‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 361 sur 631 · Mabitt., Musœi liai., t. i, part. II , p · texte numérisé non relu

Mabitt., Musœi liai., t. i, part. II , p

court de le laisser faire? Que si on répond ici que Dieu nonobstant cela veut qu'on le prie , et qu'on le prie pour les autres, et qu'on prie les autres de prier pour soi; parce qu'encore qu'il n'ait que faire de nos prières, ni pour accorder nos besoins, ni pour les savoir, il nous est bon de prier en toutes ces manières, et que nous devenons meilleurs en le faisant : qu'on n'appelle plus tout cela un circuit inutile, mais un sincère exercice de la charité, que Dieu honore constamment , lorsqu'il inspire ou qu'il exauce de telles prières. Et parce qu'il veut établir une parfaite fraternité entre tous ceux qu'il veut rendre heureux ou dans le ciel ou dans la terre, il inspire non-seulement aux fidèles, mais encore aux saints anges et aux saints hommes qui sont dans le ciel, le désir de prier pour nous; parce que c'est une perfection aux saints hommes qui sont nos semblables, de s'intéresser pour notre salut, et une autre perfection aux saints anges qui ne le sont pas, d'aimer et de révérer en nous la nature que le Fils de Dieu a cherchée jusqu'à s'y unir en personne. Nous pouvons donc demander à Dieu qu'il leur inspire ces prières qui l'honorent, parce que nous lui pouvons demander tous les moyens dont il lui plaît de se servir pour manifester sa gloire; mais il faut le demander par Jésus-Christ, par qui seul tout bien nous doit arriver.

Vous avez donc raison de n'écouter pas ceux qui vous disent que la doctrine , où l'on emploie les saints pour intercesseurs , ruine l'intercession de Jésus-Christ. Mais vous eussiez pu remarquer que ce qu'on blâme dans la liturgie n'est qu'une suite de cette doctrine; puisqu'on n'y fait qu'employer et les saints hommes et les saints anges, afin qu'ils se joignent à nous pour rendre notre oblalion , en tant qu'elle vient de nous, plus sainte et plus agréable.

XL. Ce que c'est qu'offrir à l'honneur des saints. Quant à ce qu'on trouve si étrange que nous offrions Jésus-Christ à l'honneur des saints , c'est-à-dire pour honorer leur mémoire, et remercier Dieu de la gloire qu'il leur a donnée; c'est qu'on ne fait pas de réflexion sur la nature de ce sacrifice. Car pour qui esl-ce en effet que Jésus-Christ s'est offert, si ce n'est pour nous mériter la gloire? Que pouvonsnous donc offrir à Dieu en action de grâces pour les saints, si ce n'est la môme victoire par laquelle ils ont été sanctifiés?

Que si vous voulez entendre expliquer cette vérité à l'Eglise même, écoutez cette Secrète magnifique : « Nous vous immolons, ô Seigneur, solennel- 1) lementces hosties, pour honorer le sang répandu » de vos saints martyrs, et en célébrant les mor- » veilles de votre puissance, par laquelle ils ont » remporté une si grande victoire'. » Et encore : « Nous vous offrons, 6 Seigneur, dans la mort pré- » cieuse de votre martyr, ce saint sacrifice d'où le » martyre même a pris sa source^. » C'est en etlel en célébrant dans ce sacrifice la mémoire de la mort de Notre Seigneur que les martyrs ont appris à mépriser leur vie, et à se rendre avec lui les victimes du Père éternel. Il n'y a donc rien de plus convenable que d'honorer dans ce sacrifice les vertus qui en sont l'effet et le fruit : l'honneur qu'on y rend

1. Sen-el, de .^S . Basilid. Cyyin. yabor., etc., \2 jun. — 2. Fer. ô. post Dont, iri Quadrages.

EXPLICATION DE LA MESSE

aux saints est d'y être nommés à son saint autel et devant sa face , devant Dieu en actions de grâces , et en éternelle commémoration des merveilles qu'il a opérées en eux.

