CHAPITRE XLVII
Il est absurde de prétendre que la consécration se fait dans l'office du vendredi saint par le Pater.
REMAnQuoNS avant toutes choses la conduite de ces messieurs les protestants. Si nous entreprenions de leur prouver que les apôtres ont consacré l'Eucharistie en disant l'Oraison dominicale , qui sans doute n'a pas été dictée pour cette lin, et que nous leur alléguassions pour le prouver, l'autorité de saint Grégoire ou de Strabo qui le suit, ils nous diraient que ces auteurs sont venus bien tard pour nous exposer les sentiments des apôtres, dont nous ne trouvons rien dans leurs écrits. Puis donc qu'ils font tant valoir des autorités auxquelles eux-mêmes ils ne croient pas, on voit bien qu'ils n'ont d'autre but que d'embrouiller la matière ou d'éblouir les ignorants. Que s'ils répondent qu'ils nous les opposent, parce que nous les recevons, qu'ils apprennent donc avec quel soin il les faut produire, quand on en veut faire un usage sérieux.
La première chose qu'il faut faire, c'est de bien établir le fait. Par exemple, à l'occasion de saint Grégoire, qui dans une de ses lettres dit que, tes apôtres consacraient à la seule Oraison dominicale^ ; il fallait dire que ce saint pape a écrit ces mots pour répondre au reproche qu'on lui faisait d'avoir pris dans la coutume des Grecs beaucoup de choses qu'il avait ajoutées à la liturgie. Parmi ces choses qu'on lui reprochait d'avoir ajoutées de nouveau, on y mettait ceWc-ci , qu' incontinent après le canon, Mox PosT CANONEM , il avait fait dire l'Oraison dominicale. On voit donc qu'auparavant l'Eglise romaine ne la disait pas; puisqu'on accuse saint Grégoire d'avoir introduit à Rome celte nouveauté''. En
1. Anon., p. 248, 251. —2. Par;. 214, 245, 252, 254. —3. Lih . VII. Ind. II. Ep. LXlv; nimc lib. ix. Ep. xii; lom. ii, col. 940.
4, Toutes les liturgies attestent (juVvant saint Grégoire, c'était une coutume de l'Kglise universelle de dire le Pater pendant la célébration de la niess'i. Tertullien , saint Cyprien , saint Cyrille de Jérusalem, saint Arabroise , saint Augustin, saint Optât et plusieurs autres, font mention de cet usage commun aux Kglises grecques et latines. Saint Jérôme en fait remonter l'institution aux apôtres, qu'il dit avoir appris du Seigneur à oser dans la célébration du sacrifice parler à Dieu, en l'appelant notre Père : Sic docuit apostolos sitos , ttt quotidie in corporis iltius sacrificio
passant, on peut voir ici combien on était attentif aux moindres innovations qu'on faisait dans la liturgie, et combien on se serait élevé, si l'on y eût ajouté quelque chose de douteux ou de suspect , puisque' même ce fut un chef d'accusation contre saint Grégoire d'y avoir ajouté l'Oraison dominicale.
Ce grand pape ne nie pas le fait, et ne se défend pas de cette addition; mais il soutient qu'il avait eu raison de la faire , et voici comment il le prouve : « Incontinent après la prière, nous disons l'Oraison » dominicale; parce que c'a été la coutume des » apôtres de consacrer l'hostie que nous offrons, à » cette seule Oraison. » Il ajoute les paroles suivantes : « Il m'a semblé fort déraisonnable de dire » sur l'oblation la prière qu'un scholaslique (c'est- » à-dire un homme savant) , avait composée, et de » ne point réciter sur le corps et sur le sang de No- » tre Seigneur l'Oraison que Notre Seigneur a lui- » même composée. » Ces paroles de saint Grégoire démontrent clairement d'abord, qu'il était infiniment éloigné de mettre la consécration dans l'Oraison dominicale : premièrement, parce qu'on a vu qu'il la faisait dire incontinent après la prière; MOX posT precem; c'est-à-dire, comme