‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 317 sur 631 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Passage de Jobius , auteur grec.

Nous n'avons rien de ce savant auteur que dans Photius , qui nous en donne d'amples extraits*. Mais il ne faut pas pour cela me dire, avec l'anonyme, que j'allègue je ne sais quel Jobius^. Photius, dont la critique est si juste, rai)pelle partout un bon auteur, un homme pieux et exact, attaché aux saintes études, et versé dans l'intelligence des Ecritures. M. de la Roque me demande sur la foi de qui je le place au cinquième ou au sixième siècle. C'est sur la foi du livre même, où l'on attaque souvent les sévériens , hérétiques de ce temps-là, sans qu'on y parle des hérésies de l'âge suivant; encore qu'à ne regarder que Te dessein de l'auteur, il y eut autant de lieu de les attaquer que les autres. Ce savant homme , nous représentant l'ordre dans lequel on reçoit les mystères, décide notre question en trois mots, et jamais un si court passage ne causa tant d'embarras aux ministres : Nous sommes baptisés, dit-il °, 7ious sommes oints, nous sommes jugés dignes du sang précieu.r. Il aurait plutôt nommé le corps que le sang, s'il eût parlé des adultes, à qui l'on donnait l'un et l'autre, et tou-

1. r. P,H., II. 2. — 2. La Roq., p. 119. — 3. Oennad., de Doym. KccL, cap. i.n. — 4. Phot., Bibliolh. cod. 22i'. — 5. Anon., p. l'j;. — 6. Lib. m, cap. xviii; Phot., p. 596.

sous UNE ESPÈCE. — SECONDE PARTIE.

jours le corps le premier; mais par rapport à ces temps, où la plupart de ceux que l'on baptisait étaient enfants des fidèles qu'on Ijaptisait dans l'enfance, il montre qu'on recevait le sang le premier; parce qu'on ne donnait que le sang dans le baptême, et qu'on ne prenait le pain céleste que dans le progrès de l'âge.

Sur cela nos ministres se brouillent entre eux. M. de la Roque dit d'une façon, et l'anonyme de l'autre, aussi peu d'accord avec lui-même qu'avec M. de la Roque. Ecoutons premièrement celui-ci. Après avoir récité ces paroles de Jobius : « On nous

» BAPTISE, ON NOUS OliNT, ON NOUS JUGE DIGNES DU SANG

» PRÉCIEUX ; que M. de Meaux, dit-il', ne triomphe » point; qu'il écoute ce qui suit : Moïse figurant

» CES CHOSES , LAVE PREMIÈREMENT d'eAU CEUX QU'iL

» CONSACRE (pour le sacerdoce) , puis il les h.\bille, » IL les oint, il les arrose de sang et les conduit i> A la participation des PAINS. » Jc confesse que ces paroles suivent celles que j'ai rapportées, et que Jobius y veut faire voir quelque sorte de ressemblance entre la consécration des sacrilicateurs de l'ancienne loi décrite dans l'Exode-, et la nôtre; ce qui n'est pas déraisonnable; puisque nous sommes tous par le baptême des sacrificateurs spirituels, comme dit saint Pierre'. Or Jobius fait consister cette ressemblance, en ce qu'à l'exemple des sacrificateurs que Moïse consacrait, ceux qui parmi nous ont reçu l'eau, l'habit blanc, l'onction et la communion du sang, reçoivent ensuite le pain de l'Eucharistie. Je le confesse, ils le reçoivent en leur temps et dans le progrès de l'âge; mais il faut, pour accomplir la figure, qu'ils aient, selon Jubius, reçu le sang avant le pain; ce qui ne serait pas arrivé, si à celle première fois on eût donné l'un et l'autre. Car enfin, pourquoi eùt-on renversé l'ordre, et dans une même communion donné le sang avant le corps? On ne donnait donc que le sang à la première communion, qui était celle des petits enfants nouvellement baptisés; et dans cette suite de passages, Jobius ne fait qu'appuyer ce qu'il avait avancé d'abord.