C'est en vérité être trop grossier, et avoir l'esprit trop bouclié aux choses célestes, que de ne pas voir que l'iionneur des saints n'est pas tant leur honneur que l'honneur de Dieu , qui est admirable en eux', dont la mort est précieuse devant lui-, qui ne cessent de le be'nir, et de lui chanter qu'il est leur gloire, leur salut, leur espérance, la gloire de leur vertu; celui d'où leur vient toute leur force, et le seul qui les élève^. Aussi est-il glorifié dans l'assemblée des saints''; c'est en lui seul qu'ils se réjouissent, parce que c'est le Seigneur qui les a élus, c'est le Dieu d'Israël qui est leur roi. L'Eglise répète sans cesse ces passages de l'Ecriture, et c'est Dieu qu'elle loue dans ses serviteurs. 0 Dieu, ditelle, dans une Collecte de la messe pour un martyr^, à Dieu, 'qui êtes la force des combattants , el la palme des martyrs. Et là môme, dans la Préface : « Il est juste de vous louer, ô Seigneur, en ce jour » où nous vénérons la mémoire de votre martyr, el » que pour la gloire de votre nom nous tâchons de 1) lui donner de justes louanges. » Et encore dans une autre messe* : « Que vos œuvres vous louent, » ô Seigneur, et que vos saints vous bénissent; » parce que vous êtes la gloire de leur vertu et de » leur force, et que c'est vous qui leur avez donné, 1) et le courage de vous confesser dans le combat , » et la gloire dans la victoire. » Et encore plus brièvement, mais avec une égale force, dans le Missel de Gélase' : « Gomme les présents que nous vous » offrons pour vos saints, rendent témoignage à la » gloire de votre puissance; ainsi, ô Seigneur, nous 11 vous prions qu'ils nous fassent sentir les elïels du » salut qui nous vient de vous. » Vous voyez ce que c'est qu'offrir pour les saints; c'est célébrer lagi'andeur et la puissance de Dieu dans les grâces qu'ils en ont reçues. L'Eglise ne se lasse point d'inculquer celte vérité; el pour rapporter toutes les manières dont elle l'explique, il faudrait transcrire ici tout le Missel.

XLI. Des bénédictions qu'on fait sur V Eucharistie avant et après la consécration. — Ce qu'on vous a objecté sur les bénédictions est maintenant aisé à résoudre. Le mot de bénir en général marque une bonne parole, benedicere. En cette sorte on bénit Dieu , lorsqu'on célèbre ses louanges, et en ce sens il n'y a nul doute qu'on ne puisse bénir Jésus- Christ; mais ce n'est pas de cette bénédiction dont il s'agit, c'est de la bénédiction dont on bénit les lidèles, quand on prie sur eux, el dont on bénit les sacrements, quand on les consacre. Cette bénédiction est toujours une bonne parole; et c'est dans cette parole que consiste la bénédiction de l'Eglise. Mais on l'accompagne ordinairement du signe de la croix, en témoignage que c'est par la croix de Jésus- Christ que toute bénédiction spirituelle descend sur nous. C'est ainsi qu'on bénit les fidèles, et c'est ainsi qu'on bénit les sacrements. Mais il faut ici observer que la bénédiction dont on consacre les sacrements s'étend plus loin; puisqu'on ne les bô-

1. Ps., Lxvii, 36. — 2. Ps., cxv. 15. — 3. Ps., Lxxxviii. 17. 18. — i. Idem, S, 19. — 5. Miss. Franc. Miss. 17. de undec. Martyr. — 6. Idem, Miss. 18. — 7. Gelas., lib. ii. Sac. i. A. Miss. 22; Titom. 153.

nit que pour bénir, consacrer et sanctifier l'homme qui y participe : de sorte que celle bénédiction a deux effets, l'un envers le sacrement, et l'autre envers l'homme. Cela étant, il n'y a plus de difficulté; car lorsqu'on bénit les dons, c'est-à-dire, le pain et le vin, avant la consécration, cette bénédiction a ses deux effets, el envers le sacrement même qu'on veut consacrer, et envers l'homme qu'on tcuI sanctiller par le sacrement. Mais, après la consécralion, la bénédiction déjà consommée par rapport au sacrement, ne subsiste que par rapport à l'homme qu'il faut sanctifier par la participation du mystère. C'est pourquoi les signes de croix qu'on fait après la consécration, sur le pain et sur le vin consacrés, se font en disant cette prière : « Alin, dit-on, que » nous tous, qui recevons de cet autel le corps et » le sang de votre Fils , soyons remplis en Jésus- » Christ de toute grâce el bénédiction spirituelle : » où l'on voit manifestement que ce n'est point ici une bénédiction qu'on fasse sur les choses déjà consacrées, mais une prière où l'on demande qu'étant saintes par elles-mêmes, elles portent la bénédiction et la grâce sur ceux qui en seront participants.

Les Grecs expriment ceci d'une autre manière. On trouve dans leur liturgie une prière qui pourrail surprendre ceux qui n'en pénétreraient pas toute la suite; car ils y prient pour les dons sacrés, môme après la consécration, après qu'ils ont répété cent fois qu'ils sont le propre, corps et le propre sang de Jésus-Christ, et môme en les adorant comme tels, ainsi qu'il paraîtra bientôt. Mais voici toute la suite de cette prière, qui en fait entendre le fond et lève toute ditTiculté : « Prions, disent-ils', pour » les précieux dons offerts et sanctiliés, sur-célestes, » inelïables, immaculés, divins, qu'on regarde avec » tremblement et avec frayeur à cause de leur sain- » teté; afin que le Seigneur, qui les a reçus en son » autel invisible en odeur de suavité, nous rende en » échange le don de son Saint-Esprit. » Par où l'on voit que celte prière ne tend plus à sanctifier les dons , qu'au contraire on juge déjà pleins de toute sainteté , et dignes de plus grands respects, mais à sanctiher ceux qui les reçoivent.