il avait dit auparavant, incontinent après le canon : mox post CANONEM, qui est encore l'endroit où nous la disons. Ce n'était donc pas son intention de la faire dire pour consacrer les mystères ; puisqu'il la faisait dire après le canon, où la consécration est comprise. En effet, et c'est une seconde raison qui n'est pas moins démonstrative , saint Grégoire remarque expressément que l'Oraison dominicale se disait sur le corps et sur le sang. Ainsi loin d'en faire la consécration, elle les supposait déjà consacrés. Enfin on mettait si peu la consécration dans l'Oraison dominicale, qu'il parait même, comme on vient de voir, qu'avant saint Grégoire, l'Eglise romaine ne la disait pas à la messe; puisqu'il avoue que c'est lui qui l'y a ajoutée. Ce n'était donc pas la tradition de l'Eglise romaine, que les apôtres eussent
credejitf-'S audeanl loqui, Pater noster*. Et saint Augustin nous apprend qu'un disait tous les jours à l'autel l'Oraison dominicale : In ecclesia enim ad altare Dei quotidie dicftur ista dominica Oratio^'*. Il nous assure que presque toute l'Ëgiise termine l'action du sacrifice, ses demandes et ses prières par cette oraison : Preeationes accipimus dictas, quas facimn& in celebratione Sacramentorum , antequàm iîîud , quod est in Domini mensa , incipinc benedici : Orationes , cùm benedicitur et sanctificatur et ad dist7-ibufndum comminuitur, quam [otam petitioncm. feré omnis Ecclesia Dominicd orotione concludit *** . Personne ne doute, selon l'observation de Pabbé Renaudot *'**, qu'une discipHne si générale, ubique observata, appuyée de l'exemple de tous les siècles, ne soit fondée sur le précepte même de Jesus-Christ : Cnm nemo dnbitet quin prœccpto Christi et omnium sœculorum exemplo hœc disciplina stabiliatur*****. Or est-il probable que l'Eglise romaine , si attentive à observer les traditions apostoliques , eût omis dans sa liturgie l'Oraison dominicale , qui tenait , au rapport de saint Grégoire, la principale place dans celles des apôtres? Tout ce qu'on peut donc conclure des paroles de ce saint pape, c'est qu'il avait change l'ordre de la prière en transposant i'Oraison dominicale, qui so récitait dans quelques églises ou avant la consécration ou après la communion. En eff'et, le reproche auquel saint Grégoire répond , ne tombait pas sur ce qu'if avait introduit rOraison dominicale dans la liturgie, mais sur ce qu'il la faisait dire immédiatement après le canon : Quia Orationem dominicam mox post canonem dici statuistis. Et saint Grégoire ne se justifie pas d'avoir inséré l'Oraison dominicale, mais seulement d'avoir établi qu'on la réciterait aussitôt après la prière qui forme le canon ; Orationem verô dominicam idcirco mox post precem dicimus, etc. Vid. not. ad Epist. S. Greg.. nov. Edit. et D. Hug . Men. not. ad Sacram. S. Gregor . ejusd. Oper.. lom. m, col. 291; Liturg. Rom. vet. Dissert., p. 55. (Edit. de Déforis ■ )
' Lib. ni. advers. Pelag., tom. iv, col. 5'i3. — •• Srrm. lviii, tom. v, col. 3V2. — •" Epist. cïLix. ad Paulin, n. IG; lom. ii, col. 509. — *"" Liturg. Orient., tom. i, p. xii. — •••*♦ Idem, pag. xxiv.
DÉFENSE DE LA TRADITION 8UR LA COMMUNION
fait la consôcmlion proprement dite de l'Eucharistie avec la seule Oraison dominicale, que saint Grégoire y venait d'ajouter : et ainsi la consécration dont parle ici ce grand pape, n'est pas la consécration proprement dilc, en tant qu'elle renferme les paroles par lesquelles le pain et le vin sont consacrés et changés; mais c'est la consécration dont nous avons déjà parlé, en tant qu'elle est répandue dans toutes les oraisons et dans toutes les cérémonies de la liturgie mystique.