Mais, dit M. de la Roque\ il traite visiblement des adultes. L'anonyme lui répondra bientôt qu'il parle des petits enfants. Voyons donc sur quoi se fonde M. de la Roque, pour assurer avec tant de confiance que Jobius traite visiblement des adultes. Pour cela il produit ces paroles de notue auteur : Ceux qui ont été illuminés , (c'est-à-dire, baptisés, comme le ministre l'explique lui-même,) por^CTU des habits bla)ics durant sept jours. Est-ce là un caractère d'adultes? Les petits enfants baptisés n'étaientils pas appelés comme les autres, illuminés? Comme les autres ne portaient-ils pas un habit blanc durant sept jours? Le ministre ne l'ignorait pas; et c'est pourquoi, après avoir lui-même traduit Jobius, comme je viens de le rapporter, il se fonde sur la version du jésuite Scholtus, qui tourne ainsi : « Les » catéchumènes qui ont été baptisés marchent sept » jours durant avec des habits jjlancs. » Mais enfin ni le grec ne parle de catéchumènes, ni il ne dit que les baptisés marchent avec des habits blancs : il dit simplement qu'ils les portent, Aoca-irpo^op oûat , ils portent des habits éclatants; et le ministre lui-

1. La Eoq., p. 136. — 2. Exol., xxi.k. — 3. /. Pet., ii. 5. — •S. LaRoq., Rép., p. 134.

même reconnaît qu'il fallait traduire ainsi. Pourquoi donc alléguer cette traduction, si ce n'est pour embrouiller une chose claire? Quoi! parce que M. de la Roque ne trouve rien dans l'original de ce qu'il prétend , faudra-t-il que la version l'emporte sur le texte? Mais quelle misère d'opposer ici, comme fait ce ministre, les catéchumènes aux petits enfants; comme si les petits enfants qu'on exorcisait, qu'on bénissait, qu'on oignait pour le baptême , n'avaient pas toujours été appelés catéchumènes, et ne l'étaient pas encore dans nos Rituels! Mais enfin de quelque manière qu'on le veuille prendre, toujours faut-il nous rendre raison, pourquoi dans la communion, dont nous a parlé Jobius, il n'a nommé que le sang, qui, n'ayant aucun sens dans la communion des adultes, n'a de lieu que dans celle des petits enfants.

Que sert aux ministres que Jobius ait voulu confirmer cette coutume par des passages de l'Ecriture peut-être mal appliqués, et par des subtilités que l'hotius ne juge pas dignes de la gravité de la théologie'? Je n'ai pas besoin de soutenir tous les raisonnements de Jobius : je n'ai besoin que d'un fait, d'un point de coutume qu'il rapporte; coutume que Photius ne contredit pas , qui était donc trèsconstante et qui ne peut plus être contestée.

Voilà pour ce qui regarde M. de la Roque. L'anonyme parait procéder plus sincèrement, il avoue, contre M. de la Roque, qu'il s'agit du baptême dès petits enfants. Mais dans la suite il ne fait que brouiller; et forcé de rendre raison pourquoi Jobius n'a exprimé que le sang, il a voulu, sans en apporter la moindre preuve, imaginer une difTérence entre les enfants et les adultes, en ce que donnant le corps et le sang aux uns et aux autres, aux adultes on commençait par le corps, et aux enfants par le sang; ce qu'il prétend suffisant pour donner lieu à Jobius de nommer le sang tout seul. Mais jamais il n'y eut réponse plus visiblement illusoire que cellelà. Car si, comme l'anonyme le suppose, on voulait donner aux enfants, non-seulement le sang, mais encore le corps du Sauveur; quelle finesse trouvaiton à commencer par le sang et à renverser l'ordre de l'institution? L'anonyme tombe ici dans le trouble; et la manière dont il s'explique est si pleine de contradictions, qu'elle montre bien qu'il ne sait où il en est. « L'on commençait, dit-il ^, la nourriture » mystique des enfants par le breuvage du sang de » Jésus-Christ, mais qui n'était jamais séparé du » pain que l'on donnait devant ou après, ou même » dans le vin. » Qui vit jamais une confusion semblable? Le même homme dire en trois lignes qu'on donnait le vin le premier, et néanmoins qu'on donnait le pain devant ou après ou dans le vint Combien faut-il être frappé d'un passage, quand on tombe pour y répondre dans un désordre si visible? Mais laissons à part le désordre et les contradictions de l'auteur. Voyons la chose en elle-même. Donnaiton le corps devant le sang? cela ne se peut, puisqu'on demeure d'accord que c'est par le sang que l'on commençait? le donnait-on après? mais quelle raison de renverser l'ordre? le donnait-on avec et mêlé dedans? mais pourquoi donc nommer le sang et non le corps? Toutes les fois qu'on fait cette question à l'anonyme, il retombe dans le trouble. « Jo-

