CHAPITRE XX
Stiilc : Examen d'un canon du deuxième concile de Tours.
Je me suis réservé à examiner quelques passages que j'avais produits dans le Traité de la Communion, où mes adversaires semblent se flatter d'une victoire plus assurée; mais j'espère que la vérité paraîtra bientôt. Il s'agit en premier lieu du canon ni du ni^ concile de Tours, en l'an 567, que j'ai traduit en ces termes : « Que le corps de Notre Sei- » gneur soit placé sur l'autel, non dans le rang des » images, no.x in im.^gin.^rio ordixe, mais sous la » figure de la croix, sub cnucis titulo'. » Il fallait traduire mot à mot , sous le monument de la croix , qu'on appelle lilulis crucis , comme le trophée de Jésus-Ciirist, la marque de son triomphe, le monument éternel de sa victoire. Mais il ne s'agissait pas alors de l'exacte signilicatioii de ce mot. Le canon porte en latin : Ul corpus Dominl in altari, non in imaginario ordine, sed sub crucis titulo componatur. Ces deux messieurs, tout d'un accord, me reprennent d'avoir pris l'adjectif imaginarius pour ce qui appartient aux images, et non pas, comme ils veulent qu'on l'entende, pour une chose qui ne subsiste que dans l'imagination'^.
C'est ici que M. de la Roque déplore, « qu'une 1) personne , aussi éclairée que M. de Meaux, n'ait i> pas entendu ce canon. » Encore, s'il y avait imaginosus ordo, il croit « que quelque frère eut pu » parler ainsi dans les cloîtres latins, parce que » iMAGiNosus veut dire ce qui appartient aux ima- » ges. » Mais de prendre imaginarius dans ce sens, il ne croit pas qu'on « puisse montrer une expres- » sion semblable dans aucun auteur latin, même » dans aucun de ceux qui ont écrit longtemps après » que cette langue a été corrompue. » Il allègue pourtant lui-même le mot imaginarii, pour signiller ceux qui portaient les enseignes militaires où étaient les images des empereurs : signification bien éloignée de ce qui s'appelle parmi nous imagination ou fantaisie. Mais, pour venir au sens de notre canon, on trouve dans les auteurs, et surtout dans ceux de la basse latinité, imaginare , pour dire peindre, représenter. De là est venu, dans Grégoire de Tours, auteur de ce temps-là, imaginata pictura^, pour exprimer les peintures qu'on faisait autour des autels, et dans les églises; de là vient aussi le malimaginariè, pour dire représentativement. Dans le livre d'Ethérius et de Béalus, contre Elipandus, archevêque de Tolède, il est dit, que
l. Conc. Tur. il. Can. m. Lnb., tom. v, col, 853. — 2. La Roq., pag. 49. — 3. Lib. de Gloria Martyr, lxv.
Mclchisédech est le premier, qui dans le pain et dans le vin qu'il a olVerls, a exprimé imaginairement, im.^gi.nariè , le mystère du sacrifice que nous célébrons <; par où il veut dire que Melchisédech nous en adonné une véritable image, et non pas à sa fantaisie une représentation imaginaire. Et dans l'ancienne version du concile 111= de Nicée, qui est d'Anaslase le bibliothécaire-, nous lisons, imaginariam picluram; c'est-à-dire, non une peinture imaginaire, mais une véritable peinture. Ainsi Tordre imaginaire ne sera pas, comme le veulent ces messieurs, un ordre fantastique, qui aussi, comme nous verrons , n'a aucun sens dans ce canon; mais ce sera en effet l'ordre des images; et par là le sens du canon sera très-clair. Personne ne doute que les Eglises ne fussent pleines d'images. M. Daillé les y reconnaît de tous côtés dès le quatrième siècle, et nous venons de voir, sans aller plus loin , ce qu'en dit Grégoire de Tours. Le môme auteur nous fait voir en divers endroits des croix érigées et des croix suspendues sur les autels^ : la chose est incontestable, non-seulement par ces témoignages, mais par beaucoup d'autres. Le mot de tilulus n'a rien de nouveau. Il signifie partout dans la Vulgate, où les auteurs ecclésiastiques ont formé leur style, un monument posé en mémoire de quelque chose. Ainsi cette pierre sur laquelle Jacob répandit de l'huile, est appelée un titre ou un monument élevé à la gloire de Dieu. Il ne faut donc pas s'étonner que la croix s'appelle ainsi, comme la marque et le monument des victoires du Sauveur. Le Père Mabillon nous produit ici, dans un auteur du huitième siècle, la croix signifiée par ce mot, tilulus crucis*. Qu'y a-t-il de plus clair, que d'ordonner qu'on place le corps de Xotre Seigneur sur l'autel , non dans le rang des images , mais au milieu, dans la place la plus honorable, et sous le monument de la croix ,