Il est maintenant aisé d'entendre les paroles de Valafridus Strabo, lorsque suivant saint Grégoire , il parle ainsi' : « Ce que nous faisons maintenant » par tant de prières, par tant de chants, et par » tant de consécrations, tôt consecrationibus; les Il apôtres et ceux qui furent les plus proches de » leur temps, le faisaient, comme on croit, simple- » ment par des prières et par la commémoration de » la mort de Notre Seigneur, ainsi qu'il l'a ordon-
» née El nous avons appris, par la relation de
» nos ancêtres, que dans les premiers temps on di- » sait les messes à la manière dont maintenant » nous avons accoutumé de communier au jour du » vendredi saint, auquel jour l'Eglise romaine ne » dit point de messe; c'est-à-dire , qu'en disant au- » paravanl l'Oraison dominicale, et comme Notre j) Seigneur l'a commandé, en employant la commé- » moralion de sa mort, on recevait la communion » du corps et du sang de Notre Seigneur, quand » on devait, selon la raison, y être admis. » Cela veut dire en un mot qu'afin de rendre facile la célébration des sacrements, dans un temps où les Eglises persécutées et les apôtres accablés du soin de l'instruction, avaient si peu de temps et de liberté; on se contentait de V essenliel , qui était la commémoration de la mort de Notre Seigneur renfermée, comme on le verra bientôt, dans le récit de l'institution , en y joignant seulement peu de prières et peut-être la seule Oraison dominicale. Mais que la consécration consistât dans l'Oraison dominicale, c'est à quoi Strabo n'a jamais songé, non plus que saint Grégoire, dont il nous a rapporté la relation. Et cela parait clairement par ces paroles du même chapitre : Le canon s'appelle l'action'^, comme on l'appelle encore aujourd'hui dans notre Missel ; parce que c'est là que se font les sacrements de Notre Seigneur : et on l'appelle canon, c'est-à-dire règle , parce que c'est là que se fait la légitime et régulière consécration des sacrements. Pour ce qui est de ITlraison dominicale, il observe qu'on la met avec raison à la fin de l'action trèssacrée; par conséquent, non pour faire la consécration déjà faite; mais afin, dit-il, que ceux qui doivent communier soient purifiés par cette prière , et participent dignement aux choses déjà saintement faites ; c'est-à-dire, aux sacrements et au sacrilice dont il venait de parler. C'est donc abuser le monde et vouloir éblouir les simples, que de faire considérer l'Oraison domini(;ale, dans la messe du vendredi saint, comme devant faire, selon cet auteur, la consécration proprement dite; puisqu'il explique si clairement qu'elle la suppose déjà faite. J'ai dit, la consécration proprement dite; car, comme il vient de reconnaître dans la Liturgie plusieurs consécra-
1. De Reà. Ecclcs., cap. xxu , (oni. x; Iliht. PP., col. 680. — 2. Idem, col. 684.
lions , TOT coNSECHATiONiBUS ; rien n'empêche que , suivant l'expression de saint Grégoire, nous ne disions que l'Oraison dominicale appartient à la consécration au sens que nous venons d'expliquer. Mais on voit manifestement, qu'outre ces consécrations prises dans une signilication plus étendue, il y avait dans le canon et avant l'Oraison dominicale, une consécration proprement dite, laquelle par conséquent ne pouvait pas être l'Oraison dominicale elle-même.
Que si l'on demande d'oii vient donc que cet auteur fait mention de la communion du vendredi saint, à l'occasion de la messe comme les apôtres la disaient; c'est qu'il en parait quelque idée dans cet office , où , pour préparer à la communion , on ne dit que l'Oraison dominicale, sans y employer tous les chants et toutes les prières des autres jours.
Voilà clairement tout le dessein de Valafridus Strabo. Amalarius, qui tient un langage semblable', doit être entendu de même; et l'un et l'autre, après saint Grégoire, ont suivi la tradition que nous voyons dans saint Augustin , lorsqu'il explique aux nouveaux baptisés l'ordre de cet endroit de la liturgie, que nous appelons à présent le canon : Fous savez, dit-iP, l'ordre des sacrements : après la prière, que nous appelons aujourd'hui Secrète, on dit le sunsuM CORDA : et la suite : on fait la sanctification du sacrifice : et après que la sanctification du sacrifice est achevée , nous disons l'Oraison dominicale; après on donne la paix, le saint baiser, et la communion. Nous faisons encore à présent toutes ces choses dans le môme ordre; tant il est vrai que dans l'Eglise tout est animé de l'esprit de l'antiquité : et nous suivons distinctement ce que rapporte saint Augustin, qui est de réciter l'Oraison dominicale après la sanctification du sacrifice.
Si maintenant on veut savoir ce que c'était que cette sanctification, le même saint Augustin l'explique dans le même sermon par ces paroles : » Le » pain que vous voyez sur l'autel sanctifié par la )' parole de Dieu, est le corps de Jésus-Christ; le » calice, ou plutôt ce qui est contenu dedans, sanc- » tifié par la parole de Dieu, est le sang de Jésus- » Christ. » Voilà une double sanctification, l'une du pain et l'autre du vin; l'une pour faire que le pain soit corps, l'autre pour faire que le vi7i soit sang ; l'une et l'autre avant l'Oraison dominicale, mais l'une et l'autre par la parole de Dieu. Qu'on nous dise ce que c'était que cette parole de Dieu, par où le pain distinctement est sanctifié pour être le corps, et le vin distinctement sanctifié pour ôlre le sang , si ce n'est celle que nous employons encore aujourd'hui distinctement à la consécration proprement dite : Ceci est mon corps sur le pain : Ceci est mon sang sur le calice.
C'est ce qui paraîtra bientôt avec une entière évidence. Mais pour ne rien embrouiller, il nous paraît que saint Augustin , qui fait précéder la consécration et suivre l'Oraison dominicale, ne fait que la même chose que saint Grégoire a suivie, et que Valafridus Strabo suit encore en suivant saint Grégoire.
Que si nous voyons dans saint Grégoire l'draison dominicale omise dans la liturgie de l'Eglise ro-