Idem, p
Lu Roq., Ri-p.,p. 190. —
DÉFENSE DE LA TRADITION SUR LA COMMUNION
perpétuelle alTeclalion d'éviter une chose, non-seulement bonne, mais encore trcs-conimune clans l'Eglise. C'est ce que j'avais objecté : c'est à quoi ce minisire ne réplique rien; et après avoir dit, sans preuve , qu'il ne pouvait accorder à M. de Mcaux une liberté qui ne fut jamais, et une di/jlculté imaginaire et sans fondement' ; encore que le fondement en soit dans les paroles de saint Léon même; il passe insensiblement au passage de saint Gélase, où il espère trouver plus d'avantage.
L'anonyme, selon sa coutume, entre plus franchement dans la diiïicullé; mais aussi, selon sa coutume, il découvre plus clairement et plus tôt le faible de sa cause^. Premièrement, il me fait dire que dans l'assemblée des fidèles, plusieurs ?ie communiaient ordinairement que sous la seule espèce du pain. Mais encore qu'il le répète deux et trois fois , je ne l'ai pas dit une seule. J'ai dit seulement qu'il était libre de communier sous une espèce ou sous deux; et j'avouerai môme, si l'on veut, ce que je crois aussi le plus raisonnable, qu'on recevait plus communément les deux espèces qu'une seule. Mais si on les recevait nécessairement toutes deux, où se cachaient les manichéens? et comment n'étaient-ils pas découverts d'abord? C'est aussi ce qui arriva, réplique l'anonyme. Il se trompe. Saint Léon dit bien qu'ils furent découverts; mais il parait, par tout son discours, qu'ils ne le furent ni aisément ni d'abord. Que si l'on veut supposer que la communion d'une espèce ne fut jamais libre; encore un coup, où se cachaient ces hérétiques, et pouvaient-ils un seul jour tromper les yeux de toute l'Eglise?
« Plusieurs se cachaient, dit l'anonyme', parce » que ce n'était pas une même personne qui don- » nait le pain et le vin; mais l'évoque ou le prêtre » donnait premièrement le pain; ensuite un diacre » portait à chacun en son rang la coupe sacrée. » Je l'avoue, et je ne sais plus, dans cette supposition, où l'anonyme pourra cacher les manichéens. Car enlin ce diacre voyait bien d'abord si quelqu'un refusait la coupe. C'était fait d'eux aussitôt, et les voilà découverts dès le premier jour. L'anonyme, ainsi convaincu par ses propres mots, t.tche ici de faire passer doucement une autre manière de communier, où le fidèle qui avait ret^'u le pain sacré allait prendre la coupe à une autre table ; ce qui faisait, poursuit-il , qu'on ne pouvait pas toujours si bien observer ceux qui refusaient le calice. Mais cette double table est clairement une pure fiction, que les ministres ont prise dans leur cène. L'Eglise ancienne n'en connaissait qu'une d'où l'on donn;Vtaux lidèles le corps et le sang qu'on y avait consacrés. La communion se donnait, comme l'anonyme l'a dit d'abord naturellement. On le voit dans l'Ordre romain, où ceux à qui l'officiant venait de porter le pain, reçoivent la coupe sacrée du diacre cpii le suivait. Ainsi ([uelque confusion que l'anonyme ait voulu ici se figurer dans la multitude, le diacre, soit qu'il n'y en eut qu'un, soil(]ue dans les églises nombreuses plusieurs se partageassent comme par cantons, en allant de rang en rang, ne permettaient à personne d'échapper à la vue, et la réception du sang n'était pas moins éclairée que celle du
1. Pag. 193. — 2. Anon , II. part., ch. vi, pnti. 233. 2ii. — 3.P,tg. 234,235.
corps. Or, l'anonyme suppose qu'on remarquait dis tinctemenl tous ceux qui recevaient le corps; et en efTet saint Léon reconnaît que les manichéens le prenaient tous. On remarquait donc aussi distinctement ceux qui recevaient le sang; et si tous étaient obligés de le recevoir, il ne restait plus d'évasion aux manichéens.
