CHAPITRE VI
La communion sous une ou sous deux espèces jugée égale , dés la première antiquité , du consentement unanime de tous les chrétiens.
Nous en avons dit assez pour contenter les esprits modérés; mais il faut encore étendre plus loin notre charité, et aider l'infirmité de nos frères, qui se croiront obligés de pénétrer plus avant. J'entreprends de leur faire voir que dès la première antiquité, et du consentement unanime de tous les chrétiens , la communion est jugée égale sous une ou sous deux espèces. C'est ce que j'avais démontré par la communion domestique, par la communion des malades, par la communion des enfants, par la communion des présanclifiés , et même par la communion publique et ordinaire de l'Eglise'. Mais afin de ne laisser plus, s'il plait à Dieu, aucune difficulté sur ces matières, il faut repasser avec un nouveau soin sur tous ces faits, et suivre la tradition de la communion sous une espèce , depuis l'origine du christianisme jusqu'au concile de Constance, où la question qu'on émut seulement alors fut décidée.
Dans la discussion de ces matières , je demande de la patience à mon lecteur; et j'ose lui promettre, par avance, que pour peu qu'on ait ou de goût, ou de respect pour l'antiquité , on sera payé de ses peines. Il faudra souvent expliquer les anciens rits de l'Eglise, qui sont autant de monuments de la Tradition. Nos adversaires nous parlent souvent de l'ancien christianisme. C'est de cet ancien christianisme que nous leur représenterons les saintes coutumes, où tous les enfants de Dieu respirent, pour ainsi dire, un air de piété. Il est vrai qu'il est désagréable d'avoir à traiter ces choses avec les ministres, qui les recherchent d'une manière bien dIfTéreate de la nôtre. Nous les recherchons pour les éclaircir, pour en profiter, pour en tirer des preuves de la Tradition : nos adversaires, qui au fond les estiment peu , et sont toujours prêts à les blâmer, y étudient de quoi nous faire de nouveaux procès; de sorte que, pour les confondre, il faut souvent descendre dans une critique , où la plupart des lecteurs n'ont pas le loisir d'entrer. Mais j'espère que la charité me donnera le moyen de surmonter tous ces obstacles. Le moyen le plus
1. I. Cor., XI. 16. — 2. Idem , xit. 36. — 3. Voyez Traité de la Communion, T. part.
ordinaire que j'y emploierai , sera l'aveu des ministres. Quelquefois même , comme je l'ai déjà dit, leurs dénégations affectées serviront à faire connaître ce qu'ils ont voulu cacher avec artifice. Mais je dirai, en général, que pourvu qu'on prenne la peine de se mettre dans l'esprit ce que la force de la vérité leur fait avouer, on verra clair dans cette matière, et l'on ne sera pas loin du royaume de Dieu. Il y aura des faits si constants, que tout le monde en pourra également sentir la vérité et la force. C'en est assez dans le fond pour assurer son salut; le reste affermira ceux qui auront le loisir de le discuter. Je tâcherai de pourvoir au besoin de tout le monde, et je ne plaindrai aucun travail pour me faire entendre, non-seulement des plus capables, mais encore des plus occupés et des moins instruits.
