‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 285 sur 631 · GHA.PITRE XV · texte numérisé non relu

GHA.PITRE XV

De la réserve.

Cet examen est facile, ou plutôt la chose est déjà toute décidée. Dans les exemples que nous avons rapportés jusqu'ici, il n'est parlé que de ceux qui avaient prévu le jour de leur mort, ou qui pourvoyaient de bonne heure à leurs besoins spirituels et à la réceplion des saints sacrements, qui , par conséquent, s'accommodaient à l'heure des mystères , et qui d'ailleurs demeuraient dans les lieux où il y avait des églises, et où la célébration des saints sacrements était ordinaire. Quoique ceux-là, si l'on en ramasse les exemples dans tous les siècles, soient en assez grand nombre, il reste encore un nombre incomparablemeut plus grand de ceux, qui, éloignés des églises ou surpris par la maladie, ne laissaient pas le loisir de célébrer le saint sacrifice, ou avaient besoin de l'Eucharistie à des heures où les lois de l'Eglise ne permettaient pas d'offrir. On leur donnait l'Eucharistie comme aux autres, ainsi que le canon xni du premier concile de Nicée , et le Lxxvi du concile de Carthage, pour ne point parler des autres , en font foi. On ne pouvait donc les communier qu'en réservant l'Eucharistie , sur-

1. Sur., \5Jnn., c. xlv, xlvi, xlvii. — 2. Gre^., Diol., l. ii, cap. XXXVII, tom. ll, col. 274. — 3. Anon , p. U6. — 4. Hist de l'Eucharistie, p. 178; Rép.,p. 112, 113.

tout dans les cinq ou six premiers siècles , où il est certain qu'on n'offrait pas tous les jours le sacrifice, du moins partout , et où , quand on l'offrait, on ne l'offrait qu'à une certaine lieure du matin, qu'on réglait principalement sur la comraodilé du peuple.

De dire, avec M. de la Roque', qu'à chaque fois qu'il fallait communier un moribond, on consacrait l'Eucharistie, en présupposant, si l'on veut, que pour abréger la cérémonie dans une nécessité pressante , on retranchait toutes les prières dont on accompagnait la consécration, et qu'on ne laissait que l'essentiel; c'est, premièrement parler en l'air, puisqu'il n'en allègue aucun exemple, ni rien du tout qui appuie son sentiment; et secondement, c'est parler contre tous les exemples, puisque dans celui de Sérapion, M. de la Roque, qui le cite tant de fois, savait bien qu'à la vérité il est marqué trèsdistinctement, que le prêtre donna m/î peu de l'Eucharistie à un jeune garçon , et qu'il lui ordon7ia de la Jremper, pour la donner au moribond; mais qu'il n'est pas dit, qu'il la consacra. Aussi dans les canons de Nicée et de Carthage, il est parlé , non de consacrer, mais simplement de donner l'Eucharistie au malade; de sorte que, d'imaginer ici la consécration , c'est trop abuser de la foi publique.

Que sert donc à nos adversaires de dire que les canons qui ordonnent la communion des malades ne regardent que les pénitents^? Quoi qu'il en soit, il fallait donc réserver pour eux l'Eucharistie. Mais enfin, comment peut-on dire qu'on ne portât l'Eucharistie qu'aux pénitents? Saint Ambroise, qui la reçut à la mort, était-il de ce nombre? Pourquoi ceux qui conservaient leur innocence eussent-ils été privés de cette grâce? Mes adversaires me répondent que l'exemple de saint Ambroise est extraordinaire, et que les fidèles qu'on appelait stantes ou communicantes, c'est-à-dire, communiants et exempts des crimes qu'on expiait par la pénitence publique, n'avaient pas besoin ou ne désiraient pas beaucoup qu'on les communiât à la mort, puisqu'ils avaient si souvent communié pendant leur vie dans l'assemblée des fidèles. Mais si cette raison eût lieu, il n'eût pas fallu leur permettre d'emporter l'Eucharistie pour la recevoir dans leurs maisons. Cette seule raison devait faire voir à ces messieurs, ce qui est certain d'ailleurs, que les fidèles croyaient qu'on ne pouvait trop souvent communier, pourvu qu'on s'appliquât à s'en rendre digne; et que si les canons qui parlent de la communion des malades, ne regardent que les pénitents , ce n'est pas que les autres fidèles fussent privés de cette grâce à la dernière heure; mais c'est à cause que les pénitents étant exclus des mystères, il fallait un ordre particulier pour les leur donner.

