CHAPITRE III
Second argument tiré de l'Eucharistie. Les protestants n'observent point dans la célébration de la Cé/ie ce que Jésus-Christ a fait, et ils omettent plusieurs choses importantes.
Mais après avoir si mal répondu sur l'institution du baptême, ils vont encore répondre plus mal , et se déconcerter plus visiblement sur l'institution de l'Eucharistie. Le principe dont ils se servent , est que ces paroles : Faites ceci^ , nous obligent à tout ce que Jésus-Christ a fait : principe aussi faux qu'il est spécieux, comme on le va bientôt voir de leur aveu propre.
Et premièrement, M. Jurieu pousse la chose bien loin , quand il dit que ces paroles de Notre Seigneur : Faites ceci, nous obligent à considérer toutes les circonstances qu'il a observées comme étant de la dernière nécessité^. M. Jurieu se fortifie de l'exemple des sacrements de l'ancienne loi, où les moindres circonstances étaient essentielles et indispensables. Ce ministre conclut de là qu'il en faut croire autant de l'Eucharistie; et que lorsque le Sauveur dit : Faites ceci, c'est de même que s'il disait : Désormais quand vous célébrerez ce sacrement, faites tout ce que je viens de faire. En effet, il faut pousser la chose jusque-là, pour conclure quelque chose; et la moindre exception que l'on voudrait opposer, par son propre sens, à une loi générale, en rendrait l'observance arbitraire. Voilà donc apparemment un beau principe, et d'une étendue bien
1. La Roque , p. 159. — 2. Anon., p. 97. — 3. Luc , xxii. 19. — 4. Examen de l'Euch., Tr. vi , sect. v .p. 465 e£ sert.; vi, p. 471.
DEFENSE DE I,A TRADITION SUR LA nOAlMUNDJN
générale; mais les miiiislres vous vont faire voir qu'il y a beaucoup à en rabattre. Quand M. de la RiKluo a vu ce principe de M. Jurieu dans mon Traité de la Communion, il a vu en même temps qu'il le fallait restreindre. « Par ces circonstances, » dit-il', qui sont de la dernière nécessité , M. Ju- » rieu entend simplement celles qui appartiennent » à la substance du sacrement, et non pas celles » qui ne sont pas de son essence. » Quelle réponse I C'est de quoi nous disputons. On est d'accord entre nous qu'il faut l'aire tout ce qui est de l'essence du sacrement; nous disputons pour savoir ce qui en est , ou ce qui n'en est pas , et nous demandons qu'on nous trouve ici une règle dans l'Ecriture. La seule règle, dit cet auteur-, est l'institution. Mais qui doute, encore une fois, qu'il ne faille faire tout ce qui est essentiel à l'institution de la communion sacrée? Nous recherclions ce que c'est, et si dans la distinction qu'il faut faire de certaines choses qui n'y sont pas essentielles, les ministres nous peuvent donner quelque règle de l'Ecriture. Le ministre croit mieux s'expliquer en disant, qu'il faut prendre pour non essentielles les circonstances qui regardent seulement le temps, l'ordre et la posture des apôtres en communiant. Pour la posture , j'avoue qu'il importe fort peu si les apôtres étaient à table, assis, ou couchés, selon l'ancienne coutume, ou à la moderne; mais pour l'heure, comme par exemple, de faire la cône le soir et à souper; et pour l'ordre , comme d'être assis à la même table , de manger tous ensemble d'un môme pain, et de boire dans une môme coupe , et encore en se la donnant l'un à l'autre en signe de charité, comme j'ai fait voir dans le Traité de la Communion que toutes ces choses avaient leur mystère et leur signification', et qu'on n'y a rien répliqué , c'est gratuitement et sans raison qu'on renvoie des circonstances si mystérieuses avec les choses accidentelles, dont l'Eglise peut disposer. Et pour entrer un peu plus avant dans celle matière, je ferai quelques réflexions sur deux circonstances importantes de la cône de Notre Seigneur; l'une, qu'en signe d'unité, il communia ses apôtres avec un seul pain et un seul calice; l'autre, qu'il leur donna la communion sur le soir et dans un souper.
