PREMIÈRE PARTIE
lie de son mystère : tant il a plu au Sauveur de lui laisser la disposition de ces pratiques , encore qu'il les ait lui-même établies et instituées.
Mais outre ces deux circonstances de la cène de Notre Seigneur, en voici une d'une grande importance, à laquelle nos adversaires n'ont pu répondre sans un embarras manifeste : c'est celle de la fraction. J'ai fait voir, dans le Traité de la Communion', que, selon la doctrine des calvinistes, la fraction du pain représente le corps du Sauveur rompu à la croix, et que ce rapport est si essentiel à la sainte cène, que Jésus-Christ même l'a voulu marquer par ces paroles : Ceci est mon corps rompu pour roMs. En efl'et, sans avoir besoin d'alléguer ici M. Jurieu, qui met la fraction du pain parmi les choses que Jésus-Christ a voulu mettre expressément dans la cène , et qui la regarde comme un trait de l'image qu'on ne peut effacer sans crinie^; M. de la Roque soutient encore dans sa Réponse qu'elle appartient à la substance du sacrement. i( Les choses, dit-iP, qui appartiennent à la sub- » stance sont, de la part de l'officiant, prendre du » pain, rendre grâces sur le pain, le rompre, etc. » Mais dans la page d'après, il s'agit de prononcer sur un accord fait de nos jours en l'an 1661, entre les calvinistes de Marpourg et les luthériens de Rintel, où les calvinistes convinrent, ainsi qu'il est rapportéau Traité de la Communion'*, que « la frac- » lion appartenait non pas à l'essence, mais seule- » ment à l'intégrité du sacrement , comme y étant » nécessaire, par l'exemple et par le commande- » ment de Jésus-Christ, et ainsi que les luthériens » ne laissaient pas sans la fraction , d'avoir la sub- » stance du sacrement. » Voilà donc manifestement la substance du sacrement, sans qu'on soit astreint à suivre ce que Jésus-Christ a fait, ni même ce qu'il a commandé. Voyons ce que répondra M. de la Roque à la conséquence que je tire.
Voici ses propres paroles dans toute leur suite, sans y rien ajouter ni diminuer, et sans y rien mêler du mien* : » celte conséquence (de M. de Meaux) » pèche en plusieurs choses : premièrement en ce • qu'il argumente des paroles de quelques Ihéolo- » giens de Marpourg , contre tous les protestants » réformés, comme si le sentiment de ces théolo- » giens devait être sur ce point la règle de leur foi ; » secondement ce prélat ne pénètre pas assez la » pensée des docteurs de Marpourg; car en distin- » guant l'intégrité du sacrement de son essence, ils » n'ont pas dessein d'opposer l'une à l'autre; mais » seulement de faire voir qu'encore que la fraction » du pain ne soit pas précisément du fond même de » l'essence du sacrement, laquelle consiste propre- » ment dans la distribution et dans la réception des » deux symboles , elle ne laisse pas d'y appartenir » en quelque manière, puisqu'elle appartient à son » intégrité. Cela étant ainsi, je dis en troisième » lieu, que les théologiens de Marpourg ont pu, » pour le bien de la paix, tolérer en ceux de Rintel » le défaut de la fraction; puisque, sans elle, ils » ne laissent pas d'avoir le fond de l'essence du » sacrement, bien qu'ils manquassent de ce rit, » qui, appartenant à l'intégrité du mystère, est en
1. Trait., etc., part. II, n. 12, p. 2S5. — 2. Exam. de VEucharislie , p. 335. — 3. La Roq , p. 306. — i. Loc. cit.,pag. 2S2, — 5. La Roq., pag. 303.
» quelque façon une dépendance de son essence, » encore qu'il ne la constitue pas; et c'est ainsi que » je l'ai entendu, quand j'ai mis la fraction entre » les circonstances qui appartiennent à la substance I) du sacrement. » A entendre parler ces messieurs, quand il s'agit de religion, ils ne voudraient pas lâcher une parole, qu'ils n'eussent trouvée dans l'Ecriture; mais quand on vient au détail, ce n'est pas de même. Car où trouve-t-on dans l'Evangile la distinction que fait ce ministre de ce qui e'i\. précisément du fond même de l'essence du sacrement, et de ce qui en est une dépendance , encore qu'il ne la constitue pas? On dit tout ce qu'on veut, quand on fait ainsi agir son propre sens dans l'interprétation de l'Ecriture. Que sert au ministre de nous dire que ces théologiens de Marpourg ne sont pas la règle des calvinistes? Je prends droit sur ce qu'il nous a lui-même avoué, qu'il y a des choses dans la cène qui servent à la représentation que Jésus- Christ y a eue en vue, qu'il a faites, qu'il a commandées comme appartenantes à ce sacrement et à la mémoire de sa passion qu'il y a voulu établir, et qu'on peut omettre toutefois sans rien perdre de la substance du sacrement; de sorte qu'en cette occasion, ni ce qu'il a fait ni ce qu'il a dit n'est notre règle. Et après cela on trouve mauvais que nous recourions à l'Eglise, enseignée parle Saint-Esprit, pour apprendre précisément ce que Jésus-Christ a voulu, et que nous cherchions dans la tradition de tous les siècles, non pas à nous dispenser du commandement de Jésus-Christ , mais à l'entendre.
Et afin qu'on ne dise pas que M. de la Roque s'est ici embarrassé mal à propos, et que d'autres répondront mieux que lui à cette difficulté, il est bon d'écouter encore l'anonyme. Celui-ci assure, comme l'autre, que selon la parole de Jésus-Christ, selon l'interprétation de saint Paul , selon le sentiment de tous les chrétiens du monde, l'institution consiste « en du pain pris, rompu et mangé, en » du pain béni , sacré et rompu'. » Voilà la fraction bien essentielle. Il dit ensuite, « que véritablement » elle est conforme à l'institution du sacrement, » Jésus-Christ ayant pris le pain et l'ayant rompu, » et ce pain en tant que rompu représentant le » corps rompu de Jésus-Christ^. » Que manquc-t-il donc à la fraction, pour être de la substance du sacrement? puisque même elle fait partie de la signification qui en établit la nature, a C'est, dit-il, » que c'est une circonstance qui suppose toujours » la partie essentielle du sacrement, à savoir le B pain, et qui n'en est qu'une suite et une dépen- » dance; » comme si c'était assez de prendre le pain, sans en faire ce que Jésus-Christ en a fait, et ce que, selon ces messieurs , il a lui-môme commandé d'en faire. Ne dirait-on pas que le Fils de Dieu a tout permis à ces raisonneurs, et que nous sommes les seuls à qui il n'est pas permis de raisonner sur ce mystère , non pas même en suivant les traces de tous les siècles passés dont la tradition est notre règle?
Mais en vérité on a peine à s'empêcher de rire, quand on entend cet auteur, apparemment peu content de sa première réponse, répondre sérieusement, en second lieu « que tous les chrétiens du » monde rompent le pain du sacrement; car il est