DE M. M'AIMBOURG' AU MINISTRE FERRY
J'ai reçu vos deux lettres , qui me furent rendues avant-hier au malin par notre correspondant, bien fermées et en fort bon état. Je ne saurais vous
1. Théodore Maimbour^ quitta n-Iglise c:ithoUque, et embrasaii la religion prétendue rétoriiiée. Pour justifier sou apost;isie, il éerivil une lettre à. son frère , qui fut iniprimée en l(i50. {^n a de lui une Rt'ponae sommaire h la M'Hhode du cardinal de kirhelieu, qu'il dédia à madame do Tureniie. et dont il est parb- dans cette lettre. Il y prit le nom de la JiitflU, et envoya le manuscrit à Samuel Uesmarets , qui le publia à Groningue l'an 1664; édition dont il se plaiL'nait beauiroup , comme on le verra par cette lettre. Quelque éloigné qu'il parfit de l'Eglise catholique , il ne laissa pas d'y rentrer en 1664, et il y était lorsque VKxposilion de la Fui caLholique , de Bossuet , parut ; mais peu après il l'abandonna une seconde fuis, et se retira en Angleterre, où il fut chargé de l'éducation d'un fils naturel do Charles II. Ce fut IfL qu'il publia une fort méchante Réponse k V Exposition , eu lOSji. Il l'avait annoncée à ses ainis avant que de lever le masque, et c'est ce qui donna lieu à la Bastide , protestant , de dire qu'un catholique écrivait contre VExposiliun... Il mourut à Londres vers l'an 16113. {Edit. de Dé/'oris.)
exprimer la joie et la consolation qu'elles m'ont données , à cela près , que j'ai qiioli|ue déplaisir de ce qu'il semble que ma paresse vous ait donné sujet de croire , pour quelque temps, que j'eusse oublié la personne du inonde pour qui j'ai le plus de vénération , d'estime et de tendresse; mais Dieu soit loué de ce que ma dernière m'a justiiié dans votre esprit, et a effacé ces fâcheuses impressions, comme vous me faites la grâce de m'en assurer.
Pour ma réponse au livre de M. le cardinal de Richelieu , les reproches que vous me faites sur ce sujet me font trop d'honneur. Cet ouvrage , monsieur, dans l'état où il est, n'est pas assurément digne de vous; et les choses qu'on y a fourrées, en plus de deux cents endroits, me font tant de honte, que j'avais résolu de le désavouer absolument. Ceux qui avaient pris le soin de l'impression n'ont pas eu celui de m'en faire donner quelques exemplaires; néanmoins il faut lâcher d'en recouvrer quelqu'un pour vous satisfaire , et c'est une commission que je donnerai à Varenne, parce que j'en ai cherché inutilement jusqu'ici.
Venons, s'il vous plaît, à ce qu'il y a d'essentiel dans notre commerce; et commençant par M. Daillé, je vous dirai , monsieur, que je n'ai pas cru qu'il fût à propos de lui communiquer vos deux premières letlres, ne sachant pas s'il trouvera bon que je vous eusse écrit, sans sa participation, ce qu'il m'a confié. Il serait, ce me semble, plus à propos que vous prissiez la peine de m'en écrire une, où il ne fut parlé, en aucune façon , de l'avis que j'ai pris la liberté de vous donner; mais seulement du désir que vous avez de vous expliquer nettement, et à lui et à moi, des choses que vous craignez qu'on n'ait prises tout au rebours de votre pensée et de la sincérité de vos intentions, comme quelques-uns semblent déjà l'avoir fait, sans désigner pourtant personne. J'enverrais cette lettre à M. Daillé , avec une autre do ma façon, pour appuyer de mon petit raisonnement ce que vous auriez avancé pour l'accomplissement d'un dessein aussi juste et aussi salutaire que celui qui vous est proposé; et sur la réponse qu'il me ferait, nous verrions quelles mesures il y a à prendre et à garder avec lui.
