Pag. 240. —2. Tab., Lett. vi, p. 2G2. —3. Cont. Herm
, LeU. VI, p.
i.'.kd Nal., lib. II, c. 3.
SIXIEME ET DERNIER AVERTISSEMENT
que Tertiillicn contre ses propres principes, et contre loul ce qu'il a dit dans les endroits qu'on a vus, ail voulu faire le T'ils de Dieu luuablc et né deux l'ois à la rigueur, aura-t-il du moins raisonné juste? Point du tout, dit M. Juricu', il aura toujours imissii sarnt bornes la théologie de son siècle; et il demeurera pour certain qu'il n'a pas dii dire que le Fils de Dieu eût commencé d'être, puisqu'il a, selon lui-même, une subsistance éternelle. Mais poussons encore plus avant. Cet auteur n'a-t-il pas dit clairement en plusieurs endroits, et même contre Hermogènc, qui est le livre dont il s'agit, que ce qui est éternel ne change en rien, ni en substance, ni en (lualitô, ni en accident, ni enlin en quoi que ce soit? Nous en avons vu les passages qui ne soulTrent point de réplique^. Mettez qu'avec ces principes un homme entreprenne de dire, que celui qui est éternel naisse deux fois au pied de la lettre, et qu'une seconde naissance lui ôte ce qu'il avait, ou lui ajoute ce qu'il n'avait pas; cela ne se peut, et l'humanité y résiste. On ne peut pas si ouvertement se contredire soi-même, ni oublier à l'instant ce qu'on vient d'écrire. En tout cas TertuUien se sera donc contredit; il se sera donc oublié : il faudrait donc pour cette fois laisser là ce dur Africain, sans faire un crime à toute l'Eglise des obscurités de son style et des irrégularités de ses pensées.
XGV. On indique le crai dénouement du passage de TertuUien contre Hermogène ; et on démontre manifestement la mauvaise foi du ministre. — Je ne parle pas en celte sorte de TertuUien dans l'opinion de ceux qui s'imaginent avoir droit de le mépriser, à cause que son style est forcé , et qu'il s'abandonne souvent à sa vive et trop ardente imagination : car il faut avoir perdu tout le goût de la vérité, pour ne pas sentir dans la plus grande partie de ses ouvrages, au milieu de tous ses défauts, une force de raisonnement qui nous enlève : et sans sa triste sévérité, qui à la lin lui lit préférer les rêveries du faux prophète Montan à l'Eglise catholique, le christianisme n'aurait guère eu de lumière plus éclatante. Je ne l'abandonne donc pas en cet endroit; et je croirais au contraire pouvoir faire voir, s'il en était question, que tout ce qu'il a de dur dans son livre contre Hermogène , il ne le dit pas selon sa croyance, mais en poussant son adversaire selon ses propres principes. Maintenant il me suffit de démontrer l'injustice de notre ministre, qui ne cite de bonne foi aucun des Pères qu'il produit, et qui renverse lui-même le témoignage qu'il tire de 'TertuUien, en voulant le prendre à la lettre, dans un endroit oii il avoue qu'il est outré au-delà de toute mesure.
XGVI. Raisons du ministre pour exclure la métaphore de liullus : absurdité manifeste de la première raison. — Un a honte des pitoyables raisons qu'il oppose à Rullus, qui lui montrait le grand chemin : les voici. La première , on ne prouve pas les métaphores, comme les anciens ont jjrouvé cette seconde naissance, et ce développement du Verbe; car les métaphores sont des faussetés , prises et prouvées dans le sens littéral^. Voilà de ces faux principes qu'on jette en l'air, quand on ne sait ce qu'on dit, et qu'on ne veut qu'étourdir un lecteur;