Plus l'anonyme avance, plus il s'embarrasse; car voici sa dernière fuite' : « Il pouvait encore y » en avoir qui ne faisaient pas difficulté de s'ap- » prêcher de la communion du calice, et ou fai- » salent semblant d'en boire, ou en buvaient un 1) peu qu'ils retenaient à la bouche pour le rejeter, » ou lorsqu'on leur présentait la coupe, s'excu- » saient sur l'impossibilité naturelle de boire du » vin, ce qui paraissait une légitime excuse. » Tout le monde voit assez où l'on en est, quand on a recours à ces subterfuges. Car premièrement, pour ceux qui n'auraient fait, pour ainsi dire que toucher la coupe du bout des lèvres sans rien avaler, leur artifice trop grossier n'aurait jamais imposé aux diacres, qui levaient eux-mêmes la coupe pour en faire boire, et qui dans la distribution d'un si grand mystère étaient très-attentifs à ce qu'ils faisaient. Pour les autres, qu'on veut supposer avoir pris du vin dans la bouche, et l'avoir ensuite secrètement rejeté, si c'eut été de ceux-là qu'on eût à la fin découverts, saint Léon n'aurait pas manqué de leur reprocher ce nouveau genre de sacrilège. Ce n'est donc point de telles gens qu'il veut qu'on remarque; puisqu'aussi bien on se serait trop vainement tourmenté à les remarquer. C'est, comme disait saint Léon , ceux qui recevaient avec une bouche indigne le corps de Notre Seigneur, et e'vitaient absolument de boire son sang. U est clair qu'on leur voyait aussi ouvertement laisser le sang, qu'on leur voyait ouvertement recevoir le corps; et s'il eut été question de la secrète profanation dont l'anonyme les accuse, il eût été aussi aisé de la leur imputer à l'égard du corps qu'à l'égard du sang, puisqu'il n'eût rien paru de l'une non plus que de l'autre. Ainsi tout ce que dit l'anonyme est imaginaire. Car pour ce qui est du dernier refuge qu'il s'imagine trouver dans ceux qui auraient pu prétexter l'impossibilité de prendre du vin, qui ne voil qu'un cas aussi rares et dont à peine on trouverait un ou deux exemple, dans les assemblées les plus nombreuses, aurait paru une excuse trop visiblement alTeclée pour tous les manichéens? Il n'y a donc visiblement aucune ressource dans toutes les suppositions de nos adversaires, pendant que tout esl clair dans la nôtre; puisque la liberté de conmiunier sous une ou sous deux espèces cachait d'aljord les manichéens, et que l'affectation de n'en prendre qu'une les découvrait dans la suite.
Le décret tant vanté du pape Gélase, confirme notre sentiment. En voici les propres paroles^ : « Nous avons été informés que quelques-uns, après » avoir seulement pris une parcelle du corps sacré, » s'abstiennent du calice du sacré sang; lesquels 1 certes, {)uisqu'on sait qu'ils sont attachés à je » ne sais quelle superstition, nescio qua superstir> TiONE DOCENTUK ADSTRiNGi ; OU qu'ils prennent les » sacrements tout entiers , ou qu'ils en soient tout
1. Anon., p. 235. — 2. Apud Gral. de Cousecr., lUst. 2, cap. ï II.
sous UNE ESPECE.
SECONDE PARTIE
» à fait privés, parce que la division d'un seul et » môme mystère ne se peut faire sans un grand sa- » crilége. »
Tous les protestants triomphent de ce passage, et M. de la Hoque en particulier triomphe des paroles de Cassander, qui , dit-il ', ne 7ious permellent pas de douter du vrai sens du témoignage de Léon, ni du décret de Gélase ; comme si , dans la recherche que nous faisons de la tradition ancienne, les paroles d'un auteur si récent et si amhigu , étaient une loi pour nous. Quelle illusion I Mais puisqu'il estime tant cet auteur, qu'il écoute ce qu'il a dit sur le décret de Gélase , dans le dernier ouvrage où il a parlé de la matière des deux espèces- : Ce qu'on objecte de Gélase , que la division d'un seul et même mystère ne se peut faire sans un grand sacrilège, regarde ceux qui refusaient dans la cormnunion publique le calice qu'on leur présentait , parce qu'ils croyaient que le corps de Notre Seigneur n'avait point de sang. Ainsi ce refus du sang qui fait un même mystère avec le corps, faisait qu'on niait en Jésus-Christ un vrai sang naturel; ce qui était sans doute un grand sacrilège.
Ce n'est point par l'autorité d'un auteur moderne, mais par l'évidence de sa raison, qu'on est forcé de mettre la division du mystère que saint Gélase a réprouvée , non pas à prendre le corps sans prendre le sang, ce qui se faisait innocemment en tant de rencontres que nous avons vues ; mais à nier le sang de Jésus-Christ, et à le retrancher du mystère, comme ne pouvant en faire aucune partie , et comme n'appartenant pas à l'institution de Notre Seigneur.