La première circonstance est indubitable, et tous les ministres en sont d'accord avec nous. Et voici ce qu'en écrit M. Jnrieu^ : « L'autre fin pour laquelle » le Sauveur a institué ce sacrement, c'est pour » être un festin sacré, un repas de charité entre » des frères, d'où nous puissions apprendre que » nous devons être parfaitement unis; et alin que » cette leçon fût plus sensible , il a voulu que nous j mangeassions d'un môme pain rompu en diverses » parties, ce qui nous signifie que nous devons » être comme les parties d'un môme tout. » Voilà le fait bien posé; et afin que nous soyons convaincus que c'est une institution divine, il ajoute : « Ce » n'est pas un mystère imaginé par les hommes : » Dieu lui-môme a pris soin de s'en expliquer; car il » dit, par la bouche de saint Paul : Nous qui sommes
» PLUSIEURS, SOMMES UN SEUL PAIN ET UN SEUL CORPS , » CAR NOUS SOMMES TOUS PARTICIPANTS DU MÈ.ME PAIN^. »
1. La Roq., II. part., ch. viii, p. 306. — 2. Idem. —3. Tr. de ta Communion , pag. 271 et suiv. — 4. Exam. de l'Eucharistie, p. iilS. — 5. I. Coi-., \. 17.
Le ministre le Sueur en dit autant dans son Histoire de l'Eglise : « Le pain qu'on prenait pour cé- » lébrer et administrer l'Eucharistie était d'ordinaire » un pain cnlicr. L'apôtre saint Paul l'enseigne, » L Cor., X, quand il dit, que nous sommes tous par- » TiciPANTS DU MÊME PAIN; ce qui fait croire que l'on » offrait sur la sainte table un pain plus ou moins » grand , selon le nombre qu'il pouvait y avoir de » communiants. L'unité de ce pain représentait l'u- » nité du corps mysli(iue de Jésus-Christ, comme » l'enseigne l'Apôtre au môme lieu'. »
C'est donc une chose constante que lorsqu'il est dit dans l'Evangile , que Jésus-Christ prit le pain et le rompit'^, il faut entendre selon saint Paul, et selon la pratique des apôtres, que tous mangèrent d'un seul et môme pain, et qu'il y avait en cela un dessein particulier du Sauveur, puisque c'était un signe d'union entre les fidèles , et un mystère qui représentait l'unité de son corps mystique. Il en est de môme de la coupe; et c'est la cause de cette parole tant relevée par nos adversaires : Buvez-en tous^. Ce n'est pas, comme ils se l'imaginent, que Jésus-Christ voulut inculquer avec une force particulière la participation de la coupe; mais c'est que leur présentant une môme coupe, il leur ordonnait d'en boire tous ensemble, les uns après les autres, au môme sens qu'il est dit dans saint Luc : Prenezla et la partagez entre vous"^ ; ce qui était un signe pratiqué dans les traités d'alliance et dans les festins d'amitié. L'antiquité a suivi ces saintes pratiques, et sans en recueillir ici les témoignages qui sont innombrables, on les peut voir dans ces mots qui sont de saint Denis : « Il y a un seul pain qu'on » divise, un seul calice dont on donne à tous; ainsi » le pontife distribue et multiplie l'unité^. «Cependant nos réformés ne se croient pas plus obligés que nous à une observance tant recommandée, nonseulement par saint Paul , mais encore par Jésus- Christ môme, comme faisant partie de son mystère. Ainsi manifestement ils mettent une exception au précepte : Faites ceci, et ils n'observent pas euxmômes cette parole qu'ils vantent tant : Buvez-en tous.
La seconde circonstance qu'on remarque dans la cène de Notre Seigneur, est qu'il l'a instituée sur le soir et à un souper; et sans rechercher ici tous les mystères qui sont enfermés dans celte heure , ni répéter ce qu'on vient de voir du dessein de nous faire faire en signe de charité un même repas, l'Eglise, loin de s'en tenir à cotte pratique , a fait une loi contraire; puisqu'elle ordonne de communier à jeun, et que sa pratique inviolable a été de ne pas mêler les viandes communes avec cette nourriture céleste. Je n'ai pas besoin de rapporter ce qui regarde l'obligation de communier à jeun, qu'on trouve comme ancienne et universelle dès le temps de Tortullien et de saint Cyprien , et que saint Augustin met parmi les lois que le Saint-Esprit a inspirées à l'Eglise'. Nos adversaires n'ont pas encore osé la bhVmer; et ainsi il demeure pour certain que l'Eglise a cru pouvoir défendre ce que Jésus-Christ avait fait, et ce qu'il avait regardé comme une par-
1. Le Sueur. Hist. eccl, liv. iv, p. 157. — 2. Mntth., xxvi. 26. — 3. Idem, 27. — 4. Luc., xxii. 17. — 5. Dion., de Eccl. Hier., c. m , de Euchnr., tom. i, p. 258. — 6. Tert., lih. n. ad nxor., c. V ; Cyp., Ep. Lxm. nd Cœcit., p. 105 et seq. ; Auijust., Epist. liv, n. 8, tom. II, col. 126.
sous UNE ESPECE.