1 Ad Nal., lib. II , c. 3. — 2. Ci-dossus, n. 13. — 3. Tab., Lelt. \i,p.2iS.
car le contraire de ce qu'il avance est incontestable. On prouve les similitudes et les comparaisons, soit qu'elles soient étendues, soit qu'elles soient abrégées et réduites en métaphores , quand on les explique et qu'on en montre les convenances. On prouve tous les jours aux Juifs que Jésus-Christ est cette étoile de Jacob que vit Balaain', cette fleur de la lige de Jessé que vit Isaïe-, cette pierre rejetée d'abord et puis mise à l'angle , que chanta David'. Nous prouvons très-bien aux protestants que l'Eglise est la maison bâtie sur la pierre'', c'est-à-dire, tiu'elle est inébranlable, et la cité élevée sur une montagne^, c'est-à-dire, qu'elle est toujours visible. Les protestants eux-mêmes prouvent tous les jours que les sacrements sont des sceaux de la grâce et de l'alliance, contre ceux qui ny reconnaissent que de simples signes de confédération entre les fidèles. On prouve donc une métaphore et une ligure , lorsqu'on prouve qu'une figure explique parfaitement bien une vérité , et qu'elle épuise tout le sens d'un discours. Ainsi les Pères ont trèsbien prouvé, non pas que le Verbe, qui est né de toute éternité, naisse de nouveau au commencement des temps ; car cela porte son absurdité dans ses propres termes ; mais que le Verbe qui était caché dans le sein de son Père a opéré au dehors , et qu'il a été manifesté , lorsque Dieu a commandé à l'univers de paraître ; ce qui était en un certain sens produire son Verbe , et mettre au jour sa pensée , comme il a été expliqué souvent.
XCVII. Faux axiome du ministre, qui dit qu'on ne se sert pas de métaphores avec les paicns ni avec les hérétiques : il détruit lui-même ce faux principe. — La seconde raison n'est pas meilleure : « En disputant contre les hérétiques, ou contre les » païens ennemis du mystère de la Trinité, parler mé- » ta(ihoriquement ce serait la dernière imprudence, » et une inexactitude qui ne pourrait se suppor- » ter**. » Au contraire , c'est précisément les esprits grossiers des païens qu'il fallait tâcher d'élever aux vérités intellectuelles par des expressions tirées des sens. Aussi tout est-il rempli de ces expressions dans les livres qu'on a faits pour les instruire ; et il faut n'avoir rien lu, ou n'avoir rien digéré, pour le nier. J'en dis autant des hérétiques. On a si peu évité les similitudes, ou, si l'on veut, les métaphores, dans les écrits qu'on a faits pour les confondre , qu'on en a même inséré dans les symboles où on les condamne; puisqu'on a dit dans celui de Nicce : Dieu de Dieu, lumière de lumière. Les hérétiques sont grossiers à leur manière, quoiqu'ils soient encore plus opiniâtres. Gomme opiniâtres on les abat par la parole de Dieu; comme grossiers, on se sert de tous les moyens, par oii on tâche d'élever les esprits infirmes à la sublimité des mystères. Il n'y a donc rien de plus pitoyable que de raisonner en cette sorte : « TertuUien disputait » contre Praxéas et contre des hérétiques qui » niaient la Trinité; Théophile disputait contre des » païens' : » donc ils ne devaient point user de métaphores. Mais, au contraire, tout en est plein dans ces ouvrages, et entre autres on y voit en termes précis celle dont nous disputons. C'est dans le livre
1. .Viini., XXVI. 17. — 2. Is., XI. 1. — 3. Ps.. cxvn. 22. — 4. Mattli-, VII. 24 , 25. — .5. rdem,\. U. —O.MaUh.,v. U. — 7. Jur., ibid.
contre Praxéas , que Tertullien atlribue la seconde naissance du Fils à cette parole so7wre et exlérienre dont nous venons de parler. Le ministre en produit lui-même le passage', et le traduit en ces termes : « Alors, dit Tertullien^, la parole reçut sa beauté » et son ornement , savoir la voix et le son , quand » Dieu dit : Que la lumière soit ; et c'est là la par- » faite naissance de la parole. » Or, c'est précisément de celle expression de Tertullien que le ministre a prononcé , comme on a vu, qu'il ne la faut pas entendre à la rigueur'. Il trouve la même expression dans le Livre de Théophile contre les païens^. Ainsi, dans ces deux auteurs, cette seconde naissance est visiblement exprimée par une similitude : et le ministre songe si peu à ce qu'il dit, qu'il exclut cette figure non-seulement des mêmes ouvrages, mais encore des mêmes passages oii il l'admet.