I. L'i Roq., Rép., p. 134. Anon., p. 203. — 2. Auon., p. 202.

DÉFENSE DE LA TRADITION SUR LA COMMUNION

» bius , (til-il, no parle que du sang, parce que c'ô- » lait le sang (|u'on donnait le premier, et que le

> pain ne se donnait qu'en pelitc quantité, et en- » core selon toute apparence, détrempée cl dissoute » dans le vin. » Que de suppositions b;\ties en l'air, et qui pis est, discordantes! Car comment est-ce que le sang, qu'on suppose donné le premier, se trouve tout d'un coup môle avec le corps? Mais quel vestige trouve-l-on alors de ce mélange, que l'Eglise grecque n'a connu que plusieurs siècles après'? Ce n'est pas assez à l'anonyme de mettre ici sans aucun témoin, sur une simple apparence, comme il le confesse, le pain dans le vin sacré; il faut qu'il y soit dissous et comme réduit en liqueur. On ne le peut trouver dans ce passage qu'en le rendant insensible. Est-ce ainsi qu'on mange le corps du Seigneur? les ministres ne pressent-ils si violemment la rigoureuse observance de ces paroles évangéliques , Mangez et buvez, que pour en venir à ces minuties? On a peine à souITrir aux Grecs modernes ces extravagantes subtilités : faudra-il pour

1. Ce rit de TEglise grecque, de mêler les deux espèces dans le calice, pour la cominuniou des fidèles, ne paraît pas sV'tre introduit vers le temps de son schisme, comme Bossuet l'a cru. Dans tous les projets de reunion entre les Eglises grecque et latine , on n'a jamais exigé que la première abandonnât sa pratique pur ce point: et les théologiens de Rome, fort attentifs jusque sur les moindres choses , et qui ne pardonnaient rien aux Grecs, ne formèrent aucune objection sur ce sujet'. La réunion se fit , Eans que le Pape entreprit d'y donner atteinte : les Grecs réunis l'ont conserve en Grcce et en Italie sans aucune opposition. Aussi le cardinal Bona desappruuve-t-il la vivacité avec laquelle le cardinal Humbert reprenait cette discipline**, qui méritait d'être respectée. Mais écoutons M. Renaudot***. « Pour commencer » par les Grecs , dit ce savant abbe , ils ont cette coutume si an- « cienne qu'on n'en peut certainement marquer le commence- » ment , que pour la communion des laïques , ils rompent pluy sieurs particules du pain consacré, qu'ils mettent dans le calice.

