I . A-cil sur le Tn),. du Snc, I. Traité
» si tous ne mangez ma chair et ne buvez mon » sang, etc. » Ce sont les paroles du subtil auteur, qui a donné au public des Avis sur le Tableau du sociiiianisme'. Il engage M. Jurieu dans son jjrincipe i)ar un exemple qu'il ne peut rejeter. Dans ces jiaroles : Ceci est mon corps, tout le calvinisme reconnaît une ligure , pour éviter la violence que la lettre fait à la raison et au sens humain : qui peut donc après cela cnqièclicr le socinien d'en faire autant sur ces paroles : Le Verbe était Dieu, le Verbe a été fait chair : et ainsi des autres? S'il faut de nécessité mettre au large la raison humaine, et que ce soit là le grand ouvrage de la Réforme , pourquoi ne pas l'affranchir de tous les mystères, et en particulier de celui de la Trinité ou de celui de l'Incarnation comme de celui de la présence réelle; puisque la raison n'est pas moins choquée de l'un que de l'autre?
XXVII. Que les réponses du ministre sur cette objection sont insoutenables dans la bouche d'un calviniste. — M. Jurieu déleste cette proposition de Fauste Socin sur la satisfaction de Jésus-Christ : « Quand cela se trouverait écrit non pas une fois , » mais souvent dans les écrits sacrés, je ne croirais » pourtant pas que la chose allât comme vous pen- » sez : car comme cela est impossible, j'interpréte- » rais les passages en leur donnant un sens com- » mode , comme je fais avec les autres en plusieurs » autres passages de l'Ecriture 2. » Notre ministre déteste, et avec raison, cette parole de Socin. Car en suivant la méthode qu'il nous y propose, il n'y a plus rien de fixe dans l'Ecriture : à chaque endroit dillicile on sera réduit à soutenir thèse sur l'impossibilité; et au lieu d'examiner en simplicité de cœur ce que Dieu dit , il faudra à chaque moment disputer de ce qu'il peut.
Un ne saurait donc rejeter trop loin cette méthode, qui soumet toute l'Ecriture et toute la foi au raisonnement humain. Mais voyons si la Réforme peut s'exempter de cet inconvénient.
L'auteur des Avis demande à M. Jurieu , comment il dispose son cœur dans les mystères que la raison 71e peut atteindre par aucun endroit^. El ce ministre lui répond : « Je sacrifie à Dieu, qui est » la première vérité, toutes les résistances de ma » raison ; la révélation divine devient ma souve- » raine raison*. » Cette réponse serait admirable dans une autre bouche; mais, pour la faire avec eflicace à un socinien , il faut donc poser pour principe, que partout où il s'agit de révélation on doit imposer silence au raisonnement humain , et n'écouter qu'un Dieu qui parle. Ainsi lorsqu'il s'agira de la présence réelle et du sens de ces paroles : Ceci est mon corps, il n'est plus permis de répondre, comme fait M. Jurieu* : « L'Eglise ro- » maine croit avoir une preuve invincible de la pré- » sence réelle dans ces paroles de Jésus-Christ : » Si quelciu'un mange ma chair, etc. Prenez, man- » gez , ceci est mon corps. Cette prétendue mandu- » cation nous con(Juit à des prodiges , à renverser » les lois de la nature, l'essence des choses, la na- » ture de Dieu , et l'Ecriture sainte; à nous rendre » mangeurs de chair humaine. De là je conclus
1. Avis sur le Tab. du Soc, I. Traité, art. i,p. 13. — 2. Tab., Lett, m, p. 107; Soiin., iib. m, de Servature , c. 2 et 6. — 3. Tr. I, art. 1, ;>. IG. — 4. Lett. m, ;). 131. — 5. Dca deux Soiiv., c. 8, p. lus.
ETAT PRESENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
» sans balancer qu'il y a de l'illusion dans la preuve I) et de la figure dans le leste. » Mais, je vous prie, que fait autre chose le socinien? Ne trouve-t-il pas dans la Trinité, dans l'Incarnation, dans l'inimula- Lilité de Dieu, dans sa prescience, dans le péché originel, dans l'éternité des peines, des prodiges, des renversements de la nature de Dieu et de l'essence des choses? Faut-il donc entrer avec lui dans cette discussion , et jeter de simples lidèles dans la plus subtile et la plus abstraite métaphysique? Où est donc ce sacritice de résistance de notre raison qu'on nous promenait? Et s'il nous faut disputer et devenir philosophes, que devient la simplicité de la foi.
XXV'III. s/ les calcinisics sont reçus à dire que le mystère de la Trinité et les axilres sont moins opposés à la raison que celui de la présence réelle. — M. Jurieu dira peut-être : J'emploie, il est vrai, la résistance de la raison contre la présence réelle : mais c'est aussi que la raison y résiste plus qu'à la Trinité , à l'Incarnation et aux autres mystères que le socinien rejette. Vous voilà donc, encore un coup, à disputer sur le plus et sur le moins de la résistance : il faut l'aire argumenter le simple Udôle , il en faut faire un philosophe , un dialecticien; et celui dont vous ne voulez pas charger la faiblesse ou l'ignorance, de la discussion de l'Ecriture, est jeté dans la discussion des subtilités de la philosophie la plus abstraite et la plus contentieuse. Est-ce là ce chemin aisé et cette voie abrégée de conduire le chrétien aux vérités révélées?