XGVIII. Que le ministre, pour éviter de faire dire des absurdités aux anciens, leur en fait dire de plus outrées. — La troisième et la dernière raison a déjà été touchée : c'est, dit le ministre^, « que sur une simple métaphore, les anciens ne se » seraient pas emportés à dire des choses si dures, » en disputant contre l'éternité de la matière. » Ces anciens, qui ont dit ces duretés au sujet de l'éternité de la matière se réduisent à Tertullien, qui semble dire que le Fils de Dieu a eu un commencement, et qu'il n'y a que le Père qui soit éternel : et le ministre prétend que pour sauver cet esprit outré, comme il l'appelle, et couvrir les absurdités vraies ou apparentes de son discours, il faut lui en l'aire dire de plus excessives; n'y en ayant point de pareilles à celles de ces deux naissances , ni qui soient pleines d'ignorances, de contradictions et d'erreurs plus insensées.
XCLX. Le ministre a senti lui-même que ses sentiments étaient outrés. — On voit donc qu'il n'y avait rien de plus naturel que le sentiment de Bullus, et que le ministre y était entré en quelque façon. J'ai même remarqué qu'en attribuant à l'ancienne Eglise les absurdités de ces deux naissances , il n'a pu s'empêcher d'en faire paraître une secrète peine* : c'est pourquoi bien qu'il eut dit et redit qu'il voulait prendre à la lettre et sans figure ces portions et ces extensions de la nature divine, il a fallu y ajouter des pour ainsi dire, qui adoucissaient la rigueur d'un dogme affreux. Cette seconde naissance s'est faite par voie d'expulsion, pour ainsi dire' ; Dieu, pour ainsi dire, développant ce qui était renfermé dans ses entrailles^. Et encore qu'il se propose dans tout son ouvrage de faire voir des changements véritables, et de nouvelles manières d'être réellement attribuées à Dieu par les saints Pères (autrement ses variations prétendues de l'ancienne Eglise s'en iraient à rien), il a fallu dire que ces manières d'être sont en quelque sorte noucelles^ : c'est-à-dire , qu'il a senti que son lecteur serait offensé des imperfections et des nouveautés qu'il faisait attribuer à Dieu par les anciens Pères. A la bonne heure; qu'il achève donc de se corriger, et qu'il laisse en repos les premiers siècles qui font l'honneur du christianisme. On voit bien qu'il le faudrait faire, et donner
1. p. 215. - 2. Terl. adv. Prax., cap. 6, 7. — 3. P. 260. — 4. Idem. — 5. Tab.,Lett. vi, p. 218. —6. Ci-dessua , «. SS. — 7. P. 257. — S. P. 258. — 9. P. 2613.
gloire à Dieu en se rétractant : mais il faudrait donc se résoudre à ne plus parler des variations de l'ancienne Eglise; et ce dangereux principe de iL de Meaux que la religion ne varie jamais, demeurerait inébranlable.
G. Le ministre, en accusant l'évêque de Meaux de fourberie et de friponnerie, trompe i-isiblement son lecteur et lui dissimule ce qui ôterait d'abord toute la difficulté. — Il s'élève ici contre moi une accusation , dont voici le titre à la tète de l'article IV : Fourberies de l'évêque de Meaux'. Mais quelque rude que soit ce reproche , le ministre n'est pas encore content de lui-même; et examinant la conduite que j'ai tenue avec lui dans mon premier Avertissement : « On a peine, dit-iP, à nommer » une telle conduite; mais il faut s'y résoudre : on » ne saurait donc l'appeler autrement qu'une fri- » ponnerie insigne. » Vous le voyez; il a peine à lâcher ce mot, tant les injures lui coûtent à prononcer; mais après qu'il a surmonté cette répugnance, il répète plus aisément la seconde fois , la friponnerie de l'évêque de Meaux; et on voit qu'il a de la complaisance pour cette noble expression. Le fondement de son discours est d'abord que je le renvoie au Père Pétau et à Bullus tout ensemble, pour apprendre les vrais sentiments des Pères des trois premiers siècles : « Pour achever son portrait, dit- » iP, M. de Meaux ne pouvait mieux faire que de » joindre, comme il a fait, Bullus à Pétau, comme » travaillant à la même chose; puisque Bullus s'est » occupé presque uniquement à réfuter Pétau pied I) à pied. Ceux qui ont lu ces deux auteurs sont » épouvantés d'une telle hardiesse*, » de faire aller ensemble deux auteurs si directement opposés.