> Ensuite ils ont une petite cuiller avec laquelle le prêtre prend » une de ces particules trempées dans le sang précieux, et il la » donne ainsi aux communiants. II n'y a que les prêtres et les » diacres assistants à la liturgie, auxquels on donne le calice. » Les Grecs prétendent que saint Jean Chrysostome établit l'u- » sage de cette cuiller; mais il n'y en a aucune preuve certaine J* dans les auteurs ecclé>iastiques. Cependant on doit reconnaître » que cet usage est fort ancien, et au moins avant le con<'ile » d'Ephèse, parce que les nestoriens, qui s'étant séparés de l'Eglise

• catholique dans ce temps-là, conservèrent la discipline qui » subsist.iit alors, donnent la communion de cette manière, qui » est aussi en usage parmi les jacobites Syriens et Cophtes , les » Ethiopiens, les arméniens et tous les chrétiens du rit oriental. » Il s'ensuit donc d'abord, qu'avant le ve siècle, le calice a été re- » tranché aux laïques, sans aucun trouble et sans aucune plainte » de leur part ; personne ne croyant que cette nouvelle discipline » fût contraire à l'institution de Jésus-Christ. Il ne parait pas » que les uns ni les autres aient eu sur cela le moindre scrupule, » ni que les laïques se soient plaints des ecclésiastiques ; et on

• n'en peut imaginer aucune raison , sinon que tous étaient per- » suadés qu'on recevait également l'Eucharistie entière selon son » institution , quoiqu'actuellement on ne reçiit pas le calice. On » ne trouve pas que, peu'iant plus do douze cents ans, ces pa-

• rôles: Buvez-en tous, que les calvinistes croient si claires, » pour établir la nécessité de boire le calice , aient été entendues

• dans le sens qu'ils leur donnent; puisqu'on ne peut nier que

• recevoir avec une petite cuiller une particule trempée, n'est » pas boire le calice. Il est vrai qu'en cette manière les Grecs et

• les Orientaux reçoivent les deux espèces, quoiqu'autremcnt » que selon la première institution; mais on n'y peut trouver

• une entière conformité avec cette cène apostolique, dont les » protestants parlent toujours ; et sur laquelle ils n'ont jamais pu » s'accorder : tant de formes si différentes de l'administration de » leur cène , faisant assez voir qu'ils ont uoe idée fort confuse de » l'original. Les Grecs conviennent que la manière dont ils admi-

• nistrent la communion aux laïques , a été établie , afin de pré-

• venir l'effusion du calice : donc ce ne sont pas les Latins seuls

• qui ont eu de pareilles précautions, pour einpèch ir la profana- » tion do l'Eucharistie : et si elles sont une preuve certaine do

• l'opinion de la présence reolie, comme les ministres on convien-

• nent il faut que la présence réelle ait été crue plusieurs

» siècles avant toutes les époques qu'ils ont inventées d'un pré- » tendu changement do crcani*e, dont on leur a démontré 1 im- » possibilité. • Perpct. 'le ta fui, loin, v, liv. viir, c/i. i, p. 51.S, 549. Voyez aussi du même auteur, Lilurg. Orh'nt CoUect. loin. I, p. 282. 283, et Ooar., not. ad Euc'iolog., p. 152 et seq , {Hdit. de Déforis.)

' Perpétuité de la foi, t. v. p. 870. — '• Rer. I.iturrj., Iib. ii, r. xnii, n. 3. — "' Idem, p. STii.

expliquer Jobius, les placer dans les premiers siècles?