XXIX. Si les caliHiiistes sont reçus à dire qu'ils ont pour eux les sens. — Mais , direz-vous , il ne s'agit pas de raisonnement : j'ai les sens mêmes pour moi; et je vois bien que du pain n'est pas un corps. Ignorant, qui n'entendez pas que toute la dilliculté consiste à savoir si Dieu peut réduire un corps à une si petite étendue! Le luthérien croit qu'il le peut; et si vous vous obstinez à vouloir conserver le pain avec le corps , il le conserve et donne aux sens tout ce qu'ils demandent. 'Vous n'avez donc rien à lui dire de ce coté-là, et vous voilà à disputer sur la nature des corps, à examiner jusqu'à quel point Dieu a voulu que nous connussions le secret de son ouvrage , et s'il ne voit pas dans la nature des corps comme dans celle des esprits quelque chose de plus caché et de plus foncier, pour ainsi dire, que ce qu'il en a découvert à notre faible raison. Il faut donc alambiquer son esprit dans ces questions de la possibilité ou impossibilité, c'est-à-dire, dans les plus flnes disputes où la raison puisse entrer, ou plutôt dans les plus dangereux labyrinthes où elle puisse se perdre. Et après tout s'il se trouve vrai que Dieu puisse réduire un corps à une si petite étendue, qui doute qu'il ne puisse le cacher où il voudra, et sous telle apparence qu'il voudra? Il a bien caché ses anges, des esprits si purs, sous la ligure des corps , et fait paraître son Saint-Esprit sous la forme d'une colombe : pourquoi donc ne pourrait-il pas cacher quelque corps qu'il lui plaira sous la figure, sous les apparences, sous la vérité, s'il le veut ainsi, de quelque autre corps que ce soit; puisqu'il les a tous également dans sa puissance? Donc le sens ne décide pas : donc c'est le raisonnement le plus abstrait qu'il faut appeler à son secours, et la plus
Une dialectique. Mais s'il faut être dialecticien ou philosophe pour être chrétien , je veux l'être partout, dira le socinien : je veux soumettre à ma raison tous les passages de l'Ecriture où je la trouverai choquée, et autant ceux qui regardent la Trinité et l'Incarnation, que ceux qui regardent la jirésence réelle. On peut discourir, on peut écrire , on peut chicaner sans lin : mais à un homme de bonne foi ce raisonnement n'a point de réplique.
XXX. Que ce qui détourne les calvinistes de la. présence réelle est précisément la même chose qui détourne les sociniens des autres fnystèrcs ; c'està-dire, la raison humaine. Preuve par M. Jurieu. — M. Jurieu dira sans doute que ce n'est pas la raison seule , mais encore l'Ecriture sainte qu'il oppose au luthérien et au catholique sur ces paroles : Ceci est mon corps. Mais outre, comme nous verrons , que le socinien en fait bien autant , voyons ce qui a frappé M. Jurieu, et répétons le passage que nous venons de citer sur ces paroles ; Ceci est mon corps : le sens de la présence réelle « nous » conduit, dit-il, à des prodiges, à renverser les » lois de la nature, l'essence des choses, la na- » turc, de Dieu, l'Ecriture sainte, à nous rendre » mangeurs de chair humaine. » L'Ecriture est nommée ici, je l'avoue; car aussi pouvait-on l'omettre sans abandonner la cause? Mais l'on voit par où l'on commence , ce qu'on exagère , ce qu'on met devant l'Ecriture , ce qu'on met après ; et on ressent manifestement que ce qui choque et ce qui décide en cette occasion , c'est enlin naturellement la raison humaine. On sont qu'elle a succombé à la tentation de no pas vouloir se résoudre à croire des choses où elle a tant à souffrir : c'est en elïet ce qui frappe tous les calvinistes. Un catholique ou un luthérien commence avec eux une dispute .• forcé par l'impénétrable hauteur des mystères dont la croyance est commune entre nous tous, le calviniste reconnaît qu'il ne faut point appeler la raison humaine dans les disputes de la foi. Là-dessus on lui demande qu'il la lasse taire dans la dispute de l'Eucharistie comme dans les autres. La condition est équitable : il faut que le calviniste la passe. C'en est donc fait : ne parlons plus de raison humaine, ni d'impossibilité, ni des essences changées : que Dieu parle ici tout seul. Le calviniste vous le promettra cent fois ; cent fois il vous manquera de parole , et vous le verrez toujours revenir aux peines dont sa raison se sent accablée. Mais je ne vois que du pain? Mais comment un corps humain en deux lieux et dans cet espace? Je n'en ai jamais vu un seul qui ne se replongeât bientôt dans ces difficultés, qui, à vrai dire, sont les seules qui les frappent. Calvin, comme les autres, promettait souvent aux luthériens, lorsqu'il disputait avec eux sur celte matière', de ne point faire entrer de philosophie ou de raisonnement humain dans cette dispute : cependant à toutes les pages il y retombait. Si les calvinistes se font justice, ils avoueront qu'ils n'en usent pas d'une autre manière, et qu'ils en reviennent toujours à des pointillés du raisonnement humain.
XXXI. Qu'en alléguant l'Ecriture, le calviniste ne fait qu'imiter le socinien, et qu'il retombe dan>; la discussion dont M. Jurieu voulait Le tirer. —