Il dissimule que ce que j'allègue du Père Pétau n'est pas son second tome que Bullus réfute, mais une préface postérieure dont Bullus ne parle qu'une seule fois et en passant : et si j'avais à me plaindre de la candeur de Bullus, ce serait pour avoir poussé le Père Pétau , sans presque faire mention de cette préface où il s'explique , où il s'adoucit , où il se rétracte, si l'on veut; en un mol, où il enseigne la vérité à pleine bouche.
CI. Que le ministre objecte en vain le Père Pétau qui s'est parfaitement expliqué dans la Préface de son second tome des Dogmes théologiques. — Quelle réplique à un fait si important? C'est une friponnerie, et, dit M. Jurieu^, on ne peut rien imaginer de plus infâme que d'épargner le Père Pétau , et d'accuser ce ministre qui dit beaucoup moins. Mais pourquoi alléguer toujours le Père Pétau , qui a dit la vérité tout entière dans un écrit postérieur? Que M. Jurieu l'imite; qu'il s'explique d'une manière dont la foi de la Trinité ne soit point blessée; nous oublierons ses erreurs : mais puisqu'au lieu de se corriger, plus il s'excuse plus il s'embarrasse, et qu'il s'obstine à soutenir dans la Trinité de la mutabilité, de la corporalité et de l'imperfection , et ce qui est en cette matière le plus manifeste de tous les blasphèmes, une réelle et véritable inégalité; ou qu'il craigne la main de Dieu avec ses faux dogmes, ou qu'il cesse de les soutenir, et de favoriser les impies.
CIL Mauvaise foi du ministre, qui accuse le Père
1. Tab., Lett. vi. — 2. Idem , p. 292. — 3. P. 293. — 4. P. 290. — 5. Pag. 292.
SIXIÈME ET DERNIER AVERTISSEMENT
Pétau d'avoir établi dans sa Préface lu fui de la Trinilé, comme atiraienl fait les ariens et les sociniens. — Le minislre répond ici ; « Que nous ini- » porte après lout ce qu'a dit le Père Pélau dans sa » Préface''? » Mais c'est le comble de l'injustice; car c'est de luènic que s'il disait : que nous im porte, quand il s'agit de condamner un auteur, de lire ses derniers écrits, et de voir à quoi à la lin il s'en est tenu? Mais enlin pour en venir à cette Préface, « le Père Pétau , dit le ministre^, y prouve » la tradition constante de la foi de la Trinité dans » les (rois premiers siècles, comme un socinien ou » du moins un arien la pourrait pirouver. » Il faut avoir oublié jusqu'au nom de la bonne foi et de la pudeur i)our écrire ces paroles. BuUus, le grand ennemi du Père Pélau, lui fait voir dans le seul endroit qu'il cite de cette Préface^, que le Père Pétau y a reconnu dans saint Justin « une profession de » la foi de la Trinité , à laquelle il ne se peut rien )> ajouter, aussi pleine , aussi entière, aussi efficace » qu'on l'aurait pu faire dans le concile de Nicéc : » d'où s'ensuit dans le Fils de Dieu la communion B et l'identité de substance avec son Père , sans » aucun partage, et en un mot la consubstantialité » du Père et du Fils. » Le ministre ne rougit-il pas après cela d'avoir osé dire que le père Pétau défend le mystère de la Trinité , comme aurait pu faire un arien et un socinien? Mais sans nous arrêter à ce passage, il ne faut qu'ouvrir la Préface du Père Pétau, pour voir qu'il entreprend d'y prouver, que les anciens « conviennent avec nous dans le fond, » dans la substance , dans la chose même du mys- » 1ère de la Trinité , quoique non toujours dans la » manière de parler; » qu'ils sont sur ce sujet sans aucune tache'' : qu'ils ont enseigné de Jésus-Christ, « qu'il était tout ensemble un Dieu inlini , et un » homme qui a ses bornes; et que sa divinité de- » raeurait toujours ce qu'elle était avant tous les » siècles , infinie , incompréhensible , impassible , » inaltérable, immuable, puissante par elle-même, » subsistante, substantielle, et un bien d'une vertu 1) infinie^ : ce qui