Luc, XXII
dernier objet de ses vœux, au moment surtout qu'elle allait être rejetée, comme tous les autres sacrements de la loi, par la croix de Jésus-Christ. L'objet véritable du Sauveur était la nouvelle pâque, qu'il allait donner à ses disciples dans son corps et dans son sang, et qu'il devait accomplir dans le royaume de son Père, lorsqu'il serait par la claire vue la vie et la nourriture de tous ses enfants. C'est donc ici une pàque et un sacrifice. L'Eglise l'a reconnu; et c'est pourquoi elle nous a dit dans une des prières de sa liturgie, que nous avons remarquée, que Jésus-Christ institua au jour de la cène un sacrifice perpétuel où il s'offrit luimême le premier, et où il nous apprit à l'offrir.
XXIV. La force de ces paroles, faites ceci en mémoire DE moi. — En effet, après qu'il s'y est offert à la manière qu'on a vu , en disant : Ceci est mon corps encore une fois donné, et mon sang encore une fois répandu pour vous; il continue et il dit : Faites ceci. L'Eglise a donc entendu qu'elle doit faire ce qu'il a fait ; elle prend du pain comme lui; comme lui elle le bénit, et rend grâces dessus : c'est ce que nous avons vu dans les prières qu'elle fait sur l'Eucharistie; comme lui elle montre le pain au Père éternel, et le lui offre pour en faire bientôt après son propre corps. Elle entend bien que la bénédiction qu'elle fait dessus, doit passer à nous, et que c'est nous finalement qu'elle regarde; mais elle entend aussi que le pain lui-même est béni, comme le marque expressément l'Evangile' ; que le calice est aussi béni , comme le marque saint PauF; que la bénédiction affecte, pour ainsi parler, le pain et le vin; qu'ils en sont sanctifiés; qu'ils en sont changés, puisqu'ils sont faits le corps et le sang : car c'est à l'extérieur la même chose, qui subsiste par conséquent dans ses dehors; de sorte qu'elle n'est pas entièrement abolie, mais elle est changée au dedans; et tout ceci c'est la source des expressions que nous avons vues répétées dans toutes les liturgies. Tel est le sens de cette parole : Faites ceci; mais elle mérite encore quelque réflexion.
Dans les premières paroles Jésus-Christ a dit ce que c'était que son oblation; c'était du pain et du vin devenus son corps et son sang : dans la suite, Faites ceci, il nous déclare que nous pouvons et devons faire ce qu'il a fait. Enfin, dans ces derniers mots, en mémoire de moi, il explique dans quelle intention il l'a fait, et dans quelle disposition nous le devons faire. Ainsi , par les premiers mots, Ceci est mon corps, ceci est mon sang , il dit ce que la chose est en elle-même et par la parole, indépendamment de nos bonnes ou mauvaises dispositions. Soyez bien ou mal disposés , ce n'en est pas moins le corps et le sang; car aussi saint Paul ne dit pas que les indignes en sont privés, mais qu'ils en sont coupables^ : il ne dit |ias iju'ils ne le reçoivent point , mais qu'ils ne le discernent point , en le mangeant comme une viande commune. Jésus- Christ ne dit pas aussi que sans la foi on ne reçoit pas sa sainte chair, mais qu'elle ne sert de rien, et que ce qui vivifie véritablement c'est l'esprit'' dont cette chair est toute remplie; esprit auquel on ne parficipe qu'en ayant aussi dans son esprit des dispositions semblables aux siennes. Voulez-vous donc
1 Matlh., XXVI. 26, etc. — 2. I. Cor., x. 16. — 3 Idem, xi. 27, 29. - 4. Joan., VI, 64.
EXPLICATION DE LA MESSE
bien recevoir l'Eucharistie? Joignez les deux choses comme Jésus-Christ les a jointes; croyez que c'est le corps et le sang, le corps donné à la croix, et le corps encore donné dans l'Eucharistie; et de môme du sang précieux; et en le croyant ainsi, souvenezvous de Jésus-Christ qui a livré son corps pour vous, qui a versé son sang pour vous, c'est-à-dire, qui est mort pour vous; et célébrez le mystère de sa mort; célébrez-le en l'offrant; célébrez-le en le recevant : car vous devez suivre en tout son intention, et faire par conséquent en mémoire de sa mort la consécration aussi bien que sa réception; puisque dès le moment de la consécration, l'Eucharistie porte en elle-même une image et une empreinte de cette mort.
