Traité de la Commun., p
sous UNE ESPÈCE. — SECONDE PARTIE.
fantsdans le berceau, ne lui donnait pas une moindre approbation en donnant le corps seul aux autres enfants un peu plus avancés en âge; et je me souviens d'avoir promis tout à l'heure, de confirmer clairement cette vérité. Il me sera maintenant aisé de tenir parole, en faisant voir les faibles réponses de mes adversaires.
Je leur avais proposé' l'ancienne coutume de l'Eglise de Conslanlinople, comme l'appelle Evagrius-, de donner à de jeunes enfants ce qui restait des sacre'es parcelles du corps immaculé de Notre Seigneur, s'il y en avait un grand nombre. C'est qu'après la consécration, el pour faire la distribution du pain, on le partageait en morceaux ou en parcelles. Si après la communion il n'en restait que très-peu, le clergé suffisait pour le consumer; que s'il en restait beaucoup à consumer, on y appelait les enfants; et comme il ne pouvait manquer d'arriversouvent qu'il y en eût beaucoup de reste, cette sorte de communion sous une espèce était très-fréquente et trèsordinaire. Elle doit être aussi regardée comme trèsancienne , et Evagrius la remarque déjà comme ancienne dès le temps de Justinien et du patriarche Mennas, c'est-à-dire, au sixième siècle. On ne peut nier non plus qu'elle ne fût très-célèbre et connue par toutes les Eglises, à cause du miracle arrivé à un enfant juif, qu'Evagrius raconte dans le même endroit. Ce jeune enfant ayant communié en cette manière avec les autres enfants de son âge, en haine de cette action, fut jeté par son père, vitrier de profession, dans la fournaise brûlante, où il fut miraculeusement conservé; et ce miracle écrit en Orient par Evagrius, est rapporté en Occident à peu près dans le même temps, par saint Grégoire de Tours'.
A cette occasion j'ai rapporté une coutume semblable de l'Eglise de France^ marquée dans le célèbre canon du second concile de Mâcon en 585^, où il est porté « que tous les restes du sacrifice, )) après la messe achevée, seraient donnés , arrosés » de vin, le mercredi et le vendredi à des enfants » innocents, à qui on ordonnerait de jeûner pour » les recevoir. » Par où l'on voit combien était ordinaire cette communion ; et qu'elle avait ses jours réglés à chaque semaine, c'est-à-dire, le mercredi et le vendredi.
Il est bon de considérer ce que disent ici les protestants. Premièrement, le docte Saumaise, dans le Traité qu'il a composé contre Grotius de la transsubstantiation", sous le nom de Siraplicius Verinus, décide de son autorité, et sans en alléguer aucun témoignage, qu'en général on pourrait montrer que l'Eucharis'tie se donnait quelquefois aux catéchumènes et aux pauvres. Il ajoute au sujet des enfants dont Evagrius a parlé, « que leur âge ne i> leur permettant pas de communier au corps de » Jésus-Christ, ils recevaient des morceaux de «l'Eucharistie comme du pain commun, et non » pas du moins comme étant le sacrement de son » corps. »
M. de la Roque semble avoir suivi ce sentiment, et quoi qu'il en soit, il assure qu'en donnant ces restes aux enfants , on ne songeait à rien moins
1. Traité de la Communion, p- 256. — 2. Evag. Hist., Eccl., lib. IV, cap. XXXVI. — 3. Liff. de Glor. Mart., I, cap. x. — 4. Tr. de ta Com., loc. rit. — 5. Conc. Matis. ii, Can. vi; Lab., tom, V, col. 9S2. — 6. De Transsubst., an 164S.
qu'à les communier; ou comme il s'explique un peu après, que ce n'était rien moins qu'une communion légitime , ne craignant pas même de l'appeler une communion imaginaire' .