En effet, le pape Gélase fonde la condamnation de ces hérétiques, qu'il accuse de diviser le corps et le sang, non sur une raison générale, mais sur leur particulière superstition; « lesquels certes, » dit ce grand pape, puisqu'on sait qu'ils sont at- » tachés à je ne sais quelle superstition, ou qu'ils )> prennent les sacrements tout entiers, ou qu'ils » en soient tout à fait privés. » La question est décidée en notre faveur par ce puisque du pape Gélase. Aussi M. du Bourdieu l'ôte-t-il de sa traduction, et voici comment il traduit : « Je ne sais à » quelle superstition ils sont attachés : qu'ils pren- » nent les sacrements entiers, ou qu'ils soient » privés des sacrements entiers. » La liaison l'incommodait, et il ne pouvait souffrir que la condamnation de ce grand pape se trouvât seulement fondée sur une superstition, qui assurément ne nous convient pas. Cependant quand je lui reproche une si honteuse et si manifeste corruption du texte , M. de la Roque le trouve mauvais : « En un «autre, dit-il', que M. de Meaux , j'appellerais » cela vétiller et chicaner,* mais le respect que j'ai » pour lui m'empêchera toujours d'user de ces ter- » mes à son égard. J'aime mieux dire qu'il y a dans » ses remarques un peu trop de délicatesse et de » subtilité. » Malgré son fade compliment, on voit bien qu'il me veut traiter de vôliUard et de chicaneur; et moi, sans m'en émouvoir, je rapporte ce passage entier, afin seulement qu'une bonne fois on apprenne à connailre les ministres, qui n'insultent jamais davantage que lorsque leur tort est plus vi-
1. La Roq., p. 193, 194, 195. —2. ConsuU. Cass., Art. xxii, de uliaq. spec. — 3. La Roq., p. 197, 19S.
sible. Car le moyen de défendre une fausseté si complète? Si le puisque ne faisait rien dans le texte de saint Gélase, pourquoi M. du Bourdieu l'eùt-il ôté? N'est-ce rien faire dans un corps humain que d'en ôter les nerfs et les ligaments? C'est un pareil attentat d'ôter à un discours les particules qui en font la connexion. Que la superstition qui fait ici le sujet particulier du pape Gélase soit celle des manichéens ou non, comme le veut l'anonyme après Calixle et du Bourdieu, il ne nous importe : il nous suffît que le puisque restreigne la condamnation à ce cas particulier; quoiqu'au fond il n'y ait pas lieu de douter que ces superstitieux, dont parle Gélase, ne fussent les manichéens. On les voit dans la même erreur et dans la même pratique que saint Léon avait remarquée dans ces hérétiques. Du temps du pape saint Gélase , ces hérétiques continuaient à se cacher dans Rome; et il est expressément marqué dans sa Vie, « qu'il découvrit à Rome des mani- » chéens, qu'il les envoya en exil, et qu'il fit brûler » leurs livres devant l'église de Sainte-Marie'. » C'était l'un des caractères des manichéens de se mêler secrètement parmi les lidèles, pour les infecter insensiblement de leur erreur. Le terme de superstition, dont se sert le pape Gélase, convient manifestement à cette hérésie, pleine d'observances et d'abstinences superstitieuses; et c'en était l'un des caractères, que saint Augustin et les autres Pères ne cessent de leur reprocher. Les ariens, les pélagiens , les nestoriens, et les autres, hérésies de ce temps-là n'avaient point ce caractère. Si saint Gélase l'appelle, je ne sais quelle superstition , ce n'est point par ignorance, comme nos ministres le veulent croire; c'est par mépris, ou parce qu'il n'était pas nécessaire de l'expliquer davantage dans un court décret.
