CHAPITRE XLV
La coutume de mêler le satig de Notre Seigneur avec du vin n'a jamais été approuvée. Dans les Eglises oii l'on communiait le vendredi saiiit sous les deux espèces, elles étaient toutes deux réservées de la veille.
Au reste, quoique le vin dans lequel on met le corps de Notre Seigneur demeure toujours du vin et ne puisse devenir le sang par ce mélange, c'est avec beaucoup de raison que l'Ordre romain nous avertit de la sanctification qu'il a contractée. Car si les fidèles prennent avec respect le pain que l'Eglise leur bénit en signe de communion et en mémoire de l'Eucharistie; si les linges et les vaisseaux qui servent à ce saint mystère ont de tout temps été réputés saints et sacrés; si nous apprenons de saint Ambroise^ « que le calice qui a reçu dans son » or brillant le sang de Jésus-Christ, en reçoit » aussi en même temps une impression de la vertu n par laquelle nous avons été rachetés : » ne doit-on pas croire que le vin , où le corps de Jésus-Christ est mêlé, devient par celte union quelque chose de saint? Aussi l'a-t-on toujours reçu avec révérence, encore que, n'étant pas consacré par les paroles célestes , on ne l'ait pas cru la matière de la communion.
Il n'en est pas de la même sorte du vin consacré qu'on mêle dans d'autre vin qui ne l'est pas, selon qu'il est remarqué dans un exemplaire de l'Ordre romain'. Car alors, à la manière des liqueurs (|u'on mêle ensemble, le vin consacré qui ne perd rien de ses qualités ordinaires, se répand et se mêle si parfaitement dans le vin commun, qu'on peut dire avec une certitude morale, que pour petite que fût
1. Amal., lib. vi, c. xxiii, col. 967; La Roq., I. Rép., pag. 209. — 2. Lib. II. O/lic, c. xxviii, ii. 13S ; tom. ii, col. 103. — 3. Urd. rom., t. x. Bib. PP., col. 21. Lu Roq., p. 22fi.
la goutte de vin qu'on prendrait, il s'y trouverai! infailliblement quelque partie du vin consacré, c'est-à-dire, le sang du Sauveur tout entier. Ainsi loule celle masse deviendrait la matière de la communion. C'est pourquoi on ne doit pas s'étonner qu'on lise dans cet exemplaire de l'Ordre romain : « que le vin non consacré, mais mêlé avec le sang » de Notre Seigneur, est sanctifié en toutes ina- » nières : Sanctificatur peu omnem modum. » Et il ne faut pas s'imaginer que celte parole, est sanctifié en toutes manières , soil mise ici inulilcment. Car on ne dit pas la même chose au vendredi saint, où le solide est mêlé avec le liquide; et on y dit simplement, que le vin est sanctifié par le pain qui l'est. Mais lorsque, dans l'union du vin consacré avec celui qui ne l'est pas , il se fait un parfait mélange, et des deux liqueurs une même masse, toute cette masse est sanctifiée en toutes manières ; c'està-dire, non-seulement parcelle sainteté extérieure et inférieure que l'atlouchement du corps communique au vin; mais encore, à cause que, par ce mélange parfait , chaque goulle do vin qui n'est pas consacrée entraine avec elle quelques gouttes du vin qui l'est, dont la moindre est suffisante pour communier au sang de Notre Seigneur : en sorle que toute la masse , sanctifiée en toutes manières , devient aussi la matière de la communion. Et quand M. de la Roque en a conclu la consécration par l'attouchement, il n'a pas songé à la nature des liqueurs, ni à celte multiplication qu'on appelle par ampliation , qui va , comme le savent les physiciens, à des divisions incroyables.
Quoique la chose soit ainsi, et que manifestement il n'y ait rien à conclure contre nous de cet endroit de l'Ordre romain, la bonne foi ne me permet pas d'avouer que la manière qu'on y remarque de donner le sang de Notre Seigneur, soit autorisée dans l'Eglise romaine. Il a été démontré que l'Ordre romain n'est pas toujours l'ordre pratiqué à Rome; mais très-souvent l'ordre mêlé de gloses, ou approprié à d'aulres Eglises particulières. De là nous avons conclu que la date de ce qu'on y lit, ne se peut prendre que de celle du volume où on le trouve , ou des auteurs qui le citent, ou en tout cas du rapport avec d'aulres actes d'une anliquilé certaine. Or, l'endroit où il s'agit à présent de l'Ordre romain ne se trouve dans aucun ancien auteur, ni dans Amalarius, ni dans Alcuin , ni même dans le Micrologue , ni dans Hugues de Saint-Victor, ni enfin dans aucun auteur connu. Personne ne nous a dit de quelle anliquilé en sont les manuscrits, ni même où ils ont été trouvés'. On ne sait donc pas en quel temps, ni par où, ni en quelle Eglise celte glose aura été mise dans l'Ordre romain. De qualre exemplaires de cet Ordre, où la messe est reprôsentée uniformément, il n'y a que le dernier où celle glose se trouve^; et c'est en cil'et manifestement une glose d'un autre ordre plus simple comme plus ancien, où il est dit seulement (pic » l'archi-
1. Dora Mabillon nous a indiqué le lieu et la date des manuscrits dont il s'est servi pour former son recueil dos Ordres romains. Plusieurs do ceux qu'il a consultés ont environ huit conta ans d'antiquité ; et sur l'article dont il s'agit ici , il observe ou'il n'a trouve aucun exemplaire qui puisse faire distinj^uor si ta glose de la sanctitioation du vin par le sang , a oie insérée après coup d.ins le troisième des Ordres romains. Voyez Mtisei. Ital., tom, II, pag. 52. {Etlit. de Uc forts.)