Toute la raison qu'il en allègue^, c'est premièrement que, selon Evagrius, on ne donnait aux enfants ces parcelles du corps de Notre Seigneur qu'en cas qu'il y en eut beaucoup de reste; d'où ce ministre conclut qu'on n'avait donc pas dessein de communier ces enfants, mais de consumer ces restes; et secondement, qu'on les leur donnait arrosés de vin.
Par cette dernière remarque, on pourrait croire que l'on n'avait pas dessein de communier les malades , à qui l'on donnait le pain sacré détrempé de la même sorte dans du vin ou dans quelque liqueur commune : chose ridicule el qui tombe par ellemême. Mais en général on va voir que le dessein de consumer les restes s'accordait très-parfaitement avec celui de communier les enfants.
C'est ce qui parait en premier lieu par les paroles d'Evagrius, qui appelle ces précieux restes, les particules sacrées du corps de Notre Seigneur, du même nom dont on appelait ce qu'on donnait aux fidèles pour leur communion; comme on l'a pu voir en divers passages que nous avons cités, et entre autres dans celui de la lettre de saint Basile à Césarius. C'était donc une véritable et parfaite communion.
Secondement, loin qu'il faille croire qu'elle fût extraordinaire, elle était si ordinaire et si fréquente, qu'on lui assignait des jours réglés, et encore deux jours par semaine, à savoir le mercredi et le vendredi, comme il parait par le canon de Mâcon.
Troisièmement , il parait encore par ce canon que ces parcelles étaient restées du sacrifice; et par conséquent qu'elles avaient été consacrées avec celles dont on avait communié les autres fidèles. Or que la consécration eut un effet permanent dans la croyance de l'ancienne Eglise, la communion domestique et la communion des malades ne permettent pas d'en douter; et loin qu'on puisse montrer que le pain une fois consacré pût perdre sa consécration, nous avons vu saint Cyrille qui traite d'insensés ceux qui le croient. Ces parcelles dont il s'agit étaient donc véritablement consacrées et la matière d'une véritable communion.
Quatrièmement, on voit la môme chose par la précaution qu'on prend dans le canon de Mâcon, de ne donner aux enfants ces restes sacrés, que lorsqu'ils seront à jeun, qui était la précaution ordinaire et universelle dans la communion véritable.
Cinquièmement, la suite du même canon le démontre d'une manière à ne laisser aucune réplique. i Car voici comme il commence' : « Nous ordonnons » que nul prêtre n'ose célébrer la messe après avoir » mangé ou bu; car il est juste que l'aliment cor- » Corel aille après le spirituel. La chose a déjà été » définie dans le concile de Carihage, et nous joi- » gnons notre décret à celte définition, ordonnant » avec ce concile que le sacrement de l'autel soit » toujours célébré à jeun, si ce n'est au jour du » jeudi saint. » Après quoi ils ajoutent, comme un accessoire de ce décret, ce que nous venons de dire
1. La Eoq., p. 15G, 158. - 2. Pag. 157. — 3. Conc. Malisc. Can. VI, ubi sup.
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DÉFENSE DE LA TRADITION SUR LA COMMUNION
des enfanls : qu'il leur faiil donner les rcslcs du sacrifice, en leur ordnniianl d'iHre à jeun, inducto jEJUNio : ce (lui munlre qu'ils rrfxardaienl celle comniunii)n comme do même nature ([ue loules les autres, et comme devant être prise avec la môme vônéralion et la môme prôparalioii.
Sixiômemcnl, la môme chose parait encore par la précaution que l'on prend de ne donner ces restes sacrôs qu'à des innocents, c'est-à-dire, de ne les donner qu'à ceux dont l'Age innocent et exempt de crime conservait la grâce du baptême entiôre; de peur qu'ils ne mangeassent leur jugement, faute de discerner le corps du Seigneur, comme dit saint Paul.