Après cela c'est une pointillé indigne de théologiens, de contester la réserve de la communion pour les malades, puisqu'on demeure d'accord de celle qu'on en faisait durant la santé; de sorte que mes adversaires, lorsqu'ils cherchent, après M. de la Roque et les autres ministres, à quel siècle il faut fixer cette coutume de réserver la communion pour les malades', et qu'ils lâchent d'en déterminer le commencement au quatrième, au cinquième, au

1. Hist. de ^Eucharistie, p. 178; Rép.. ;i. 39, 113. — 2 Hist. Je l' Eucharistie , p. 177, 178 et suir.; Rép . , p. 38, 39, 145. — 3. Hist. de l' Eucharistie , p. HO.

DEFENSE DE EA TltADlTION SUI! LA COMMUNION

sixième, au sepllcrae, au onzième siècle', ne font que perdre le temps et amuser le monde.

Car eniln, si nos adversaires ne veulent nous contester que la réserve dans les églises, quoique je pense qu'ils l'aient vue depuis que les chrétiens eurent la liberté d'en avoir, c'est une chose qui ne fait rien à notre question; puisque la réserve étant constante, de leur aveu propre, dès les premiers siècles, pour tous les lidéles qui n'étaient pas en pénitence, môme durant la santé, à plus forte raison doit-on croire qu'ils communiaient dans la maladie et dans les approches de la mort. Si les fidèles réservaient l'Eucharistie, pourquoi non encore plutôt les évèques et les prêtres, à qui ceux ([ui pouvaient n'en avoir point eraporlé , ou à qui il n'en restait plus, la demandaient? Il n'est donc plus question, ni de révoquer en doute la réserve, ni d'imaginer à chaque fois que l'on communiait une nouvelle consécration. La communion domestique, que personne ne nous conteste, prouve le contraire; et tout ce qu'on pourrait encore demander, c'est à savoir si dans ces derniers moments les fidèles avaient besoin du ministère des prêtres pour recevoir l'Eucharistie, eux qui prenaient tous les jours de leurs propres mains, celle qu'ils avaient emportée de l'église. Mais qui ne voit qu'il se pouvait faire que plusieurs, comme je viens de le dire , n'en eussent point emporté ou qu'il ne leur en restât plus, et que cependant l'esprit de l'Eglise a toujours été de recevoir, autant qu'on pouvait, les choses saintes de ceux que le Saint-Esprit en avait ordonné minisires? Or il n'y avait rien de plus aisé dans le soin que prenaient les prêtres de consoler les malades. Mais, au reste, peut-on douter que les lidèles ne prissent d'euxmêmes l'Eucharistie qu'ils avaient chez eux, si les prêtres leur manquaient par quelque accident; et quelle raison y eût-il eu de les empocher de faire, étant malades, ce qu'ils faisaient tous les jours en bonne santé?

Ainsi on ne peut plus disputer, avec la moindre apparence, de la réserve de l'Eucharistie pour les malades ; et toute la question qui pourrait rester, serait à savoir si on la réservait sous une espèce ou sous deux. Mais encore, en vérité, ce ne serait pas une question, si l'on bannissait l'esprit de dispute. Peut-on, après les choses que nous avons vues, douter le moins du inonde que, dans la communion domestique, la réserve ne se fit sous une seule espèce? Ne voit-on pas, plus clair que le jour, que mes adversaires, quelques efforts qu'ils fassent, ont senti qu'ils ne le pouvaient désavouer entièrement; et que M. de la Roque, qui en était convenu de bonne foi dans son Hùloire de l'EwIiarislie, ne le conteste maintenant, que parce qu'il ne peut parer autrement le coup mortel que lui porte une coutume si universelle et si ancienne? Cependant s'ils veulent des preuves qui appartiennent en particulier à la communion des mourants, qu'ont-ils à dire à l'exemple de Sérapion' Souvenons-nous qu'il était moribond; qu'il envoya demander l'Eucharistie par un jeune garçon; que le prêtre, qui était malade, ne put venir. Que lit-il donc ? Voici le passage d'Eusèhc, ou plutôt de saint Denys d'Alexandrie-, comme M. de la Roque le traduit' : « Il donna à ce