Ne nous arrêtons pas à cette chicane : s'il est présent, ce n'est plus un mémorial; d'autres que nous, et nous-mème y avons répondu cent fois. Voilà la chair d'une victime qu'on a posée sur l'autel ; 0 Juifs, souvenez-vous que c'est pour vous qu'elle a été immolée, et mangez-la comme telle et comme entièrement vôtre : c'est ce qu'on pouvait dire à l'ancien peuple; et c'est en termes formels ce que Jésus-Christ a dit et dit encore tous les jours au peuple nouveau. Mais, dites-vous, je ne le vois pas, comme on voyait cette chair posée sur l'autel. Mais Jésus-Christ vous dit que c'est lui-même : n'est-ce pas assez pour un chrétien? Si vous le voyiez, il n'aurait pas besoin de vous dire que c'est lui; mais parce qu'on ne le voit pas, il craint qu'on ne soit assez ingrat pour l'oublier. Pourriez-vous croire que ce soit son corps et son sang, et mettre dans votre esprit un si grand prodige de l'amour et de la puissance du Dieu incarné, si vous ne vous souveniez que celui qui vous en assure est ce même Dieu tout-puissant qui a déjà fait pour vous tant de merveilles. C'est ainsi qu'on se souvient de Jésus- Christ, et en même temps qu'on le croit présent.
Quand on vous dit de le croire , on vous dit tout le contraire de voir : ainsi croire présent le corps du Sauveur pendant qu'on ne le voit pas, c'est se souvenir qu'il y est. Le Psalmiste qui dit que Dieu est partout, et le reconnaît présent au couchant comme au levant, et dans l'enfer comme dans le ciel', ne laisse pas de dire encore : Je me suis souvenu de Dieu^ ; parce qu'il croit cette présence , et ne la voit pas : de sorte qu'il a besoin d'exciter son souvenir envers Dieu. Souvenez-vous de Jésus-Christ de la même sorte : croyez-le présent dès qu'il a parlé, quoique vous ne le voyiez pas; et commencez par l'offrir à Dieu dans l'Eucharistie, comme il s'y offre lui-môme, puisqu'il a dit, Faites ceci.
XXV. La simplicité de nos ablations et de nos autels. Le passage de Malachie. Un autre passage de saint Paul. — Mais il ne dit pas qu'il s'offre : en a-t-il dit davantage à la croix; c'est une manière bien tendre et bien efficace de dire les choses, que de parler, pour ainsi dire , par les choses mêmes. L'époux sacré ne dit pas toujours qu'il aime l'épouse' : à la fin cela tomberait dans le froid : mais lorsqu'il le dit le moins par ses paroles, c'est là peutêtre qu'il le dit le plus par ses actions. Jésus-Christ ne dit pas qu'il est le Christ à Jean-Baptiste son ami, qui envoie le lui demander; mais il le dit par ses actions, en faisant beaucoup de miracles devant
1. Ps., cxxxviii. 8. —2. Ps., Lxxvi. 1. — 3. Malth-, xr. 4, 5.
ceux qu'il lui envoie. Il est vrai que saint Paul assure que Jésus-Christ s'est offert une seule fois, et ensuite qu'il ne s'offre plus. Mais de deux signilications du mot d'offrir, dont l'une veut dire immoler par une mort actuelle , et l'autre être mis devant Dieu et exposé sur son autel , saint Paul a pris la première comme plus propre à son sujet, et nous laisse la seconde libre. Après tout, est-ce du mol que nous disputons? Ce serait une trop grande faiblesse, puisqu'enfin la chose est visible dans l'exposition que nous en venons de faire; et s'il faut nécessairement trouver le mot d'oblation dans l'Ecriture, le prophète Malachie nous le fera voir dans ce passage fameux, où à la place des sacrilîces dont les victimes peuvent être ou immondes ou imparfaites, il nous promet parmi les Gentils, et depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, une ablation toujours pure'. Le mot de l'original, que nous traduisons par oblation, est si propre à signifier une oblation non sanglante, un présent où il n'y a point de victime égorgée, et tel enfin que celui de l'Eucharistie, qu'il ne faut pas s'étonner si les Pères l'entendent ainsi naturellement. Que s'ils ont dit quelquefois que cette oblation de Malachie est la louange du nom de Dieu, devenu grand parmi les Gentils par la prédication de l'Evangile; c'est à cause que ces deux sens sont parfaitement unis, et qu'il y a dans l'Eucharistie une perpétuelle commémoration de Notre Seigneur, où sont renfermés toutes les louanges et tous les honneurs qu'on a jamais rendus à Dieu , et qu'on lui rendra jamais dans le genre humain. Voilà donc dans un prophète notre oblation, et le mot qu'on nous demandait, et si saint Paul, qui dans l'Epître aux Hébreux ne s'est pas proposé de traiter de cette oblation, nous la laisse apprendre d'ailleurs; il ne laisse pas de nous faire voir ce que peut, pour apaiser Dieu , la présence de Jésus-Christ paraissant pour nous devant lui- : ce qui après tout fait le fond de notre oblation dans l'Eucharistie. Bien plus, sans traiter à fond cette matière , dans son Epilre aux Hébreux il en dit assez pour se faire entendre à ceux qui étaient instruits dans les mystères, en disant que nous avions un autel. Je veux que la croix ne soit pas exclue de l'explication de ce passage; puisqu'enlin elle est la source de l'Eucharistie, et même qu'elle en fait le fond; mais la suite nous mène plus loin. Il s'agissait d'établir contre ceux qui judaïsaient, qu'it faut affermir son cœur par la grâce, et non par les viandes^, qu'on mangeait dans les sacrifices; comme si la sainteté eut été là. Mais saint Paul répond que ces choses n'ont servi de rien à ceux qui les ont observées; puis il continue en cette sorte : Pfous avons un autel, dont ceux qui sont appliqués au service du tabernacle , n'ont pas pouvoir de manger'^; de même que s'il disait : Ce n'est pas en participant à la viande de l'autel des Juifs qu'on se sanctifie; c'est en prenant la viande céleste de l'autel qui est parmi nous , et d'où ceux qui judaïsent sont exclus. Ceux-ci avaient leur autel, dont saint Paul avait dit ailleurs* : Considérez les Israélites charnels; ceux d'entre eux qui mangent de la victime immolée, ne participent-ils pas à l'autel par celte action? Mais nous avons un autel