Que si tout ce qu'on répond à cet auteur, de quel(]ue côté qu'on le tourne, est visiblement ridicule, on ne peut plus contester que la coutume de communier les enfants sous la seule espèce du vin, ne se trouve trcs-clairement établie dans l'Eglise orientale. Quand Théodore de Mopsuesle nous ferait voir une autre pratique en quelques Eglises', comme l'anonyme le prétend; tout ce qu'on en pourrait conclure, serait quelque diversité dans une chose indilTérenle, ce qui sullil pleinement pour notre dessein; puisque les Eglises, qu'on supposerait avoir eu sur ce sujet différentes pratiques, n'en vivaient pas moins dans une parfaite unité, et ne songeaient pas seulement à s'inquiéter l'une l'autre : d'où résulte, sinon la pratique, du moins l'approbation de la communion sous une espèce dans toute l'Eglise. Car de conclure, avec l'anonyme, qu'il faut suppléer par Théodore de Mopsuesle ce qui manque à Jobius, c'est un raisonnement visiblement faux; puisqu'il ne peut rien manquer à Jobius, qui, expliquant de dessein formé l'ordre des mystères, assure positivement que l'on commençait par le sang, et suppose par conséquent qu'on ne donnait point le corps; puisque, si l'on eût eu à le donner, on aurait constamment commencé par là. Il n'y a donc rien à suppléer dans Jobius; et tout ce qu'on peut accordera Théodore de Mopsuesle, c'est peut-être qu'il aura vu d'autres pratiques en d'autres Eglises : ce qui ne fait rien contre nous. Je dis, peut-être; parce qu'après tout il se pourrait faire que les enfants dont il parle, à qui, selon lui , on donne le corps sacré, ne seraient pas des enfants nouvellement nés, mais des enfants un peu plus avancés en âge et qui commençaient à manger. A ceux-là il est véritable qu'on leur donnait, comme nous verrons, le pain sacré; et cela sulTit pour vérifier ce que Théodore dit en passant. Car il n'avait pas besoin, comme Jobius, qui explique de dessein l'ordre des mystères, d'entrer davantage dans le détail; et le corps lui était aussi bon que le sang pour ce qu'il voulait. Mais au fond cela n'importe point du tout, et je donne le choix aux ministres des deux réponses que je leur propose.

Pour ce qui est du prétendu Denys Aréopagite, allégué par M. de la Roquc^, le passage qu'il en rapporte , visiblement ne décide rien ; puisqu'il nous dit seulement, par une expression générale, qu'on admettait les enfants aux sacrés symboles. Les symboles, les sacrements, les mystères sont, comme nous avons vu, des termes généraux, qu'on mettait indifféremment au pluriel ou au singulier. Pour savoir précisément ce qu'ils signifient, si c'est le corps seulement ou le sang seulement, ou tous les deux, c'est la suite du discours, ou la coutume du temps et des lieux qui en décident. Jobius n'est pas éloigné du temps où les écrits de saint Denys ont commencé à paraître , et l'on sait qu'il en est parlé pour la première fois à l'occasion des sévériens, c'est-à-dire, de ces héréliqucs par lesquels nous avons fixé la date de Jobius. Ainsi les expressions générales de saint Denys peuvent être dôler-

1. Theod. Mops. Ap. Phol.,cod. 117. — 2. La Roi/., p. 118. Dion. Arcop., de Eccl, Hier., c. vu, S n; t. i, p. 37.!.

sous UNE ESPECE. — SECONDE PARTIE.

minées par celles de Jobius, qui nous montre les enfants communies avec le sang seul, sans que Photius, sévère censeur, qui critique expressément cet endroit , l'en ait repris : de sorte qu'on peut conclure que la pratique en durait encore , du moins dans une partie de l'Eglise grecque , où en eiïet nous ne voyons pas qu'elle ait jamais été changée.

Il n'en a pas été ainsi dans l'Eglise latine. Au huitième et neuvième siècle on donnait aux petits enfants, ou les deux espèces, ou quelquefois môme le corps seul ; ce qui n'est pas moins pour nous que si on leur eût donné le sang sans le corps. Témoin le livre des divins Offices (n'importe qu'il soit d'AIcuin ou d'un autre auteur du même âge), où l'on communie l'enfant avec cette formule : Le corps de Notre Seigneur cous garde pour la vie éternelle'. Nous avons vu la même formule usitée envers les enfants qu'on baptisait dans la maladie, à qui l'on disait simplement : Le corps de Notre Seigneur vous garde. Et on lit aussi dans l'Ordre romain , comme M. de la Roque et l'anonyme le reconnaissent-, qu'on ne doit pas sans une extrême nécessité donner la mamelle aux enfants , avant qu'ils aient reçu le corps du Seigneur. M. de la Roque prétend^, en vertu de la synecdoche, que par le corps on désigne ici le sacrement entier. Mais il le dit sans raison. On ne voit point dans ces Rituels de ces choses sousentendues : on y explique les choses nettement et tout du long; parce qu'on y veut instruire de tout l'ordre des cérémonies ceux qui avaient à les pratiquer; et toute cette diversité concourt à faire voir, ce que nous voulons, une parfaite indifTérence dans toutes ces choses.