était, ajoute le Père Pélau, une » si pleine Confession de foi de la Trinité , qu'au- » jourd'hui même, et après le concile de Nicée, on » ne pouvait la faire plus claire". » Voilà, selon M. Jurieu , établir la foi de la Trinité comme pouvait faire un arien. Enfin le Père Pétau remarque même dans Origène, la dicinilé de la Trinité adorable''; dans saint Denis d'Alexandrie, la coclernilé et la consubslanlialité du Fils; dans saint Grégoire Thaumaturge , un Père parfait d'un Fils parfait, tin Saint-Esprit parfait image d'un Fils parfait ; pour conclusion, la parfaite Trinité : et, en un mot , dans ces auteurs la droite et pure confession de la Trinité^ : en sorte que , lorsqu'ils semblent s'éloigner de nous, c'est selon ce Père", ou bien avant la dis[)ute, commedisait saint Jérôme'", moins de précaution dans leurs discours, le substantiel de la foi demeurant le même jusque dans Tertullien, dans Novatien , dans Arnobe , dans Lactancembmc, et dans les auteurs les plus durs" ; ou en lout cas
1. P<«.<7.293. — 2. Idem. — 3. Def. fid. Nie, sect. 2, c. 53, p. 109; Prœf. in t. it Theot. Doym., c. 3, M. 1. — 4. Prœf., c. 1, n. 10, 12, c. a, c. 3, etc.— 5. Idem. c. 4, m. 2. — 6. Ibid. — 7. Ihid., II. 3.-8. Ibid., n. 4, 5. — 9. Ibid., c. 3, n. 6. — 10. Hier. Apol. I nunc Apol. ii ad Ru/ln., lom. iv, part. Il, col. 409 et seu. — 11. Ibid., c. 5, n. 1, 3, 4.
des ménagements, des condescendances, et comme parlent les Grecs, des économies qui cmpêcliaienl de découvrir toujours aux païens, encore trop inlirmcs, l'intime et le secret du mystère avec la dernière précision et subtilité'. Par conséquent il est constant, selon le Père Pélau, que toutes les dilTérences entre les anciens et nous dépendent du style et de la méthode, jamais de la substance de la foi.
cm. Que ce que le ministre objecte du Père Pétau et de M. l'abbé Huel, nommé évéquc d'Avranelles , ne L'excuse pas. — Voilà d'abord une réponse qui ferme la bouche : mais d'ailleurs, quand ce savant jésuite ne se serait pas expliqué lui-inème d'une manière aussi pure et aussi orthodoxe qu'on vient de l'entendre , à Dieu ne plaise qu'il soit rien sorti de sa bouche qui approche des égarements de M. Jurieu. Ce ministre croit me mettre aux mains avec les savants auteurs de ma communion, en proposant à chaque page le grand savoir du Père Pétau et de M. Iluet '-, et lUc reprochant en même temps « que si j'avais traversé comme eux le pays » de l'antiquité, je n'aurais pas fait des avances si » téméraires; mais qu'aussi je ne savais rien d'ori- » ginal dans l'histoire de l'Eglise , et que ni je n'a- » vais vu par moi-même les variations des anciens , » ni bien examiné les modernes qui ont traité de » cette matière. » C'est ainsi qu'il m'oppose ces deux savants hommes. Mais quelle preuve nous donne-t-il de leur grand savoir dans les ouvrages des Pères? J'en rougis pour lui : c'est qu'ils les ont faits ce qu'ils ne sont pas, de son aveu propre; c'est-à-dire, le Père Pétau formcllemeiit arien, et M. Huel guère moins^. C'est ainsi qu'il met le savoir de ces deux fameux auteurs, en ce qu'ils ont imputé aux Pères des erreurs, dont lui-même il les excuse. Pour moi je ne veux disputer du savoir ni avec les vivants ni avec les morts; mais aussi c'est trop se moquer de ne les faire savants, que par les fautes dont on les accuse , et de ne prouver leurs voyages dans ces vastes pays de l'antiquité , que parce qu'ils s'y sont souvent déroutés. Je lui ai montré le contraire du Père Pétau par sa savante Préface. Pour ce qui regarde M. Huet , avec lequel il veut me commettre, il se trompe : je l'ai vu des sa première jeunesse prendre rang parmi les savants hommes de son siècle; et depuis j'ai eu les moyens de me confirmer dans l'opinion que j'avais de son