Mais je demande à ceux de nos adversaires, à qui Dieu mettra dans le cœur un désir sincère de profiter de mon travail, qu'ils s'attachent uniquement à la question dont il s'agit à chaque endroit. J'avais fait la même demande au commencement du Traité de la Communion' ; mais, quelque équitable qu'elle fût, l'anonyme n'a pas voulu y entendre. Bien plus, sous prétexte que je demande qu'on s'attache à la question des deux espèces, et qu'on renvoie à une autre fois les autres difficultés, il veut faire accroire que c'est qu'elles m'inquiètent^; et il semble, à l'entendre, que je demande quartier là-dessus. Pour lui , à chaque page , il se jette sur les inconvénients de la présence réelle. Si l'on parle du pain et du vin : si l'on prend des précautions sur l'altération des espèces : bien plus, si l'on donne aux fidèles l'Eucharistie dans la main, et si l'on permet de la porter dans la maison; quoique ces choses soient inditïérentes de leur nature , et ne fassent rien en aucune sorte à la présence réelle , il en tire de continuels avantages. Qui ne voit que c'est vouloir embarrasser les questions, et n'y voir jamais de fin , que de les mêler ainsi ensemble. J'ai donc eu raison de demander qu'on s'attachât uniquement aux difficultés qui regardent la communion sous les deux espèces. Si l'on veut parler des autres , nous y pourrons revenir, quand la question des deux espèces sera épuisée; et j'espère en dire assez pour ne laisser aucun doute, sur toute la matière de l'Eucharistie, à tous ceux qui chercheront la vérité.
Il faut seulement considérer que si Jésus-Christ veut être réellement présent dans ce mystère, il ne veut pas moins y être caché. Tout ce qui nous y parait de bas, et d'indigne de Jésus-Christ, est une suite de ce profond abaissement où le Fils de Dieu est entré en se faisant homme. Il est vrai qu'il est sorti de sa vie souffrante; mais il n'est pas encore sorti de sa vie cachée. Jésus-Christ ressuscité ne meurt ni ne souffre plus. Saint Paul l'a dit, et cela est certain ; mais il est encore caché dans son Père, et comme dit le même saint Paul, notre rie est cachée arec lui en Dieu. Quand Jésus-Christ , notre vie, apparaîtra, alors aussi nous apparaîtrons avec lui en grande gloire^. Nous ne craignons point de dire que ces aliments ordinaires , dont il veut que nous fassions tous les jours son corps et son sang par la parole, ces espèces fragiles dont il
1. Traiié de la Communion , pag. 976. — ?. .inon., pag. 183. — 3. Coloss., III, 3, 4.
DEFENSE DE LA TRADITION SUR LA COMMUNION
se couvre, avec toiilcs les alt^ralions qui leur arrivent à l'ordinaire, ces boites, ces colTrets , ces linges sacri^s où l'on réserve son corps, et toutes les précautions qu'il faut avoir pour le garder, sont des suites de sa vie cachée, et sont à la fois des marques de la secrète familiarité où il veut entrer avec nous, que son amour nous doit rendre chères et vénérables. Nos adversaires voudraient faire accroire que, par nos précautions, il semble que nous ayons peur pour Jésus-Christ , et que nous soyons en peine d'affranchir son corps et son sang ries accidents fâcheux qui leur peuvent arriver'; comme si nous ne savions pas que Jésus-Christ , au-dessus de tout accident par sa propre majesté, n'a rien à craindre parmi ces altérations. Celui qui conserve toute sa grandeur en descendant dans nos corps, peut-il être ravili par les autres choses où les espèces de son sacrement sont exposées? D'où viennent donc nos précautions? J'en avais rendu la raison^, et si l'on avait voulu la comprendre, on aurait épargné beaucoup de paroles inutiles. J'avais donc représenté, qu'encore que dans le fond il ne puisse plus rien arriver de fâcheux ni d'ignominieux à Jésus-Christ, « le respect que nous lui devons » veut qu'autant qu'il est en nous, nous ne le met- » lions qu'où il veut être. C'est l'homme qu'il » cherche; et loin d'avoir horreur de notre chair » qu'il a créée, qu'il a rachetée, qu'il a prise en se » faisant homme , il s'en approche volontiers pour » la sanctifier. Ainsi tout ce qui a rapport à cet » usage l'honore , parce que c'est une dépendance » de la glorieuse qualité de Sauveur du genre hu- » main; mais au contraire, nous empêchons, autant » qu'il est possible, tout ce qui dérolje à l'homme » le corps et le sang de son Sauveur; et c'est la » cause des précautions que nous observons à le » garder à l'exemple des premiers chrétiens'. » Voilà ce que j'avais dit sur le sujet de nos précautions. C'est à quoi l'anonyme devait répondre , au lieu de perdre le temps à exagérer les inconvénients où l'altération des espèces mettrait Jésus-Christ, et grossir son livre de choses si vaines et si clairement réfutées.