Pour les assemblées dont on vous a parlé, je vous dirai aussi que je sais très-certainement qu'il s'en tient ici entre des personnes très-habiles, où l'on traite des moyens de ramener les esprits. Je sais de plus, avec la môme certitude, qu'il y a des personnes d'autorité, qui ont bon ordre de tout écouter. A la vérité, je vois bien qu'on ne veut pas sonner le tambour, de peur d'effaroucher les esprits; mais je crois savoir, par des voies aussi certaines, que l'autorité se déclarera quand il faudra, et que ce ne sont pas les voies violentes, mais plutôt celles de la douceur qu'on veut tenter. Il est bien vrai néanmoins que la disposition est plus éloignée que jamais de favoriser nos Eglises, ni de faire aucune grâce au général; mais on favorisera, sans doule, et de la bonne manière, le dessein de la réunion en général.
J'ai eu l'honneur de voir M. l'abbé Bossuel, selon que vous me l'aviez prescrit. Je vous assure qu'il a pour votre chère personne tous les sentiments d'estime et d'amitié qu'on peut avoir pour un des plus grands hommes , des plus sages et des mieux
A L'ÉGLISE CATHOLIQUE
intentionnés de notre siècle. C'est ainsi qu'il parle de vous, avec épanchement de cœur; et il est dilTicile de l'entendre sur ce chapitre , sans ajouter encore quelque chose aux sentiments les [dus avantageux qu'on aurait déjà conçus de votre mérite.
Il est vrai qu'il a eu la bonté de m'expliquer les choses avec tant de netteté et d'équité , et qu'il les met dans un si beau jour, qu'il ne me reste plus de difficulté sur les matières que vous avez déjà examinées ensemble. Après lui avoir fait voir tous les articles de votre lettre qui le regardaient, il m'a montré tous les écrits qu'il vous avait envoyés, tant à Metz que d'ici. Je ne m'étonne pas, après des éclaircissements si considérables, que vous vous sentiez obligé d'approfondir ces matières selon toutes les ouvertures que l'on vous donnera, et je trouve en effet que l'on ne s'est jamais expliqué si clairement.
Je lui ai témoigné là-dessus que je doutais fort qu'il fût avoué de ces choses, mais il s'est moqué de ma crainte, et m'a demandé, en riant, si je le croyais homme à vouloir s'exposer à un désaveu ; puis reprenant sérieusement, il m'a dit qu'il n'avançait rien de lui-même, qu'à la vérité tous n'expliquaient pas les choses avec une égale netteté, mais que tous convenaient de ce fond : et que piiit à Dieu qu'il ne tînt plus qu'à l'aveu , que pour lui il n'avait jamais enseigné, ni été enseigné, ni cru autrement : qu'au reste , il était bien certain que sa doctrine était conforme au concile de Trente et aux théologiens de sa communion; mais qu'il n'était pas nécessaire d'entrer avec nous dans cette discussion, qu'il fallait voir si nous pourrions convenir, indépendamment de tout cela, et s'attacher au fond des choses. Il a persisté dans tout ce qu'il vous a écrit sur le Sacrifice, sur la Justification et les autres points. Il m'a souvent interpellé moimôme, si j'avais été enseigné d'une autre manière, lorsque j'étais dans leur communion; il est vrai que mes notions étaient fort semblables ou fort approchantes, que ceux qui s'expliquaient bien et qui étaient les plus habiles tenaient un même langage. Il parle d'une manière à bien soutenir ses sentiments parmi les siens, et à y faire venir beaucoup d'autres. Et ce qui m'a le plus satisfait, c'est que je suis convaincu pleinement de sa sincérité, que je puis vous répondre de toutes les paroles qu'il vous a données et qu'il vous donnera à l'avenir. Je vous supplie, monsieur, de faire fondement là-dessus, et d'être bien persuadé , comme je le suis, qu'il ne permettra jamais que, sur les avances que vous vous serez faites l'un à l'autre , on vous pousse plus loin que vous ne voudriez aller. Il m'a répété plusieurs fois que s'il reconnaissait que l'on ne procédât pas de bonne foi, aucune considération ne pourrait l'empêcher de se retirer de la chose et d'en avertir ses amis, étant très-persuadé que Dieu ne veut pas être servi par de mauvaises voies , et qu'il faut poser pour un fondement inébranlable la sincérité el la droiture en toutes sortes de négociations, mais particulièrement en celle-ci.
Je ne dois pas vous omettre, qu'en parlant du sacrifice de la messe, il ne m'a pas dit précisément que tout ce que le prêtre dit après ces paroles : Hoc eut, etc., fût inutile; mais bien que ce n'était
point en cela qu'était l'essence de l'action du sacrifice , et que très-certainement tous les théologiens catholiques en étaient d'accord, même qu'absolument le sacrifice pouvait être accompli en son essence sans ces prières; ce qui est la même chose que ce qu'il vous a donné par écrit.