savoir, durant douze ans que nous avons vécu ensemble. Je suis instruit de ses sentiments , et je sais qu'il ne prétend pas avoir fait arianiser ces saints docteurs, comme le minislre l'en accuse. A peine a-t-il prononcé quelque censure, qu'il l'ai doucit un peu après. Il entreprend de faire voir . dans les locutions les plus dures de son Origène i mènie^, comme sont celles de créature , et dans les autres, « qu'on le peut aisément justifier; que la » dispute est plus dans les mots que dans les cho- » ses; que si on le condamne en expliquant ses pa- » rôles précisément et à la rigueur, on prendra des » sentiments plus équitables en pénétrant sa pen- » sée. » Il est même très-assuré qu'il ne traitait pas exprès cette question , et qu'il n'a parlé des autres Pères que par rapport à Origène, ou pour l'é-
1. Ibid., c. 3. !i. 3, /. Aven., n. 2S. —2. P. 27S. - 3. Tab., Lell. XI. p. 291. — 4. Origen., c. 2, ï- 2, il. 10. 17, 24, 2S.
ETAT PRESENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
cluircir ou pour l'excuser. Enfin il est si peu clair que ce prélat fasse Origéne ennemi de la consubstantialité du Fils de Dieu, que pour justifier ce Père sur cette matière , le protestant anglais qui nous a donné son Traité de l'Oraison, nous renvoie également à M. Huetet à Bulliis'. Je n'en dirai pas davantage : un si savant homme n'a pas besoin d'une main étrangère pour le défendre; et si quelque jour il lui prend envie de réfuter les louanges que le ministre lui donne , il lui fera bien sentir que ce n'est pas à lui qu'il faut s'attaquer. Mais après tout, quand il serait véritable que le Père Pélau autrefois, et M. Huet aujourd'hui, auraient aussi maltraité les anciens que le prétend M. Jurieu, leur ont-ils fait dire, comme lui, que la nature divine est changeante , divisible et corporelle? Ontils dit que la perfection de l'Etre divin, sa spiritualité et son immutabilité n'étaient pas connues alors? que l'opinion conslante et régnante était opposée à la foi de la Providence? et les autres impiétés par où le ministre fait voir, qu'on ôlait à Dieu dans les premiers siècles, non- seulement ses Personnes, mais ce qui est pis, son essence propre, et les attributs les plus essentiels à la nature divine, que les païens mêmes connaissaient? Quand donc le ministre assure que j'épargne les savants de mon parti, et que je le poursuis en toute rigueur, lui qui en a dit Infiniment moins^; il jette en l'air ses paroles sans en connaître la force, puisqu'il n'y a rien eu jusqu'ici qui ait égalé ses égarements sur ce sujet. Il se vante « d'avoir dit en propres termes » dans ses Lettres de 1689, que les anciens faisaient » la Trinité éternelle, tant à l'égard de la substance » que des Personnes'. » Mais il y a dit précisément le contraire; puisqu'il y a dit, comme on a vu'', que le Fils de Dieu n'était dans le sein de son Père que « comme un germe , et une semence qui s'était )) changée en personne un peu devant la création.» Lorsqu'il blâme le Père Pétau d'avoir dit « que le » Fils de Dieu n'était pas une Personne distincte » du Père dès l'éternité^, » il le blâme de sa propre erreur; et lui-même l'assurait ainsi il n'y a pas encore deux ans, comme on a vu". » Si le Père Pétau est blâmable , selon lui, d'avoir fait arianiser quelques Pères, nonnulli , ou de les avoir tous comptés, très -peu exceptés, entre ces prétendus ariens'' ; que dira-t-on du ministre , qui , méprisant tout tempérament et tout correctif, ose dire à pleine bouche : et moi , je n'en excepte aucun ? Il n'en excepte ni n'en exempte aucun d'avoir dit que le Fils de Dieu, comme Verbe, avait deux nativités actuelles et véritables, l'une imparfaite dans l'éternité, et l'autre parfaite dans le temps*; ainsi qu'il avait acquis dans le temps un être développé et parfait, et que de Sagesse de Dieu il était devenu son T'erbe"; qu'il était donc imparfait, aussi bien que le Saint-Esprit, de toute éternité; et que sur ce fondement les anciens non-seulement avaient dit, mais avaient dû dire'" qu'il y avait entre les