Il pousse la chose si loin, que la coutume ancienne de mettre le corps sacré de Notre Seigneur dans la main de chaque fidèle pour le porter à sa bouche, lui est une preuve contre la présence réelle^ Mais c'est être trop contentieux, que de tirer avantage de ces pratiques indifférentes. Au fond, la main des fidèles n'est pas moins précieuse que la bouche. Il y en avait autrefois qui croyaient être plus respectueux envers Jésus-Christ, lorsque dans la communion, au lieu de présenter la main, ils apportaient des vaisseaux d'or, ou de quelque autre riche matière, pour y recevoir le corps sacré. Cette pratique fut défendue dans le concile tenu in Trullo, c'est-à-dire dans le dùme du palais impérial. On y fit ce canon^ : « Si quelqu'un veut par- » liciper au corps immaculé de Notre Seigneur, » qu'il mette ses mains en forme de croix pour y » recevoir la communion, car nous ne recevons pas • ceux qui, en présentant au lieu de la main des » vaisseaux d'or ou d'autres semblables rècepta-
1. Jur., Exam. de l'Euchar., p. 385, 387. — 2. Traité rie la Commun., p. 286 «( siitv. — :i. idem, p. 286. — 4. Anon., p. 225. — 5. Can. Cl. Lab., tom. vi, col. 1184 et seq.
» des, préfèrent une matière inanimée à l'image de » Dieu. » On regardait donc alors comme une marque de respect de recevoir le corps du Sauveur avec la main; mais ce qu'on regarde en un temps comme une marque de respect, en un autre temps et par d'autres vues, peut être regardé d'une autre sorte; et il n'y a rien de plus faible ni de plus mauvaise foi que de tirer des arguments de telles pratiques.
C'est donc une extrême faiblesse à nos adversaires de tirera conséquence la coutume do brûler les restes de l'Eucharistie, rapportée par Hesychius ', comme étant de l'Eglise de Jérusalem. Altération pour altération, celle du feu n'est pas plus à craindre que les autres. Mais à nos sens elle a quelque chose de plus propre que la moisissure, et c'est pourquoi les fidèles, qui cherchaient toujours pour i'Eucliaristie ce qu'il y avait de plus net, employaient à en consumer les restes, le plus pur des éléments. Le Saint-Esprit en avait donné l'exemple, en ordonnant dans l'Exode , que les restes de l'agneau pascal seraient consumés par le feu'', ne trouvant point de manière plus respectueuse et plus pure de consumer une chose sainte. Ainsi on la transportait à l'Eucharistie, et de la figure on la faisait passer à la vérité. Et outre cette raison, les saints Pères trouvaient ici un grand mystère. Car Hesychius et les autres, en comparant la nouvelle pâque avec l'ancienne, nous disent que le Saint-Esprit a voulu nous marquer par ce feu , qu'après avoir reçu et comme digéré dans notre esprit tout ce que nous entendons de l'Eucharistie, les restes qu'on ne peut pas pénétrer, doivent être consumés et comme dévorés par la foi et comme par un feu divin. Le feu était donc ici le symbole de l'ardeur céleste, avec laquelle la foi consumait toutes les difficultés de l'Eucharistie , et les doutes que le sens humain faisait naître sur un mystère si profond. Qu'y a-t-il là qui ne soit respectueux envers Jésus-Christ ou qui déroge à sa présence? Et cependant l'anonyme ose dire que c'est condamner Jésus-Christ au feu, et le faire brûler tout zif^. Qui pourrait souffrir ces sophistes, qui prennent les choses si fort à contresens, et qui, substituant leurs idées profanes à celles de nos pères, tournent leurs respects en irrévérences?