En septième lieu, ce sens est confirmé manifestement par le dix-neuvième canon du troisième concile de Tours' : « Il faut avertir les prôtres, qu'a- » près avoir achevé la messe et communié, ils ne » donnent pas indiflcremmcnt le corps de Notre 1) Seigneur aux enfants ou aux autres personnes » présentes; de peur qu'au lieu d'un remède, ils » ne s'acquièrent la damnation, s'ils se trouvent » coupables de grands péchés : « précaution qui revient, en ce qui regarde les enfants, à celle du concile de Màcon, oii, pour consumer ce qui restait après le sacrillce et la communion, on choisit des enfants innocents. Et c'est à quoi regardait ce second concile de Tours, lorsqu'il défendait de donner, après le sacrifice et la communion, le corps de Notre Seigneur, indifféremment à toutes sortes d'enfants ou à toute autre personne qu'on présumait n'être pas innocente.
En huitième lieu, le miracle môme raconté par Evagrius, répété par saint Grégoire de Tours, et célébré par toutes les Eglises, fait liien voir qu'on y regardait cette communion comme véritable et parfaite; puisqu'on lui attribue un aussi grand miracle que celui de conserver un enfant dans une fournaise ardente : effet que les chrétiens n'auraient jamais allribué à une communion imaginaire , comme M. de la Roque ose la nommer.
En neuvième lieu, il parait de là que ce ministre ne peut tirer aucun secours du doute qu'il veut répandre sur un fait si miraculeux et si célèbre. Il suffit que les chrétiens l'aient cru, pour faire voir qu'ils regardaient ces sacrées parcelles comme le corps de Notre Seigneur : et quand les ministres voudraient répondre que, pour croire un si grand miracle, il suffit (pi'iis regardassent ces parcelles comme le sini[)le sacrement du corps, c'en est assez pour coiTclurc que c'était donc selon eux le vrai sacrement, et fpie jamais on n'aurait attribué une pareille verlu à des parcelles retournées à leur simple nature de jiain commun, ou qui auraient perdu leur consécration.
En dixième lieu, il ne sert de rien de dire avec le même ministre^, que ce miracle est allribué, non à cette communion imaginaire, mais à une femme vêtue de pourpre, c'est-à-dire, à la sainte Vierge. En elfct, Evagrius le raconte ainsi; et Grégoire de Tours rapporte que l'enfant interrogé sur sa conservation miraculeuse, répondit, « que cette femme • qu'on voit assise sur une chaise avec un petit » enfant sur son bras dans l'église où il avait pris
1. Tom. m. ConcU. Gall., an. S13. Lab., tom. vu, col. I-'Gl. — 2. La Roq.,}-:. 157.
» le pain avec les autres enfants à la table, l'avait » enveloppé do son manteau pour le défendre dos » flammes. » Mais c'est Irop visiblement se moquer de nous, (lue de nier sous ce prétexte que les auteurs, dont nous apprenons ce merveilleux ell'et, ne l'aienl pas attribué principalement à la communion; puisqu'ils le posent au contraire comme le fondement de tout le miracle, le reste n'étant récité que comme le moyen de l'exécution.
Onzièmement, et quand M. de la Roque dit que cette circonstance que j'ai lue, de la femme vêtue de pourpre, détournera de cette narration toutes les personnes raisonnables , je vois bien ce qui l'a piqué. C'est qu'il est fâché de voir avec la communion sous une espèce tant d'autres choses qui le blessent ; comme, par exemple, l'intervention de la sainte ■Vierge dans un tel miracle. Il y faut encore ajouter qu'il arriva dans la basilique qui porlait son nom; car c'est aussi ce que reniar(|ue Grégoire de Tours : que son image y était en lieu éminent, d'où la vue en avait frappé le jeune cnfaiit, quand il s'approcha de la table : qu'elle y était revêtue de pourpre; el que tout cela parait au cinquième siècle. Si j'ai omis ces circonstances, qui n'étaient assurément guère nécessaires à mon dessein, je ne suis pas fâché maintenant que M. de la Roque m'ait obligé à les dire.