Que sert donc à l'anonyme de nous alléguer Charlemagne, Théodulphe, Jessé d'Amiens et les autres du huitième et du neuvième siècle, avec les Sacramentaires de saint Grégoire, pour nous dire comment on en usait en ce temps-là? Pour défendre notre croyance, je n'ai pas besoin de soutenir qu'on ait toujours communié les petits enfants sous la seule espèce du vin. J'ai même montré qu'il n'était pas impossible de leur faire prendre du pain, si l'on eut voulu*. Si dans une chose indilTérente l'Eglise a varié au huitième siècle, loin de vouloir détruire par là ce qu'on a trouvé établi dans les premiers siècles et dès le temps de saint Cyprien, au contraire on revient dans la suite à l'ancienne coutume. M. de la Roque assure que le pape Pascal II permit de communier les enfants aussi bien que les malades avec le vin seul"^. Et quoi qu'il en soit, il est certain que dans le siècle où mourut Pascal, c'est-à-dire, dans le douzième, Guillaume de Champeaux, évèque de Ghàlons, dont j'ai produit le passage entier dans le Traité de la Communion^ , et Hugues de Saint-Victor, enseignent qu'ti faut donner la communion aux enfants avec le calice seul; ou comme dit Hugues de Saint-Victor, l'un des plus célèbres théologiens de son temps, sous la seule espèce du sang au bout du doigt, parce qu'il leur est naturel de sucer, et cela, dit ce grave auteur, selon la première institution de l'Eglise''.

1. Alc.de div. Off.; Bibl. PP., tom.x.pag. 259, til. de Sabb. Pas. Miss. G'tl Jam cit. — 2. La Roq., Réf., pag. 123. Anon., pag. 159. Ord. Ro,n. lil. de Bapt., tom. x, Bibl. PP. — 3. La Roq., p. 123. — 4. Traité de la Communion , p. 253, — 5. Pasc. II, Ep. XXXII, tom. X, Conc, col. 65(). La Roq., Rép., pag. 90. Hist. de la Comm., pag. 25. — 6. Traité de ta Comm., pag.2bô. — 7. Ub. I. de Sac, cap. xx, tom. \. Bibl. PP., pag. 1376.

M. de la Roque prétend ' que cette première i7istitution dont parle Hugues de Saint-Victor, regarde le décret de Pascal; mais il se moque. Appelleraiton la première institution de l'Eglise un décret donné seulement au douzième siècle et peu d'années auparavant? Il parait donc au contraire que l'expérience ayant appris que les enfants rejetaient le peu qu'on leur donnait de pain sacré , on crut qu'il était mieux d'en revenir à la première institution, qui avait été en vigueur dès le temps de saint Cyprien, encore qu'elle eut été interrompue durant quelques siècles; et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que Hugues de Saint-Victor, quoiqu'on ne donnât que le sang, ne laisse pas d'enseigner, après saint Cyprien et saint Augustin , qu'on satisfaisait à ce précepte, qui ordonne de manger la chair et de boire le sang pour avoir la cie^, tant celte tradition était constante.

Nous avons donc une claire démonstration de la vérité dans la pratique des premiers siècles, qu'on voit revivre dans les derniers; et tout ce qu'on peut conclure de la variation qu'on voit entre deux, c'est l'inditTérence que nous prétendons.