1. Quàd Origenes de Filii cucudiu reclé sensit , consulalur Cl. Huetimin Origen. et Bulltts'nosler. Nota ad p. 5S lal.interpnl. — 2. Jur., Lett. vt, p. 291. — 3. P. 292. — 4. Ci-dessus, n. i, 5, 6. — 5. P. 2-49. — 6. Ci-dessus, n. 4, 5, 6. — 7. P. S51 — 8. P. 255, 257, 261, 262. — 9. Idem, i). 283. — 10. P. 264,
Personnes divines une véritable et réelle inégalité; en sorte que l'une fut inférieure à l'autre, nonseulement à raison de son origine , mais encore à raison de sa perfection. Où était donc la vérité de la foi, quand tous les Pores enseignaient unanimement cette doctrine, sans en excepter un seul? Ceux qui en ont dit, à ce qu'il prétend infiniment moins que lui, se sont-ils emportés à cet excès?
CIV. Que le ministre se distingue de tous les auteurs qui accusent les Pères d'arianiser, en ce qu'il met cette doctrine au-dessus de toute censure; ce que ni catholiques ni protestants n'avaient osé faire avant lui. — Mais voici enfin le comble de l'aveuglement et l'endroit fatal au ministre. Ceux qui ont fait selon lui arianiser les Pères, en ont-ils conclu comme lui, que la doctrine arienne fût tolérable, ou qu'elle n'eût jamais été condamnée dans les conciles , ou enfin qu'elle ne pût être réfutée par l'Ecriture? Tout au contraire, ils ont regardé ces sentiments comme condamnables et condamnés effectivement dans le concile de Nicée. M. Jurieu est l'unique et l'incomparable, qui non content de faire enseigner en termes formels à tous les Pères des trois premiers siècles, sans en excepter aucun, la divisibilité et la mutabilité de la nature divine avec l'imperfection et l'inégalité des Personnes, ose dire encore dans la sixième Lettre de 1689, que ce n'est pas là une variation essentielle : et en 1690, « que î l'erreur des anciens est une méchante philosophie, » qui ne ruine pas les fondements'; que celte théo- » logie, pour être un peu trop platonicienne, ne » passera jamais pour être hérétique , ni même » pour dangereuse dans un esprit sage^; » qu'elle n'a jamais été condamnée dans aucun concile; que le concile de Nicée avait expressément marqué dans son Symbole, qu'il ne voulait jms condamner V'vné^ gaiité que les anciens docteurs avaient mise entre le Père et le Fils', et que loin de condamner la seconde nativité qu'ils attribuaient au Verbe , ils la confirment par leur anathème^ : enfin non-seulement que cette doctrine n'avait point été condamnée, mais encore qu'elle n'était pas condamnable, puisqu'elle ne pouvait même être réfutée par les Ecritures. Voilà ce qu'a dit celui qui prétend en avoir dit infiniment moins que les autres, pendant qu'il s'élève au-dessus d'eux tous par des singularités qui lui sont si propres , qu'on n'en a jamais approché parmi ceux qui font profession cle la foi de la Trinité., Je ne lui fais donc point d'injustice de le distinguer, je ne dirai pas du Père Pétau, qui s'est réduit en termes formels'à des sentiments si orthodoxes , mais encore de son Scultet et des autres protestants qui ont le plus maltraité ces Pères; puisqu'aucun d'eux n'a jamais pensé à exempter de la censure des conciles et de toute condamnation, la doctrine qu'ils leur attribuent. On voit maintenant ce que c'est que ces insignes friponneries que le ministre ne rougit pas de m'imputer; et ou voit sur qui je pourrais faire retomber ce reproche , si je n'avais honte de répéter des expressions si brutales , qu'au défaut de l'équité et de la raison une bonne éducation aurait supprimées.
