. (') Leijueux el D. Deforis oat mal à propos rétabli dans le texte
l'alinéa suivant, qu'on lit à cet endroit dans la première édition de ce Traité :
« On peut rapporter à la même chose les ciboires marqués par- » mi les présenta que Charlomagne fit à TEglise romaine {Anast. » Bibl. vit. Léon III); et toute l'antiquité est pleine d'exemples » pareils. » Bossuet l'avait supprimé à dessein daus la seconde édition. Voyez ci-après , la Tradiiion défendue sur la communion sous une espèce, II. part., chap. xx , où il avertit qu'il abandonne cette preuve, dont il avait cru d'abord pouvoir se servir {Edil. de Versailles).
2. Ant. Consuecud. Cluniac, l. m , cap. xxvin ; tom. iv. SpiciL