Pour les Grecs , si nos adversaires n'en veulent pas croire les auteurs catholiques , je les renvoie à M. Smith, prêtre protestant de l'Eglise d'Angleterre, qui en expliquant les rits de l'Eglise grecque moderne, avec beaucoup de sincérité et d'exactitude, a écrit naturellement qu'on y communiait les enfants sous la seule espèce du vin'. Il est vrai qu'il a depuis changé d'avis dans la seconde édition de son livre, et je ne m'en étonnerais pas, s'il avait apporté des preuves capables de faire changer un homme comme lui; mais puisqu'il nous donne pour toute raison des auteurs grecs, suspects autant que récents, on peut craindre qu'il n'y ait eu plus de complaisance que de raison dans son changement; et ce qui nous confirme dans cette pensée, c'est qu'il se fonde principalement sur le témoignage d'un archevêque de Samos, qui nous disait le contraire pendant qu'il était ici. M. Smith reconnaît lui-même l'insigne duplicité de son auteur, dans un livre qu'il vient de publier sous le titre d'Œuvres mêlées. « L'archevêque de Samos, dit-il\ a eu » honte d'avoir, par une trompeuse fiction , cor- » rompu la vérité quand je la lui avais demandée à » Paris, lorsqu'il y était dans le dessein de s'établir » en France. Mais depuis étant arrivé à Londres, » ne pouvant excuser sa dissimulation, il a reconnu » qu'il m'avait trompé par la précipitation de sa » langue et faute d'attention, et il a volontairement » corrigé son erreur. »

Mais enfin, quelles paroles nous a-t-il rapportées de cet auteur? Celles d'une lettre, où cet archevêque lui écrit qu'après le baptême^, le prêtre « te- » nant le calice où est le sang de notre Sauveur » avec le corps réduit en petites particules, y prend » dans une petite cuiller une goutte de ce sang ainsi » mêlé; de sorte qu'il se trouve dans cette cuiller » quelques petites miettes du pain consacré, ce qui » sufTit à l'enfaot pour participer au corps de Notre » Seigneur. »

Nous confessons ce mélange; et en cela l'archevê-

1. La Roq., p. 129. — 2. Joan., vi. — 3. Traité de la Comm., p. 255. Th. Smith., de Eccl. Grac. stat. hod., p. 104. l'« Edit. — 4. Miscel. Lond., an 16S6. Proem. de inf. Com. ap. Gr. — 5. Prœf., 2' Edit. Smith.

Dja'KNSE DE LA THADITION SIJll LA COMMUNION

que n'a pas truinpô M. Smilh. Il ne l'a pas trnmpû non plus en lui disanl qu'on voit nager dans la liqueur sainte </es particules doitt on communie les adultes; c'est ce que les Grecs appellent des marguerites ou des perles : et M. Smith demeure d'accord quû ce n'est pas de celles-là qu'on donne aux enfants; ce qu'il faudrait faire toutefois, si l'on voulait leur donner aussi bien le corps que le sang. On se contente de [irésumer qu'il s'attache k la cuiller de l'enfant quelques particules du pain consacré, comme M. Smith les appelle. Voilà comment, selon lui, on communie les enfants sous les deux espèces.

Il persiste dans ce sentiment; et dans l'Avertissement de son dernier ouvrage , où après avoir vu ce que j'avais dit sur son changement', il s'explique délinilivement sur la coutume de l'Eglise grecque, voici ce qu'il écrit ^; « Le pain consacré, » brisé avec grand soin en petites parties, est môle » avec le vin consacré, alin de communier les lai- » ques de ce mélange. Dans le calice ainsi préparé, » selon la coutume, le prêtre prend avec la cuiller » ce qu'il doit donner aux comninniants, et ce n'est » point d'un autre calice où il n'y ait point de mar- » guérites qu'on communie les enfants. Qu'on sup- » pose donc, afin que mon argument soit plus fort, » que le creux de la cuiller soit humecté du sang » seul, sans qu'il s'y attache aucune miette, quoi- » qu'il y en puisse avoir d'insensibles , et que cela I' puisse facilement arriver, lorsqu'on brise du » pain levé. Si c'est le sentiment de l'Eglise grcc- » que qu'on puisse communier sous une seule es- » pèce, qu'est-il nécessaire de les mêler toutes » deux, et de ne donner la communion que de ce » seul mélange? » Voilà tout l'argument de M. Smith. Mais je lui demande à mon tour : si c'est l'intention de l'Eglise grecque de donner aux enfants les deux espèces du sacrement, et aussi bien ce qu'on y mange que ce qu'on y boit; pourquoi, dis-je, choisit-on pour eux la liqueur seule, pendant qu'on donne aux adultes les particules sensibles du pain sacré? Que ne coule-t-on dans la bouche de l'enfant quelqu'une de ces marguerites, comme ils les appellent:' et en un mol que ne les fait-on manger aussi bien que boire, si l'on regarde ces deux choses comme inséparables? Le lecteur peut maintenant juger, si je n'avais pas raison de dire dans le Traité de la Communion^, que M. Smith eut aussi bien fait de demeurer dans son sentiment, que de se corriger de cette sorte sur des fondements si légers, et pour ne dire au fond que la môme chose.

