Hist. Euch., I. part., cap. xvi . pag
i. Constit. Odon. Paris. Episc*. c. v, art. lu; tom. -k , Conc. Labb , col. 1802 et seq. Conslit. Episc, anon.. tom. xi, cot. 546 et seq. Syn. Bajoc, cap. lxxvii, ibid., II. part., col. 1461,
cieux qu'on met sur le pain céleste , et qu'il ne demeure pour les malades qu'une seule espèce. A quoi il faut ajouter qu'après tout cette coutume des Grecs, de mêler un peu de sang au sacré corps, dont on ne voit rien dans leurs anciens Pères , ni dans leurs anciens canons, est nouvelle parmi eux; et nous aurons quelque occasion de le faire mieux paraître dans la suite.
Ceux qui nient tout pourront nier ces observances de l'Eglise grecque, mais elles ne laissent pas d'être indubitables; et on ne peut en disconvenir sans une insigne mauvaise foi, pour peu qu'on ait lu les Eucologes des Grecs, ou qu'on soit instruit de leurs rites.
Et pour l'Eglise latine , tout est plein dans les conciles des précautions nécessaires , pour conserver le corps de Notre Seigneur, pour le porter avec le respect et la bienséance convenables, et lui faire rendre par le peuple l'adoration qui lui est due. On parle aussi de la boite et des linges où on le gardait, et du soin que les prêtres devaient avoir de renouveler les hosties tous les huit jours en consumant les anciennes, avant que de boire la coupe sacrée : on marque même comme il faut brûler les hosties trop longtemps gardées , el en réserver les cendres sous l'autel'; sans que, parmi tant d'observances, il soit jamais parlé, ni de fioles pour y conserver le sang précieux, ni d'aucunes précautions pour le garder, encore qu'il nous soit donné sous une espèce plus capable d'altération.
Il faut rapporter à la même chose un canon que tous les ministres nous objectent : c'est un canon d'un concile de Tours qui se trouve non dans les volumes des conciles, mais dans Burchard et Ives de Chartres, compilateurs de canons du onzième siècle^. Ce canon dit, comme les autres, que i'oblation sacrée qui est réservée pour les malades , c'est-à-dire , l'espèce du pain , comme la suite le fait paraître, doit être renouvelée tous les huit jours; mais il ajoute, ce qu'on ne trouve nulle part ailleurs en Occident, « qu'il la faut tremper dans » le sang , afin de pouvoir dire véritablement qu'on » donne le corps et le sang. «
Si ce canon nous embarrassait , nous pourrions dire avec Auberlin', ce qui est très-vrai , que « Bur- » chard et Ives de Chartres ramassent beaucoup de » choses sans choix et sans jugement , et nous don- » nent beaucoup de pièces sous le nom des anciens, 1) qui n'en sont pas. » Mais , pour agir en tout de bonne foi, il faut dire que ce canon , si exactement transcrit par ces auteurs, n'est pas faux, et dire aussi qu'il n'est pas de ceux qui ont été suivis, puisqu'on ne voit rien de semblable dans tous les autres .
Déjà ce canon, qui ne paraît que dans les compilations, constamment n'a pas été fait beaucoup de temps auparavant; el le seul mélange du corps el du sang montre assez combien il est au-dessous de la première antiquité. Mais, de quelque temps
1. Conc. sub Edg. Kege., Can. 38, tom. ix Conc, co^. 685 Conc. Bitur., cap. il, ibid., col. 865; Constit. Odon. Paris. Episc, t. X, col. 1802; Conslit. Episc. anon., t. xi, col. 546; Inn IV, Ep. x, ibid., col. 613; 1. Conc. Lambeth., cap. i, ibid., col. 30 ; Oxon., c. IV, ibid.. II. port., col. 2093; Synod. Bajoc. , c. xrl, 77. col. 1452 et 1461; Conc. Raven. ii, ibid., col. 1582; Rub. 7. Conc. Vaur., c. lsxxv, ibid., col. 2009.