Il m'a bien dit, en passant, qu'il y a de vieux préjugés dont nous aurions peine, et vous en particulier, à revenir; mais il ne laisse pas d'être fort satisfait de votre conférence : il dit que vous entrez dans le fond mieux que personne; que vous êtes solidement docte, d'un esprit doux, paisible et parfaitement bien tourné. Vous pouvez juger, monsieur, si j'ai fait un écho aux plus justes louanges et aux plus véritables qui aient jamais été données.
J'ai cru aussi que, pour satisfaire à vos intentions, qui m'étaient marquées par votre lettre , je devais m'informer pour quelle raison on s'était adressé particulièrement à vous; et il m'a dit qu'il ne savait pas quelles pouvaient être les pensées des autres là-dessus, mais qu'il présumait bien que ce ne pouvait être que votre grande réputation, votre capacité et votre manière d'agir si civile el si raisonnable, qui fait qu'on a mieux aimé entrer en commerce avec vous qu'avec d'autres, qui n'ont pas les mêmes qualités; mais que pour lui, outre cela, il avait ses raisons particulières ; que monsieur son père et lui avaient toujours été liés d'amitié avec vous; que s'il avait eu les mêmes liaisons avec vos autres confrères, il leur aurait parlé sans difficulté, et leur aurait dit les mêmes choses, même à M. Daillé, s'il le connaissait; qu'il en chercherait les occasions, et n'en perdrait aucune de s'expliquer de la même sorte avec tous ceux qui voudraient y entendre.
Enfin, monsieur, il a traité avec moi d'une manière qui me fait trop voir que l'on y peut prendre une entière confiance. Mais, sans cela, je puis vous dire que j'ai trop bien éprouvé sa sincérité, sa fidélité et son zèle, même à bien servir ses amis, depuis plus de douze ans que j'ai l'honneur de le connaître, pour en douter aucunement.
Je sais de plus , par l'organe du Père Maimbourg, mon cousin, que les Jésuites de Metz ont écrit de vous fort avantageusement et en termes pleins d'estime au Père Annat; que cette Compagnie entre fort dans le dessein de la réunion en général; et puisque ceux-là y entendent, il juge qu'il faut de nécessité que le concours soit universel, et que les dispositions y soient très-grandes.
À Dieu ne plaise donc, monsieur, que nous apportions de notre côté quelque obstacle à une œuvre si désirée , et que la Providence semble déjà avoir si fort avancée; et puisque vous m'ordonnez de dire mon sentiment sur votre procédé en cette rencontre, je ne puis que louer infiniment votre inclination pour la paix, et pour entendre les explications et ouvertures qui y conduisent, particulièrement dans un temps où nous sommes menacés de la dernière désolation , si nous ne prenons comme il faut, et comme vous faites, ce seul expédient qui nous est offert pour nous sauver.
Je suis ici à la source des choses; j'ai des habitudes et des connaissances assez considérables pour pénétrer assez avant dans l'élat de nos affaires; et
PROJET DE RÉUNION DES PROTESTANTS DE FRANCE
[tuur vous dire be.iiiciuip de choses en un mot , il est leiiips de penser sérieusemenl ;i la paix , et je serais l'Aclié ipie les premières ouvertures vous en ayant (Hô laites, vous n'eussiez pas la gloire tout entière de sa conclusion, pour couronner une aussi belle vie que la vôtre. De Ions cotés on nous quitle , et ministres et gens de condition; car je dis qu'on nous quitte, quand je sais qu'on est sur le point de nous iiuiltcr, et qu'on ne fait autre chose que chercher une belle porte pour sortir et pour se retirer.
Je suis persuadé , aussi bien que vous, que l'accord n'est pas impossible ; et le vrai, le sur et l'inl'aillible moyen est de faire ce que vous avez fait, qui ne peut réussir qu'à la gloire de Dieu, et au repos universel de son Eglise et de son royaume. Surtout il n'y a rien de plus nécessaire ni de plus juste que la résolution que vous avez prise de répondre en sincérité, quand vous vous serez enquis de quelque chose, et d'aider à la réduire au dernier point où elle pourra être mise, par les éclaircissements que vous pourrez y donner. Si tout le monde agissait de cette manière, on irait bien loin. Il ne faut point feindre de dire nettement ce qu'on pense, quand on ne pense que bien, que pai.\ et que réunion. A la vérité les esprits mal faits en tirent quelquefois de mauvaises conséquences, auxquelles il faut obvier autant qu'on peut; mais aussi faut-il avouer de bonne foi tout ce qui est véritable, et diminuer par ce moyen, autant qu'on le peut, les controverses qui nous séparent.