C'est, comme dit un théologien de l'Eglise grecque-, qu'encore que le corps sacré de notre Sauveur soit plein de toute grâce, et que la vertu médicinale qui y réside soit toujours prête à couler, et pour ainsi dire à échapper de toutes parts; néanmoins il y a des villes, comme dit saint Marc', ml il ne peut faire plusieurs miracles à cause de l'incrédulité de leurs habitants. On prie donc dans cette vue, qu'il sorte une telle bénédiction, si efficace cl si abondante, de ce divin corps, que l'incrédulité môme soit obligée de lui céder, et soit entièrement dissipée.

Concluez de tout ceci que les bénédictions qu'on fait sur le corps de Jésus-Christ avec des signes de croix, ou ne regardent pas ce divin corps, mais ceux qui doivent le recevoir, ou que si elles le regardent c'est pour marquer les bénédictions et les grâces dont il est plein, et qu'il désire répandre sur nous avec profusion, si noire infidélilé ne l'en empêche; ou enfin, si on veut encore le prendre en cette sorte, on bénit en Jésus-Christ tous ses

1. Liturg. Jac, t. II. Bib. PP. G.L.,p. 9 Miss. Chrys.,p. SI . — 2. Cabas, Lit. exp., cap. xxxiv. — 3. Marc, vi. 5.

EXPLICATION DE LA MESSE

membres, qu'on olTre dans ce sacrilicc comme faisant un môme corps avec le Sauveur, afin (jne la grAce du chef se ré|iande abondamment sur eux.

XLII. Le feigne cl la vérile joints ensemble dans riùtcharisiic, cl pourquoi. — Il n'est pas besoin de répondre ici aux chicanes que l'on nous l'ait sur le mot sacrement : puisque vous ne proposez sur ce sujet aucune dilllculté, c'est apparemment que vous en èles plus avant que cela. Vous savez trop que si l'on appelle l'Eucharistie un sacrement, c'est à cause premièrement, que c'est un secret et un mystère au môme sens que les Pères ont parlé du sacrement de la Trinité , du sacrement de l'Incarnation, du sacrement de la Passion, et ainsi des autres : qu'outre cela c'est un signe, non point à l'exclusion de la vérité du corps et du sang, mais seulement pour marquer qu'ils y sont contenus sous une figure étrangère; et enfin que dans celte vie, et durant ce pèlerinage, ce qui est vérité, à un certain égard , est un gage et une figure à un autre. Ainsi l'Incarnation de Jésus-Christ nous est la figure et le gage de notre union avec Dieu : ainsi Jésus-Christ né, Jésus-Christ mort, Jésus-Christ ressuscité, nous figure en sa personne tout ce qui doit s'accomplir dans tous les membres de son corps mystique et en cette vie et en l'autre. Mais après avoir compris des vérités si constantes, vous n'avez pas dû être embarrassé de cette postcommunion ' ; « 0 Seigneur, que vos sacrements opèrent » en nous ce qu'ils contiennent; afin que ce que » nous célébrons en espèce ou en apparence, » ou comme vous voudrez traduire , » quod nunc specie » gerimus, nous le recevions dans la vérité même; » rerum verilate capiamus. » Cela, dis-je, ne devait pas vous embarrasser; au contraire, vous deviez entendre que ce que contiennent les sacrements , c'est Jésus-Christ, la vérité même, mais la vérité cachée et enveloppée sous des signes , suivant la condition de cette vie. Il ne convient pas à l'état de pèlerinage, où nous sommes, d'avoir ni de posséder Jésus-Christ tout pur. Gomme nous ne voyons ces vérités que par la foi et à travers de ce nuage, nous ne possédons aussi sa personne que sous des figures. Il ne laisse pas d'être tout entier dans ce sacrement, puisqu'il l'a dit; mais il y est caché à notre vue, et n'y parait qu'à notre foi. Nous demandons donc qu'il se manifeste , que la foi devienne vue, et que les sacrements soient enfin changés en la claire apparition de sa gloire.

C'est ce qu'on demande en d'autres paroles dans une autre oraison : « Nous vous prions, ô Seigneur, « que nous recevions manifestement ce que nous » touchons maintenant dans l'iinage d'un sacre- » ment^. » Vous voyez dans toutes ces prières que nous n'y demandons pas d'avoir autre chose dans la gloire que ce que nous avons ici; car nous avons tout, puisque nous avons Jésus-Christ où tout se trouve : mais nous demandons que ce tout se manifeste; que les voiles qui nous le cachent soient dissipés; que nous voyions manifestement Jésus- Christ Dieu et homme, et que par son humanité, qui est le moyen, nous possédions sa divinité, qui est la fin où tendent tous nos désirs.

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