2. Burch. Col. Can., lib. v, cap. ix ; Ivo, Decr., II. part., c. XIX, — 3. Aubert., de Eu..h., lib. ii. In Exam. Pii.p. 288,
TRAITE DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPÈCES
qu'il soil, il parait qu'avant qu'il fût fait, la coutume était de nommer le corps cl le sang, môme en ne donnant que le corps, et cela par l'union naturelle de la substance et de la grâce de l'un et de l'autre. On voit néanmoins que ce concile eut quelque scrupule de cette expression, et crut qu'en exprimant les deux espèces, il les fallait en quelque façon donner toutes deux. En effet, il est véritable qu'en un certain sens, pour pouvoir nommer le corps et le sang, il faut donner les deux espèces; puisque le dessein naturel do cette expression est de dénoter ce que chacune d'elles contient en vertu de l'institution. Mais on m'avouera que c'était un faible secours pour la conservation des deux espèces, que de les mêler de cette sorte, pour les laisser dessécher durant huit jours; et en tout cas que cette partie du canon, qui contient une coutume si particulière, ne peut préjudicier à tant de décrets , où non-seulement on ne voit rien d'approchant, mais encore où on voit tout le contraire.
Ce qui est très-assuré, c'est que ce canon fait voir qu'on ne croyait pas pouvoir aisément conserver le sacré breuvage en sa propre espèce, et qu'on s'attachait principalement à garder le pain sacré. Pour le surplus qui regarde le mélange, ce que nous avons dit pour les Grecs revient encore; et toute la subtilité des ministres ne peut empêcher qu'il ne demeure toujours certain, par ce canon, qu'on ne se croyait astreint ni à faire boire le communiant, ni à lui donner le sang séparé du corps, pour marquer la mort violente de Notre Seigneur, ni enfin à lui donner en effet aucune liqueur, puisqu'après huit jours on voit assez qu'il ne restait rien dans l'oblalion que de sec et de solide. Tellement que ce canon tant vanté par les ministres , sans rien faire contre nous , ne sert qu'à montrer la liberté que croyaient avoir les Eglises dans l'administration des espèces sacrées de l'Eucharistie.
Après toutes les remarques que nous avons faites, il doit passer pour constant, que ni les Grecs, ni les Latins n'ont jamais cru que tout ce qui est écrit dans l'Evangile pour la communion des deux espèces, fut essentiel et expressément commandé; et au contraire, qu'on a toujours cru, dès les premiers siècles, qu'une seule espèce était suffisante pour une légitime communion, puisque la coutume était de n'en garder et de n'en donner qu'une seule aux malades.
Il ne sert de rien d'objecter que souvent on leur portait les deux espèces, et même en général qu'on les portait aux absents. Saint Justin y est exprès ', je le confesse, mais pourquoi nous alléguer ces faits inutiles? C'est autre chose qu'on ait porté, selon saint Justin, les deux espèces du sacrement au même temps, comme dit M. de la Roque^, qu'on l'avait célébré dans l'Eglise; autre chose qu'on les ait pu réserver aussi longtemps qu'il fallait pour les malades , et que ce fût la coutume de le faire, surtout dans un temps où la persécution ne permettait pas que les assemblées ecclésiastiques fussent fréquentes. Il faut dire la même chose de saint Exupère, évoque de Toulouse, dont saint Jérôme a écrit qu'après avoir vendu les riches vaisseaux de l'Eglise pour racheter les captifs, et pour soulager les
1. Jusl., Ap. I, n. 65, p. 82 «( seq. — 2. Hist. de VEuch., I. part., ch. %\,p. 176.
pauvres, « il portait le corps de Notre Seigneur » dans un panier, et le sang dans un vase de » verre'. » Il les portail, dit saint Jérôme; mais il ne dit pas qu'il les gardât , qui est notre question : et j'avoue que lorsqu'on avait à communier les malades dans des circonstances où ils pussent commodément recevoir les deux espèces sans être aucunement altérées, on n'en faisait point de difficulté. Mais il n'est pas moins assuré, par la commune déposition de tant de témoins, que comme l'espèce du vin ne pouvait pas être aisément gardée, la communion ordinaire des malades se faisait comme celle de Sérapion, et comme celle de saint Ambroise, sous la seule espèce du pain.
En effet, nous lisons bien dans la Vie de Louis VI, appelé le Gros, écrite par Suger, abbé de Saint- Denis^, que dans la dernière maladie de ce prince on lui porta le corps et le sang de Notre Seigneur : mais nous y voyons aussi que ce fidèle historien se croit obligé d'en rendre raison, et d'avertir « que » ce fut en sortant de dire la messe qu'on les ap- » porta dévotement en procession dans la chambre » du malade : » ce qui nous doit faire entendre de quelle sorte on en usait hors de ces occasions.