1. La Rofj., liéponst^f p. 96. — 2. Eus., Hisi. Eccl., lia. vi, c. xi.iv. — 3. Hist. de VEucliaristie , p. 179j Rép., p. 91.

«jeune garçon un peu de l'Eucharistie, (pi'il lui n ordonna de tremper, et de faire couler dans la » bouche du vieillard. Le jeune hoiiiiiH; étant de » retour, le trempa, et en même temiis le lit couler » dans la bouche du malade, qui, l'ayant avalé peu » à peu, rendit incontinent l'esprit. » Dieu lui avait fait la grice de lui conserver la vie, alin qu'il ne mourût pas sans avoir la consolation de communier. C'est un exemple du troisième siècle de l'Eglise, c'est-à-dire, de l'un de ces siècles où nos adversaires confessent que la religion était si pure : c'est un exemple arrivé dans l'Eglise d'Alexandrie, si docte et si bien disciplinée; et loué par son évêque et encore par un évêque aussi éclairé, et aussi saint que saint Denys d'Alexandrie : enfin , c'est un exemple rapporté par Eusôbe, comme a|)prouvé de tout le monde, que personne en ell'et n'a jamais bli\mé, que Dieu même, au rapport de saint Denys, a autorisé par un miracle. Je ne m'étonne pas que nos adversaires fassent les derniers efforts pour en éluder la force. Mais que ce qu'ils disent va paraître pitoyable ! Ils ne voient point ici de difficulté. Ils trouvent étrange qu'on ne voie pas dans ce passage les deux espèces mêlées' ; et moi je ne comprends pas comment on a pu appliquer ce mélange à ce passage. Relisons encore une fois ce que dit saint Denys. Le •prêtre , dit-il , donna au jeune garçon un peu de l' Eucharistie, c'est-à-dire, selon ces messieurs, lin peu des deux espèces : poursuivons ; il lui commanda de le tremper. Quoi? les deux espèces; quoi? môme le vin sacré; il le faisait tremper dans une autre liqueur? Achevons : quand le jeune homme fut de retour, il le trempa, c'est ce peu de l'Eucharistie que le prêtre lui avait donné, et il le fit couler dans la bouche du vieillard. Fut-ce le pain et le vin qu'il trempa? Mais on ne trempe que le solide; par consé(|uent il n'a reçu et il n'a donné que le solide. S'il s'agissait du mélange des deux espèces également données au jeune garçon par le prêtre , il eût fallu parler autrement. Le prêtre eût dû ordonner à ce jeune homme , non pas de tremper tout ce qu'il lui donnait , mais de le mêler l'un avec l'autre. Il parait aussi que le jeune homme ne trouva que dans la maison , la liqueur où il devait mouiller ce qu'il apportait de chez le prêtre. C'était donc la seule partie solide qu'il en avait apportée, comme M. Smith, quoique protestant , l'a entendu naturellement; et loin que l'on puisse dire , avec M. de la Roque , qu'il n'avait pas examiné avec assez de soin les paroles de ce témoignage'^ , c'est M. de la Roque lui-même qui en a changé le sens , et qui abuse trop visiblement de la foi [lublique.