Au reste, je me sens obligé de répéter encore une fois ce que j'ai dit, et ce que je prouverai en son lieu , que dans le septième siècle le mélange n'était pas encore connu parmi les Grecs. Il s'y est coulé insensiblement, sans que, dans une chose si indiiférenio , on se soit opposé au changement, ou qu'on ait pris soin de le remarquer. Pour moi du moins, je n'en sais autre chose, si ce n'est qu'il y était établi au dixième siècle, et que je n'en trouve rien , ni à l'égard des adultes, ni à l'égard des enfants dans tous les siècles précédents : ce qui montre que le mélange qu'on a voulu imaginer

1. Tr. de la Commun., pag. 255. — 'j. Miscct. Prœm. de inf. Com. — 3. Loc. cit.

pour se sauver de Jobius , est absolument chiuiôriqne.

Il nous reste encore à résoudre une légère objection de l'anonyme'. Cet homme, peu attentif à ce que je dis, suppose que je reconnais qu'on réservait le sang pour les enfants, et prétend détruire par là ce que je soutiens, que la réserve ne se faisait qu'avec le seul pain. Mais il n'a pas considéré que si la petite lille, dont j'ai rajiporté l'exemple, reçut le sang de Notre Seigneur, ce fut dans le sacrillce, et qu'il n'y avait aucun lieu à la réserve. Les autres enfants communiaient de même. Le baptême leur était donné à la messe le samedi saint, comme tous les Sacramenlaires le font voir; et s'il n'y avait quelque autre empêchement , on pouvait alors leur donner le sang sans qu'il eût été réservé, ou même les deux espèces nouvellement consacrées. Mais quand ils étaient malades, et qu'il les fallait baptiser à la maison, sans avoir le temps de dire la messe, nous avons vu que, comme aux autres malades, on ne leur donnait que le corps; ce qui achève de démontrer que la réserve ordinaire ne se faisait qu'avec l'espèce solide. Que si, dans quelques endroits, après qu'on eût pris la résolution de ne leur jamais donner le pain sacré, on les attendait quelque lemps avec le sang de Notre Seigneur, de peur de les priver tout à fait de la communion; Hugues de Saint-Victor, qui seul parle de cette courte réserve, ajoute, que s'il y a du péril ou à garder le sang , ou A le donner, il faut surseoir; c'est-à-dire, ne communier )ias les enfants : de sorte que, quelque désir (|n'eùt l'Eglise de leur donner la communion, elle aimait mieux les en priver que d'exposer le sang de Notre Seigneur au péril, ou d'être altéré en le gardant trop longtemps, ou d'être répandu à terre en le donnant à l'enfant. Voilà toutes les objections des minisires parfaitement éclaircies; et enlin j'ai démontré, dès les premiers siècles de l'Eglise, la solennelle communion des petits enfants sous la seule espèce du vin : coutume si peu bUlmée, parmi les lidèles, que l'Eglise lalinc la reprit vers le douzième siècle , et que l'Eglise grecque y persiste encore dans le fond.

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