Personne ne doutera donc, comme je l'avais remarqué^, que ces superstitieux de Gélase n'aient été des restes cachés de ces manichéens , que saint Léon avait découverts; et soit que son ordonnance, qui ne tendait, comme on a pu voir, qu'à faire que l'on prit garde aux manichéens, ne fût pas encore assez précise; soit que, durant trente à quarante ans qui s'écoulèrent depuis son pontilicat jusqu'à celui de Gélase, l'observance s'en fût relâchée, ou qu'on crût avoir extirpé la maudite secte, il en fallut venir à un décret plus exprès et à un ordre plus particulier de refuser absolument la communion à ceux qui obstinément et par des raisons sacrilèges en rejetaient une espèce. Alors on ne peut douter que, pour éviter tout soupçon, les lidèles n'aient reçu les deux espèces; mais pour en faire une loi , il fallut et une ordonnance et un motif particulier; et quelle que fût la secte qui donna lieu à cette ordonnance, soit celle des manichéens, soit celle des encratites ou abstinents, que l'anonyme distingue en vain du manichéisme', puisqu'ils en étaient une branche, ou celle des aquariens, ou enlin des superstitieux, tels que voudront les ministres, qui fuyaient le vin comme une chose dangereuse'' ; toujours dcmeurera-t-il pour indubitable, et que nous ne sommes pas de ces gens-là, et qu'en tout cas il fallait que la communion sous la seule espèce du pain fût permise même dans les assemblées, puis-
1. Anast. Bibl., VU. Gelas. — 2. Traité de la Communion, p. S(jO. — 3. Anon.,p. 237. —4. Pag. 23S.
DKFKNSE DK LA TUADITION SUR LA COMMUNION
i(ue, pour l'en exclure luul à l'ait, ou a eu Ijesoin (l'une occasion el d'une défense parliculiére.
Qu'il me soil ici iiermis do l'aire observ(M' à nos frères les arlilices dont on s'esl servi pour leur cacher une chose claire. D'abord leurs niinislres triomphent de l'aulorilé de deux papes, qui pourtant sont contre eux. M. de la Roque, pour leur l'aire accroire que la chose est décidée contre nous , emploie, comme un moyen pôremptoire, la plus mince autorité qui l'ut jamais; et c'est celle de Cassandcr. Ce Gassander, dans le fond et dans son dernier ouvrage, est contraire à ses prétentions. Pour faire valoir contre nous le passage de saint Gélase , M. du Bourdieu le tronque, et M. de la Roque excuse une fausseté si manifeste. Malgré tous leurs vains elforts, ces ministres ne peuvent trouver aucun cas où les paroles de ces deux grands papes cadrent à leurs hypothèses. Elles conviennent parfaitement avec la notre, et nous rendons une raison Irès-claire, tant de la dissimulation que de la découverte des manichéens. On se jette après tout cela dans des discussions inutiles, pour rechercher l'hérésie que saint Gélase réprouve; et enfin, quelle qu'elle soit, notre cause demeure toujours également bonne; et la communion sous une espèce parait tellement permise en elle-même, qu'on ne la blûme qu'en ceux qui s'y engageaient par des erreurs particulières que nous détestons. Voilà quelle est la doctrine dont on veut nous faire à présent le principal motif de séparation , et le principal objet de toute la Réforme.
Que si, pour achever de se convaincre, on veut voir dans d'autres exemples la liberté que nous soutenons de communier sous une ou sous deux espèces , môme dans les assemblées de l'Eglise , en voici un du temps de saint Chrysostome; c'est-àdire du quatrième siècle, et près de cent ans avant saint Léon. Il est célèbre, et le voici comme il est rapporté par Sozomône'. ■! Un homme de la secte » des macédoniens , (c'est celle où l'on niait la divi- » nité du Saint-Esprit ,) avait une femme de sa re- » ligion. Converti par les sermons de saint Chrysos- » tome , il la menaça de se séparer d'avec elle , si » elle ne communiait avec lui aux saints mystères. » Elle le promit, et le temps des mystères étant arj) rivé (les fidèles entendent ce que je veux dire,) la » femme retint ce qu'on lui avait donné, (c'était le » pain consacré,) et prit en cachette ce que sa ser- » vante lui avait secrètement apporté de la maison; » (c'était du pain commun qu'elle voulait prendre à » la place du sacré corps;) mais elle n'y eut pas plu- » tôt enfoncé la dent, qu'il devint dur comme une » pierre. La femme s'approche en tremblant du saint B prélat : elle lui montre la pierre avec la marque » de la morsure. » L'artilicede cette femme pouvait réussir à l'égard du pain sacré qu'on niellait entre les mains des fidèles pour le premlrc (juand on voulait; mais (|u'eùt-olle fait pour se garantir du calice, que le diacre portait lui-même dans leur bouche, si l'on suppose la nécessité de communier sous les deux espèces?
Ces cas arrivés en dilTérenls temps et en lieux divers à ces trois grands hommes, saint Chrysostome, saint Léon, saint (iélase, nous font voir en Orient el en Occident, dès les premiers siècles, la liberté