Enfin Grégoire de Tours ne nous permet pas de douter qu'il ne s'agisse en ce lieu d'une véritable communion; puisque répétant ce que raconte Evagrius de cet enfant juif, qui reçut avec les autres enfants les parcelles du corps immaculé de Notre Seigneur, il dit qu'il reçut avec eux le gloricu.r corps et le sang de Notre Seigneur; où il ne faut pas s'imaginer qu'il ait voulu jiarler des deux espèces; car jamais on n'entend parler dans l'antiquité des restes du sang précieux. Si l'on en demande la raison, nous la dirons peut-être en lieu plus propre; mais enfin le fait est constant. C'est du corps seul qu'on consumait dans le feu les précieux restes dans l'Eglise de Jérusalem selon Hèsychius ; c'est du corps dont on donnait aux enfants les sacrées parcelles dans les conciles de Màcon el de Tours : c'est du corps immaculé donl parle Evagrius; el les protestants qui fourent partout, si l'on me permet de parler ainsi, leur synecdoche , ne se sont pas avisés de l'employer en ce lieu. On peut donc tenir pour certain que c'est le corps seul , ou plutôt la seule espèce du pain que cet auleurappellc le corps et le sang, par une locution dont nous avons déjà vu plusieurs exemples; mais celui-ci est formel et inconteslable. C'est |)ouniuoi Grégoire de Tours fait dire à l'enfant , qu'il avait pris le pain à la table arec Irs autres enfants ; el il est digne de remarque, (pi'en faisant jiarhT un enfant juif, ignorant des mystères aussi bien que du langage de l'Eglise, il lui fait nommer sini[)lcincnt le pain. Mais lui qui élait évoque , et qui nomme naturellement , non le signe , mais la chose même, parle selon la phrase ecclésiastique, cl l'inséparable union du corps et du sang lui fait joindre les noms de tous les deux par rap|iorl à une seule espèce.
Il est donc jdus clair que le jour qu'on croyait véritablement communier ces enfants, encore qu'on ne les communiât que sous une espèce. C'est une erreur insensée, selon les Pères, de croire que la
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consécration eiit cessé dans les précieuses parcelles qu'on leur donnait; et les paroles que nous avons rapportées de M. Saumaise nous font bien voir ce que c'est que ces grands savants, lorsqu'enllés des sciences humaines, ils entreprennent de décider, par leur propre sens, de la tradition de l'Eglise. Ce docte Saumaise ne dit pas un mot qui ne soit, je ne dirai pas cà un tel homme, une ignorance grossière, mais la marque d'une pitoyable prévention. Croirait-on qu'un tel docteur, qui sans cesse feuillelail les livres, où l'on trouve partout la communion des petits enfants, ait pu dire que les petits enfants n'avaient pas la permission de communier, et qu'on leur donnait, à la place, des morceaux de l'Eucharistie réduite à n'être plus que du pain commun'/ Mais quelle audace d'appeler du pain commun , ou en tout cas quelque chose qui ne i'ijt pas regardé comme le sacrement du corps, ce que l'auteur qu'il produit appelle les sacrées parcelles du corps immaculé de Notre Seigneur? Quelle précipitation à un homme qui dévorait et retenait dans sa mémoire tant de livres, de ne songer pas seulement aux canons de Alàcon et de Tours, où sa prétention est si visiblement condamnée? Et quel prodige enfin, de dire qu'on donnait l'Eucharistie aux catéchumènes et aux pauvres, faute d'avoir distingué l'ordre des mystères? Car il est vrai , comme il est porté dans l'Ordre romain', qu'avant la consécration, le pontife ou l'officiant regardait ce qu'il y avait d'oblation dans les vaisseaux qui servaient à cet usage, afin que s'il y en avait trop on la mit en réserve, pour en faire le pain bénit, comme il est porté en d'autres endroits, et pour être employée à la subsistance du clergé et du peuple; mais qu'après la consécration, on en ait jamais fait un tel usage, c'est un prodige inouï à tous ceux qui ont quelque idée des antiquités ecclésiastiques.