Mais ce qui met la chose hors de doute, c'est que M. de la Roque au fond convient avec nous du fait dont il s'agit'. Il n'y a pas plus de difficulté à communier les malades sous la seule espèce du pain, que sous la seule espèce du vin, pratique que ce curieux observateur nous montre au septième siècle dans le onzième concile de Tolède, canon xi\ Il en dit autant du onzième siècle et du pape Pascal II, auquel il fait aussi permettre la même chose pour les petits enfants^. Loin d'improuver ces pratiques , il prend soin de les défendre , et les excuse lui-môme sur une nécessité invincile, comme si l'on ne pouvait pas détremper quelque parcelle du pain sacré, de manière qu'un malade , et même un enfant , la put avaler presqu'aussi facilement que le vin. Mais c'est qu'il fallait trouver quelque défaite pour nous empêcher de conclure, de ses propres observations, que l'Eglise croyait avoir une pleine liberté de donner une espèce seule, sans préjudice de l'intégrité de la communion.
Voilà ce que nous trouvons sur la communion des malades dans la tradition de tous les siècles. Si quelques-unes des pratiques que j'ai observées, sur le respect qu'on avait pour rÈucharistie , étonnent nos réformés, et leur paraissent nouvelles, je m'engage à leur montrer bientôt en peu de mots, car la chose n'est pas difficile, que le fond en est ancien dans l'Eglise, ou plutôt qu'il n'y a jamais commencé. Mais à présent, pour ne point sortir de notre matière, il me sutTit de leur faire voir, en comparant seulement les observances des premiers et des derniers siècles, une continuelle tradition de communier ordinairement les malades sous la seule espèce du pain; quoique l'Eglise toujours bonne à ses enfants, si elle eût cru les deux espèces nécessaires, les aurait plutôt fait consacrer extraordinairenienl dans la chambre du malade, comme on l'a en effet
1. Hier., Ep. iv nunc xcv ad Rust. monac, tom. iv, pari, ir, col. 777 eC seq. — 2. Hist. Fr. Script., tom. iv. — 3. Hist Euch., I. pan., ch. xir, p. 150, 160. — 4. Conc. Tolel. \i , c. xi; Labb., tom. VI, roi. 552. — 5. Pasc. H., Ep., xxxii ad Pont.; Labb.. tom. X, col. 656.
TRAITÉ DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPECES
souvent pratiqué', que de les priver de ce secours : au contraire, elle l'eut donné d'autant plus volontiers aux moribonds, qu'ils avaient à soutenir un plus grand combat, et qu'au moment de leur départ ils avaient le plus de besoin de leur Viatique.
Au reste, je ne crois pas que messieurs de la religion prétendue réformée veuillent ici nous inquiéter sur l'altération des espèces, dont nous aurons souvent à parler dans ce discours. Les chicanes dont ils remplissent leurs livres sur ce point ne regardent pas notre question, mais celle de la présence réelle; d'où même, à parler de bonne foi, elles devraient être retranchées il y a longtemps; étant clair, comme je l'ai déjà remarqué, que le Fils de Dieu , qui ne voulait faire dans ce mystère | aucun miracle sensible, n'a pas dû se laisser forcer ^ à découvrir, par quelque rencontre que ce fût, ce | qu'il voulait expressément cachera nos sens, ni par ■ conséquent rien changer dans ce qui arrive ordi- | nairement à la matière dont il lui a plu se servir pour laisser son corps et son sang à ses fidèles.
Il n'y a personne de bon sens , qui , avec un peu de réflexion , ne dut entrer de lui-môme dans cette pensée , et en même temps demeurer d'accord que ces indécences prétendues, qu'on fait tant valoir contre nous., ne sont bonnes qu'à émouvoir le sens humain; mais qu'au fond elles sont trop au-dessous de la majesté de Jésus-Christ, pour arrêter le cours de ses desseins , et le désir qu'il a de s'unir à nous d'une façon particulière.
Il arrive si souvent dans ces matières, et surtout à nos réformés, de passer d'une question à une autre , que je me crois obligé de les renfermer dans notre question par cet avis. La même raison m'oblige aussi à les prier de ne tirer pas avantage de l'expression de pain et de vin qui reviendra si souvent , puisqu'ils savent que même en croyant , comme nous faisons , le changement de substance , il nous est autant permis de laisser aux choses changées leur premier nom , qu'il l'a été à Moïse d'appeler verge une verge devenue serpent^, ou d'appeler eau une eau devenue sang', ou d'appeler hommes des anges qui le paraissaient^, pour ne point ici alléguer saint Jean , qui appelle le vin des noces de Cana de l'eau faite vin^. Il est naturel aux hommes, pour faciliter le discours, d'abréger les phrases, et déparier selon les apparences, sans qu'on se puisse prévaloir de ces manières de parler; et je ne crois pas que personne voulût objecter à un philosophe , défenseur du mouvement de la terre , qu'il renverse son hypothèse, quand il dit que le soleil se lève ou se couche.