1. Tab.,Lett. Si, «)■(. 4, 11. 279. — 2. Pno. 297. — 3. Pair. 271. — 4. Pag. 273.
SIXIÈME ET DERNIER AVERTISSEMENT
SECONDE PARTIE
QUK I-l-; MIMSTBi; NIÎ Pi:i)T su nKFKNnilK DAITROUVliR LA TOLlillANCK UMVKnSELLE.
CV. AvaJitages que les tolérants tirent de la doctrine du ministre. — Ce qu'il y a de plus rare dans le senliuienl de M. Jurieu, c'est que cette bizarre théologie, qu'on ne peut ni réfuter, ni condamner, ni proscrire, et (ju'aucun homme de bon sens ne peut juger ni hérétique ni même dangereuse, tout d'un coup (je ne sais comment), devient entièrement intolérable : « A Dieu ne plaise, dit-il', » que je voulusse porter ma complaisance pour » cette théologie des anciens, jusqu'à l'adopter ni » même à la tolérer aujourd'hui. » Il veut donc dire qu'autrefois on aurait pu adopter, ou tout au moins tolérer cette théologie des anciens; mais aujourd'hui, à Dieu ne plaise : c'est-à-dire, qu'il la repousse jusqu'à l'horreur. Qui comprendra ce mystère '? Comment celte théologie est-elle si tolérable et si intolérable tout à la fois, si dangereuse et si peu dangereuse? Et pour trancher en un mot, pourquoi ne pas tolérer encore aujourd'hui une doctrine qui n'est condamnée par aucun concile; qui est approuvée au contraire par celui de Nicée; qui ne peut être réfutée par l'Ecriture; qui n'a contre elle ni les Pères , ni la Tradition ou la foi de tous les siècles, puisqu'on lui donne d'abord les trois premiers siècles à remplir? Voici la conséquence que le ministre a tant redoutée : c'est ici qu'il se rend le chef des tolérants ses capitaux ennemis; et ils se vantent eux-mêmes que jamais homme ne les a plus favorisés, que ce ministre qui s'ôchautïe tant contre leur doctrine. C'est en elîet ce qu'on va voir plus clair que le jour.
GVI. Trois réponses du ministre pour montrer que la doctrine, qui était tolérable dans les Pères, ne l'est plus à présent. — Le ministre propose la difficulté dans la septième Lettre de son Tableau , et pour y répondre dans les formes, il dit trois choses : la première, qu'il ne s'ensuit pas pour avoir toléré des erreurs en un temps, et avant que les matières soient bien éclaircies, qu'on les doive tolérer dans un autre, et après l'éclaircissement. La seconde, que les anciens docteurs n'ont été ni ariens, ni sociniens; et ainsi que la tolérance qu'on a eue pour eux ne donnera aucun avantage à ces hérétiques. La troisième , qu'ils n'ont erré que par ignorance et par surprise, et plutôt comme philosophes qu'autrement^.
CVII. Que le ministre se contredit lorsqu'il avance que celle matière est maintenant plus éclaircie , que durant les premiers siècles. — Mais dans toutes ses réponses il s'oublie lui-môme. Dans la première son principe est vrai; on tolère avant l'éclaircissement ce qu'on ne peut plus tolérer après : je l'avoue; c'est notre doctrine. Quand nous l'avancions autrefois, les protestants nous objectaient que nous faisions de nouveaux articles de foi. Nous répondions : Gela est faux; nous les éclaircissons, nous les déclarons, mais nous ne les faisons pas, à Dieu ne plaise. Après s'être longtemps moqué d'une si solide réponse, il y faut venir à la fin, comme à