J'ai trouvé très-raisonnable ce que M. l'abbé Bossuet vous a écrit là-dessus; et y ayant fait réflexion, j'ai pensé que c'était cette raison là, de dire la vérité tout simplement, qui avait dû obliger M. Daillé et le synode de Charenton de dire ce qu'ils ont dit sur le sacrement de la Gène, sans se mettre en peine des avantages que l'on en voudrait tirer, nonobstant lesquels ils ont bien fait d'enseigner la vérité : et ce serait bien fait aussi de faire de même, dans tous les autres points où l'on pourrait s'accorder. Je ne vois donc pas qu'il faille écouter ici les sentiments de réserve, que quelques-uns proposent. On se défendra toujours bien des mauvaises conséquences, des abus et des surprises; et il ne faut jamais craindre d'avouer et de déclarer ce qui sera trouvé véritable.
Vous avez grande raison d'appréhender les syncrétismes et accords qui ne subsistent que dans des paroles ambiguës et équivoques. Mais de la manière dont vous traitez les choses, on viendra au dernier point d'éclaircissement , on verra à pur et à plein de quoi on pourra convenir, et ce (jui se pourra faire |)our mettre en repos la conscience d'un chacun. Le premier bien qui pourrait revenir d'une réunion serait celle-ci; qti'enlrant dans une môme communion sous des explications raisonnables, on bannirait en peu de temps tous les abus grossiers qui se sont glissés depuis quelques siècles dans la religion chrétienne. Je vous supplie de peser bien ceci : InlelUcjenli pauca.
Les affaires de la maison où je suis engagé m'obligent à partir demain pour y retourner, chargé des ordres et des arrêts nécessaires pour arrêter le cours des vexations que nous soull'rions de])uis quatre mois, par la chicane d'un curé et d'un chapitre de chanoines, nos voisins, qui croyaient se
prévaloir du temps. Mais, monsieur, si nous pouvons lier un commerce entre nous trois , je veux dire M. de Bossuet, vous et moi, le chemin serait bien 1)1 us court, en lui adressant tout droit des lettres ([ue vous me ferez l'honneur de m'écrire sur cette matière, vous réservant toujours pourtant la liberté de m'écrire tout ce qu'il vous plaira parla voie de M. Gamart, qui me fera tenir vos lettres en toute sûreté; et je vous assure que cette correspondance entre nous trois est, si je ne me trompe, très-conforme à la sincérité de nos intentions. Toutefois, monsieur, je soumets cela à votre prudence et discrétion. Envoyez-moi le chiffre, s'il vous plaît, mais qu'il soit le moins end^rouillé et le moins difficile qu'il se pourra; et surtout informez-moi bien de votre santé si précieuse en ce temps-ci. Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur, et suis au delà de tout ce que je puis dire, monsieur, votre très, etc. de Plekville'.
J'oubliais à vous dire que je me suis rencontré avec un nommé M. de la Parc, ci-devant ministre de Montpellier, et maintenant catholique romain. C'est un de ceux qui s'appliquent le jdus à proposer les ouvertures de réunion, et le fait dans des sentiments assez équitables, à ce qui parait. C'est un homme savant et modéré, et qui a ici des entrées, des habitudes et même de la créance qui peuvent beaucoup avancer les choses. Mais je ne me suis expliqué de rien à lui, ne le connaissant pas assez; car je crois qu'il est toujours bon de se tenir un peu sur ses gardes, mais non pas toutefois jusqu'au point que nous fermions la couche, et que nous ôtions les moyens à ceux qui travaillent à un si grand bien. Mandez-moi, monsieur, de quelle sorte vous voulez que je me conduise en de pareilles rencontres, et avec des personnes qui sont dans cette disposition ; car je vous assure qu'il s'en trouve beaucoup tous les jours, et au dedans et au dehors.
A Paris, ce 8 septembre 1666.