Après cette légère interruption , oîi le désir de procéder nettement m'a engagé, je retourne à ma matière, et aux faits que j'ai promis d'expliquer, pour montrer dans l'antiquité la communion sous une espèce.
III. Deuxième coutume : La communion des petits enfants. — Le second fait que j'avance est que, lorsqu'on donnait la communion aux petits enfants baptisés , on ne leur donnait dans les premiers temps, et même ordinairement dans tous les siècles suivants, que la seule espèce du vin. Saint Cyprien,
1. Cap. Ahutonis Basil. Ep. temp. Car. Mag., cap. xiv, tom. VI. Spicil.— 8. Exod., vu. 12. — 3. Idem, 21, 24. — 4. Gen., xvitl. 2, 16. — 5. Joan., il. 9.
qui a souffert le martyre au troisième siècle, autorise cette pratique dans son traité de Lapsis' . Ce grand homme nous y représente, avec une gravité digne de lui, ce qui était arrivé dans l'Eglise, et en sa présence , à une petite fille à qui on avait fait prendre quelque parcelle trempée du pain offert aux idoles. Sa mère , qui n'en savait rien, ne laissa pas de la porter, selon la coutume , dans l'assemblée de l'Eglise. Mais Dieu , qui voulait montrer par un signe miraculeux combien on était indigne de la société de ses fidèles, après avoir participé à la table impure des démons, fit paraître dans cette enfant une agitation et un trouble extraordinaires « durant la prière : comme si, dit saint Cyprien , » au défaut de la parole , elle se fut sentie pressée » de déclarer par ce moyen, comme elle pouvait, » le malheur où elle était tombée. « Cette agitation, qui ne cessa point durant toute la prière , s'augmenta à l'approche de l'Eucharistie , où Jésus- Christ était si présent. Car, poursuit saint Cyprien, « après les solennités accoutumées, le diacre, qui » présentait aux fidèles la coupe sacrée, étant venu » au rang de cet enfant , » Jésus-Christ qui sait se faire sentir à qui il lui plait , fit ressentir à l'enfant à ce moment une terrible impression de sa majesté présente. « Elle détourna sa face, dit saint Cyprien, » comme ne pouvant supporter une telle majesté ; » elle ferma la bouche, elle refusa le calice. » Mais après qu'on lui eut fait avaler par force quelques gouttes du précieux sang, « elle ne le put retenir, » ajoute ce Père, dans des entrailles souillées; tant » est grande la puissance et la majesté de Notre » Seigneur. » Le corps de Jésus-Christ n'aurait pas dû faire de moindres elTets; et saint Cyprien, qui nous représente avec tant de soin et tant de force tout ensemble le trouble de cette enfant durant toute la prière , ne nous marquant cette émotion extraordinaire, que l'Eucharistie lui causa, qu'à l'approche et à la réception du sacré calice, sans dire un seul mot du corps, montre assez qu'en effet on ne lui offrit pas une nourriture peu convenable à son âge.
Ce n'est pas qu'on ne pût assez aisément faire avaler aux enfants le pain sacré en le détrempant , puisque même il parait, dans cette histoire , que la petite fille dont il s'agit avait pris de cette manière du pain offert aux idoles. Mais loin que cela nous nuise, c'est au contraire, ce qui fait voir combien on était persuadé qu'une seule espèce était suffisante, puisque n'y ayant en effet aucune impossibilité à donner le corps aux petits enfants, on se déterminait si aisément à ne leur donner que le sang. Il suffisait que le solide fût peu convenable à cet âge : et d'ailleurs comme on eut été obligé, pour faire avaler aux enfants le pain sacré, à le leur donner détrempé; en ces siècles, où nous avons vu qu'on ne songeait pas seulement au mélange des deux espèces , il leur eût fallu prendre une liqueur ordinaire avant la liqueur sacrée de Notre Seigneur, contre la dignité d'un tel sacrement , qu'on a toujours cru dans l'Eglise devoir entrer en nos corps avant toute autre nourriture^. On l'a, dis-je, toujours cru; et non-seulement du temps de saint Augustin , dont nous avons em-
1. Cypr., Tr. de Lapsis ,pag. 189. — 2. Aug.,Ep. cxviii nunc Liv ad Januar., n. 8, tom. ii, col. 136.