REPONSE DU MINISTRE FERRY A L'ABBÉ BOSSUET
Monsieur,
Au même temps que monsieur votre père m'eut fait l'honneur de me rendre votre chère lettre et le mémoire dont il vous a plu l'accompagner, il me remit à vous faire réponse quand il serait de retour d'un petit voyage de huit ou dix jours, dont il n'est revenu que depuis deux ou trois seulement. Pendant cela je me suis tiré des bains, et ai mis lin à l'usage des remèdes pour autant de temps qu'il plaira à Dieu. Je n'ai pas laissé d'être enliêrcment inutile au dessein que vous me recommandiez. J'ai reçu avis de Paris qu'on m'y avait rendu de mauvais offices, et n'ai pas laissé de convaincre l'auteur, sans l'en accuser, que j'avais raison d'en user comme j'ai fait, et qu'il ne se pouvait pas mieux autrement. Par là je l'ai rendu susce|ilible d'un meilleur sentiment. .T'espère même d'y faire entrer ceux de ce
1. U pren:iit ici ce nom factice, mais son vrai nom était Maimbours.tol qu'il le signera dans la lettre qui suivra. (Edic.de Dé forts . )
A L'ÉGLISE CAÏllULIQUE.
mcme rang, en les y attirant sans qu'ils s'aperçoivent que l'on en soit empressé.
J'ai dit, comme vous m'avez ordonné, à monsieur voire père quelques petites remarques de mémoire sur quelques articles de notre histoire que vous avez pris la peine de mettre par ordre; mais ce sont choses qu'il faut traiter en personne , et pour cela j'attends la vôtre précieuse, le temps approchant auquel vous me l'avez fait espérer, et je souhaite que l'accommodement qu'on vous propose soil digne de votre approbation. Alors , monsieur, nous pourrons nous faire entendre à loisir l'un à l'autre sur les choses déjà traitées, et sur celles qui restent encore à l'être.
Sur le général , vous m'avez tant dit, et tant fait dire, et tant écrit de si bonnes choses, que je commence à mieux espérer, et à me sentir vous être plus obligé que je n'aurais cru, pour l'honneur que vous m'avez fait de me donner la première part à cette communication. Celui qui a eu l'honneur de vous voir', à ma prière, en est si bien persuadé , qu'il n'a pas fait moins d'efforts sur moi pour cela, qu'il en faudrait pour convertir une multitude d'incrédules. Mais, monsieur, les grands biens que vous lui avez dits de moi, où je pense reconnaître votre style, me mettent et me tiennent en une confusion agréable : car ne pouvant douter sans crime de la pureté de votre âme , et ne pouvant pas croire ce qu'il m'en a écrit, sans perdre le reste de ma modestie , et sans me mettre en danger d'être pris pour un autre , je vois en cela un malentendu de votre part qui m'est si avantageux, que quand tous les avis seraient éclaircis, je dois désirer que celuilà ne le soit jamais. Croyez donc, monsieur, s'il vous plaît, que c'est le seul que je prendrai à tâche de faire durer, et que je ferai tout ce qu'il me sera possible pour vous y entretenir, en continuant d'agir de la manière que j'ai commencé , et que vous approuvez , et que je ne m'en cacherai à personne , parce qu'il n'y a rien que de salutaire et que d'honorable.
Je ne sais maintenant comment passer d'un si bel endroit des choses que vous lui avez dites de moi, à ceux de deux ou trois de vos lettres, où monsieur votre incomparable père a pris la peine de me lire deux ou trois fois les favorables témoignages que vous avez eu la bonté de hasarder de moi en de si grands lieux, que je n'ose pas même prononcer après vous , parce que ce n'est pas à moi que vous les avez nommés , et que je ne les lui ai pas osé seulement demander par extrait. Et c'est , monsieur, m'engager avec vous d'une manière bien rare et bien extraordinaire. Vous n'avez pourtant rien obligé qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez toujours répondre. J'ai seulement à pourvoir qu'on ne vous puisse reprocher en ce sujet le défaut des grands hommes , d'avoir volontiers trop bonne opinion de ce qu'ils aiment, parce qu'ils le veulent aimer. C'est aussi sans doute ce que je tâcherai au moins de faire de bonne foi, quelque succès que Dieu veuille donner à l'affaire que vous conduisez si bien, qui me sera toujours glorieuse d'avoir été portée si haut, et de n'y avoir pas été trouvé indigne de votre protection. Cepen-
1. Théodore Maimhourg. le même qui a écrit la lettre qui précède celle-ci.
danl, monsieur, pour n'y défaillir point de ma part en ce que je puis faire, je vous envoie, comme vous m'avez ordonné , un gros paquet des choses qui la concernent : car j'ai cru ne pouvoir point vous représenter mieux au naturel les termes du règlement que vous désirez, que par les pièces entières. Vous y verrez , monsieur, celle de M. le lieutenant-général, et les deux sur lesquelles il l'a appuyée : la première qui est un arrêt du 2 de mai 1631, détruite expressément par la bouche sacrée du roi, parlant deux ans après, mise en un autre arrêt contradictoire du 22 septembre 16.3.3, avec ample connaissance de cause; et l'autre qui est l'apostille en réponse à l'article de messieurs de votre clergé, laquelle ne casse point le prétendu intrus , ne nous réduit point au nombre de quatre , ne défend point de prêcher, sinon sans permission, mais seulement de ne pas augmenter notre nombre, ce qu'aussi nous n'avions point fait. Mais, monsieur, ces pièces n'ont servi que de prétexte : car je sais de la propre bouche de l'original, que le vrai motif a été de me réduire à'quitter tout à fait la chaire à mon gendre , comme on croyait, et qu'il y avait apparence de croire , en l'état où j'étais alors, que je le ferais plutôt que de laisser partir mes enfants d'avec moi; de sorte que m'élant résolu au contraire , il est advenu , contre l'intention de ceux qui m'ont procuré ce déplaisir, que je la remplis tout entière, et prêche deux fois plus que je n'aurais fait.
J'ai encore, monsieur, à vous faire une trèshumble prière, qui est de vous souvenir de cette attache qui m'est de la dernière importance, et qui doit me servir pour le rang après tout le reste. Pour cela , il me serait nécessaire de l'avoir par devers moi par forme de brevet, et même qu'on n'en sût rien à présent; afin qu'il ne semble point à personne que je l'eusse obtenue par quelque engagement, qui serait un soupçon fort aisé à prendre, et bien contraire à mes intentions. Mais enlîn je m'aperçois, monsieur, que c'est faire une trop longue lettre à un homme de votre dignité , de mes atïaires particulières qui ne vaudront jamais la peine que vous avez eue de la lire, et encore moins celle que vous avez prise d'en tant parler, ni la hardiesse que j'ai eue de les mettre entre vos mains, où je vous supplie pourtant me permettre que je les laisse, comme je fais aussi en celles de Dieu, auquel je recommande aussi les vôtres de tout mon cœur, dont il sait toutes les intentions , qui sont assurément celles que je vous ai protesté d'avoir, et entre autres, celle de vivre et de mourir, votre, etc.
A Metz, le io septembre 1666.