1. Mal., I. 11. — 2. Heb., ix. 24. — ,S. Idem, xiii. 9. — 4. Ibid., XIII. 10. — 5. [. Cor., x. IS.
EXrLIGATION DE LA MESSE.
auquel ils n'ont pniiil de part, et la victime qu'on y prend n'est pas pour eux. Qui ne voit donc do part et d'autre un autel posé et des victimes dessus? victimes qu'on y va prendre visiblement et sensiblement; mais où celte loi est établie, que ceux qui paraissent à l'un n'ont point de part à ce qu'on donne à manger à ceux qui paraissent à l'autre. Voilà, un sens naturel, que ceux (pii étaient instruits dans les mystères entendaient parfaitement. Et si l'on demande pourquoi saint Paul ne s'en explique pas plus clairement, c'est par la même raison que, dès le commencement de son Epitre, il a déclaré que, sur le sujet de Mclchisédech, il n'entrerait pas en beaucoup de choses trop fortes et trop dillîciles à expliciuer aux infirmes ', dont le nombre était grand encore parmi ceux à qui il adresse cette lettre. Enfin donc voilà un autel, et par conséquent une oblation et un sacrifice : et il ne faut pas s'étonner si dans les Pères, dès les premiers siècles, et dans les Liturgies les plus vénérables par leur antiquité, on ne trouve qu'autel, que présents, que victimes, que sacriliccs, qu'hosties. Que si les chrétiens disent quelquefois aux païens, qu'ils n'ont ni autel ni sacrifice, c'est qu'ils n'en ont point à leur mode; ils n'ont point de ces autels qui regorgent de sang, ni de ces sacrifices où l'on désole les troupeaux par des hécatombes. Il ne faut point tout ce carnage ni cette immense dépense dans les sacrifices des chrétiens; de quelque magnificence qu'on les accompagne quelquefois, pour en imprimer la grandeur dans l'esprit des plus inlirmes, le fond en est simple : il ne faut qu'un peu de pain et un peu de vin pour l'accomplir; le reste, qui est si grand que le ciel même en est étonné, se fait par quelques paroles.
Je n'ai plus rien à vous dire sur la nature de ce sacrifice dont vous connaissez le fond dans les prières que l'Eglise emploie pour le célébrer. La règle de la foi, comme disaient les saints Pères, ne se trouve nulle part plus claire ni plus assurée que dans la forme de prier, puisqu'il faut prier en foi. pour être exaucé^, et que sans la foi il n'est pas possible de plaire à Dieu^? Vous avez pénétré jusqu'au principe; et par les prières dont l'Eglise a de tout temps accompagné son sacrifice, vous êtes enfin remonté à la source des Ecritures. Vous voyez aussi la parfaite liaison de toute la doctrine catholique, caractère indubitable de sa vérité; puisqu'on reconnaissant le sacrilice , comme toute l'antiquité a fait de votre propre aveu , il est clair qu'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître, comme on a fait aussi, la réalité; et que d'ailleurs, en avouant la réalité, comme vous voyez qu'on a fait, il n'est pas moins clair qu'on ne pouvait révoquer en doute ce sacrifice. Aussi voyez-vous ces deux vérités aller ensemble d'un même pas , et passer constamment de siècle en siècle. Après cela je ne doute pas, qu'instruit par l'Eglise même dont vous avez vu les prières les plus solennelles si pleines de l'ancien esprit du christianisme, vous n'entendiez [ilus dévotement la sainte messe, et que vous ne désiriez plus que jamais de participer à la victime qu'on y offre. Mais lorsqu'clïrayè par les paroles de saint Paul, et par la crainte de manger voire jugement, vous n'oserez , malgré vos désirs , aiqiroclier de la