Quand je le prie de nous montrer le moindre vestige du mélange des espèces, durant six cents ans dans l'Eglise grecque ou dans la latine , il n'en peut produire un seul exemple ; et il laisse passer sans contredit, ce que j'avance dans le Traité de la Communion^ , que cette distribution des deux espèces mêlées ne parait qu'au septième siècle, dans le concile de lirague'', où encore elle ne paraît que pour y être défendue, loin qu'on puisse présupposer que saint Denys d'Alexandrie, loué comme un grand canonistc , ])ar saint Basile'', l'ait apiirouvée

1. L'i Roq., Rép., p. 9(3, 97 (•( suiv.; Anon., p. 13S. — 2. La Roq., p. 96. — 3. Traité de la Commun., prig. 247. — -1. Conc. Brac. IV. Can. li ; t. vr, conf. Lah., roi. 503 et S''tj . — 5. Kp. ad Amphil.,tnm. n[,p. 251.

sous UNE ESPECE.

SECONDE PARTIE

au troisième siècle. Notre ministre se sauve d'un raisonnement si pressant , en distinguant ce qui se fait régulièrement , d'avec ce qui se fait par condescendance et par une espèce de nécessité'. !Mais comme les premiers exemples approuvés qu'il ait ici allégués de cette condescendance, sont d'un concile de Tours, qu'il place lui-même vers la fin du neuvième siècle-, d'un Rituel de la fin du dixième et du concile de Clermonl à la fin du onzième^, je ne crois pas qu'on veuille expliquer la pratique du troisième siècle, par une qui n'est approuvée au plus tôt que sur la fin du neuvième, six ou sept cents ans après, et dont on ne voit aucune mention dans tous les siècles précédents.

Il est vrai que dans un autre lieu de sa Réponse'', il prétend avoir trouvé le mélange des deux espèces dans un saint Prosper'', quel qu'il soit, auteur du cinquième ou sixième siècle. Mais il se trompe visiblement; car cet auteur parle bien d'une partie du corps de Noire Seigneur, qu'on donna trempée à une fille qui avait de la peine à avaler; mais c'est autre chose de mêler les deux espèces, autre chose de tremper le pain sacré dans une liqueur commune, comme on fil à Sérapion, pour en faciliter le passage. Saint Prosper marque le premier, et ne parle nullement de l'autre; tellement qu'on peut dire, sans hésiter, que mille ans durant il ne se trouve nul exemple approuvé des deux symboles mêlés dans la communion.

Que si l'on avait recours à l'Eglise grecque, on n'y trouverait pas mieux son compte ; puisqu'encore que la communion par le mélange , s'y soit universellement introduite, on ne voit pas que ce puisse être avant le neuvième siècle, et il est constant, par le canon cent unième du concile de Gonstantinoplezrt Trullo, c'est-à-dire, dans le dôme du Palais royal , qu'on n'y songeait seulement pas dans le septième , puisque chacun y prenait encore le pain avec la main, selon l'ancienne coutume; de sorte que ce ministre, qui veut que nous admettions le mélange des deux espèces dans la communion de Sérapion, n'en saurait trouver aucun exemple, ni en Orient ni en Occident, ni pour les saints, ni pour les malades , que plus de six cents ans après.

Quant à ce qu'il me prie à son tour de lui indiquer quelque exemple de la communion d'un malade avant celui de Sérapion^ ; comple-l-il donc pour si peu de chose, que, dans le petit nombre d'écrits que nous avons des trois premiers siècles , il s'y trouve un exemple si authentique , avec l'approbation d'un aussi grand homme que saint Denys d'Alexandrie? Un évêque aussi éclairé, aussi soigneux de la discipline , aura-t-il donné son approbation à une chose inouïe, et sans exemple dans l'Eglise? Mais pourquoi exiger absolument la communion d'un malade sous une espèce avant ce temps? La communion domestique , que M. de la Roque lui-même , avant cette dernière dispute, avait reconnue de bonne foi sous une espèce, n'est-elle pas suffisante pour établir la tradition de l'Eglise? Et s'il faut absolument la communion d'un malade pour soutenir celle de Sérapion, la communion de saint Ambroise, qui est du siècle d'après, n'est-elle pas assez authentique?

1. La Koq. Réf., p. 99, 139. — i. Idem, p. S5. — 3. Pag S:î. — 4. Pag. H6. — 5. Pt'osp., de dim. temp., c. vi, t. viii, Bib. max. PP., p. 40. — 6. La Roq., p. 97.

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