Sect. V, p. 4B9. — 2. Idem. p
C'est une chose fâcheuse pour nos réformés ; ils ont beau vanter ces changements insensibles, où ils mettent toute la défense de leur cause; jamais ils n'ont produit, et jamais ils ne produiront aucun exemple de ces changements dans les choses essentielles. Qu'on change insensiblement et sans contradiction des choses indifférentes , il n'y a rien en cela de fort merveilleux : mais, comme nous avons dit, on ne change pas si aisément la foi des peuples, ni les pratiques qu'on croit essentielles à la religion. Car alors la Tradition, l'ancienne créance, la coutume même, et le Saint-Esprit qui anime le corps de l'Eglise, s'opposent à la nouveauté. Quand donc on change sans peine et sans s'en apercevoir, c'est signe qu'on ne croyait pas la chose si nécessaire.
M. Jurieu a vu cette conséquence, et après avoir dit ' que « la coutume de communier sous la seule » espèce du vin , s'établit insensiblement dans le » douzième et le treizième siècle, » il ajoute incontinent après : « Ce ne fut pourtant pas sans résis- » tance : les peuples souffraient avec la dernière » impatience qu'on leur ôtàt la moitié de Jésus- » Christ; on en murmura de toutes parts. » Il avait dit un peu au-dessus, que ce changement, bien différent de ceux qui se font d'une manière insensible, sans opposition et sans bruit, s'était fait au contraire avec éclat-. Ces messieurs content les choses comme il leur plait : la difficulté présente les entraine; et pressés de l'objection, ils disent dans le moment ce qui semble les tirer d'affaire , sans trop songer s'il s'accorde, je ne dis pas avec la vérité , mais avec leurs propres pensées. La cause le demande ainsi, et il ne faut pas s'attendre qu'on puisse défendre une erreur d'une manière suivie. C"est l'état où s'est trouvé M. Jurieu. Cette coutume, dit-il, c'est-à-dire, celle de communier sous une espèce, s'établit insensiblemeiit ; il n'y a rien de plus tranquille. Ce ne fut pourtant pas sans résistance , sans éclat, sans avoir la dernière impatience, sans murmurer de toutes parts; voilà une grande commotion. La vérité fait dire naturellement le premier, et l'attachement à sa cause fait dire l'autre. En elTet, on ne trouve rien de ces murmures universels , de ces extrêmes impatiences , de ces résistances des peuples; et cela porte à établir un cliangement insensible. D'autre côté , on ne veut pas dire qu'une pratique qu'on représente si étrange , si fort inouïe , si évidemment sacrilège , s'établisse sans répugnance, et sans qu'on y prenne garde. Pour éviter cet inconvénient, il faut s'imaginer de la résistance, et si on n'en trouve pas, en inventer.
Mais encore quel pouvait être le sujet de ces murmures si universels? M. Jurieu nous en a dit sa pensée : mais en ce point, il ne s'est non plus accordé avec lui-même, que dans tout le reste. Ce qui causa ces murmures, « c'est, dit-iP, que les » peuples souffraient avec la dernière impatience » qu'on leur ôtàt la moitié de Jésus-Christ. » A-t-il oublié ce qu'il vient de dire'', que la présence réelle leur avait fait voir que « sous chaque miette » de pain étaient renfermés toute la chair et tout le » sang du Seigneur? » Songe-t-il à ce qu'il va dire
1. Sect. V. p. 470. — 2. Idem, p. 464. — 3. Il>id., p. 470. — 4. Ihid., p. 469.
liAITE DE LA COMMUNION SdUS LES DEUX ESPÈCES.
dans un moment', « que si la doctrine do la trnns- » subslantialiun et de la présence réelle était véri- » table, il est vrai que le pain renfermerait la chair B et le sang de Jésus-Christ? » Où était donc ici cette moitié de Jésus-Christ retranchée, que les peuples soulTraient, selon lui, avec la dernière impatience? Si on veut leur donner des plaintes, qu'on leur en donne du moins qui soient conformes à leurs sentiments, et qu'on les fasse vraisemblables.
Mais c'est qu'en efîet il n'y en eut point. Aussi M. Jurieu ne nous en fait-il paraître aucune dans les auteurs du temps. La première contradiction est celle qui donna lieu à la décision du concile de Constance en l'an 1415. Elle commença en Bohême, ainsi que nous l'avons vu, sur la fin du quatorzième siècle : et si, selon le récit de M. Jurieu, la coutume d'une seule espèce commence au siècle onzième , si on ne commence à s'en plaindre , et encore dans la Bohème toute seule , que vers la fin du quatorzième siècle, de l'aveu de notre ministre, trois cents ans entiers se seront passés, sans qu'un changement si étrange, si hardi, si nous l'en croyons, si visiblement opposé à l'institution de Jésus-Christ, et à toute la pratique précédente, ait fait aucun bruit. Le croira qui voudra : je sais bien, pour moi, que pour le croire il faut avoir étoutTé les reproches de sa conscience.
M. Jurieu en aura, sans doute, de se voir forcé par sa cause à déguiser la vérité en tant de manières dans un récit historique, c'est-à-dire, dans un genre de discours qui demande plus que tous les autres la candeur et la bonne foi.
Il ne propose pas même l'état de la question sincèrement. « L'état de la question, dit-iP, est fort » aisé à comprendre : » il le va donc dire nettement. Voyons. « On demeure d'accord, poursuit- » il, que quand on communie les fidèles, tant du » peuple que du clergé, on est obligé de leur don- » ner le pain à manger : mais on prétend qu'il n'en » est pas de même de la coupe. « Il ne veut pas seulement songer que nous croyons la communion également valable et parfaite sous chacune des deux espèces. Vouloir par l'état môme de la question donner à entendre que nous croyons plus de perfection ou plus de nécessité dans celle du pain que dans l'autre, ou que Jésus-Christ ne soit pas également dans toutes les deux : c'est vouloir nous rendre manifestement ridicules. Mais il sait bien que nous sommes Irès-éloigués de cette pensée; et on a pu voir dans ce Traité, que nous croyons la communion donnée aux petits enfants, durant tant de siècles, sous la seule espèce du vin , aussi valable que celle qu'on a donnée en tant de rencontres sous la seule espèce du pain. Ainsi M. Jurieu propose mal l'état de la question. C'est par où il entame la dispute sur les deux espèces, il la continue par une histoire, où nous avons vu qu'il avance autant de faussetés, que de faits. Voilà celui que nos réformés regardent maintenant partout comme le plus ferme défenseur de leur cause.