‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 412 sur 631 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

DU .MIXISTRE FERRY A M. MAIMBOURG, Sur le projet de réunion.

Monsieur, Je crois qu'il serait superilu que je misse beaucoup de temps à vous assurer que votre lettre du 8 m'a bien apporté de consolation. Outre la qualité naturelle que votre style a de plaire , celle dernière

PROJET DE RÉUNION DES PROTESTANTS DE FRANCE

est si bonne à vous exprimer sur les choses qui me louchent , cl si riche en particularités de l'alTaire dont vous parlez, que j'en suis comblé; el à chaque fois de plusieurs que je l'ai lue, j'y ai toujours trouvé quelque nouvelle bonlé et quelque ricliesse cachée, tellement que ma joie s'en accumule tous les jours. El quoique je n'aie pas dû dill'érer à vous en rendre toutes les grâces que j'en puis concevoir, je ne pense pas être encore au bout de bien savoir ce que je vous en dois. Je l'ai lue presque tout entière au Père de Rhodes , jésuite, el procureur du collège, qui l'a admirée en toutes ses clauses et en loul son contexte ; c'est celui de la maison avec lequel j'ai lié plus d'amitié. Il a pris grand soin de moi durant mes longues et âpres douleurs, m'a amené un de sa robe , qui se tient au Pont-à- Mousson , et qui fait la médecine avec grande réputation , et est souvent venu demander des nouvelles à ma porte, sans entrer, pour ne donner lieu à aucun soupçon, ni ne me causer le scandale, que le génie qui en a écrit par-delà n'a pu éviter, ou qu'il n'a pas été marri de trouver.

Je vous dirai ici en passant, puisque j'y suis tombé, que j'aurai bien de la peine à me résoudre de vous écrire une nouvelle lettre sur le gros de l'afTaire; puisque celui qui vous en a parlé ne l'a pas fail à dessein que je le susse , et ne vous a pas considéré assez mon ami, pour croire que vous m'en dussiez rien apprendre ; et ni moi le sien , pour vouloir que je fusse informé d'une chose dont il a dû croire que je devais être averti. Il suffira , s'il vous plail, quand vous le verrez, de lui faire à fond cette histoire , je veux dire, celle de la proposition qui m'a été faite , et de la manière que je m'y suis conduit jusqu'à présent.

Apres ces parenthèses , et retournant au principal sujet de nos lettres, je vous dirai, monsieur, que j'ai eu une raison particulière de communiquer une partie de votre dernière à ce personnage ; c'est qu'il me dit, il y a quelque temps, qu'il avait écrit de moi au Père Annal, et lui avait répondu de ma sincérité, autant qu'il désirait qu'il fût assuré de la sienne; et une personne d'honneur, qui a vu sa lettre, m'assura encore hier, qu'elle portait que je suis un homme incorruptible et non intéressé, et lui en donnait quelques marques que je crois qu'il n'ignorait pas : de sorte qu'ayant trouvé en la vôtre ce que le Père Maimbourg, votre cousin, vous en a dit, j'ai été bien aise de lui donner le contentement qu'il m'a témoigné recevoir de cette preuve que j'avais de la vérité de son dire, et de prendre cette occasion, en le remerciant, de l'assurer que j'en veux toujours être persuadé. C'est le premier qui m'a fait l'ouverture de ce grand dessein, el me la lit d'une manière sérieuse et si franche, et avec une telle avance d'abord, que je crus ne devoir pas, comme vous dites, monsieur, lui fermer la bouche sur une chose que j'ai désirée toute ma vie, el dont j'ai l'ait plus d'une fois déclaration, et où je n'ai trouvé personne qui m'ait contredit.

J'ai écrit amplement à M. l'abbé Rossuel par le courrier précédent; c'est une personne d'un vrai honneur, en qui j'ai conliance entière, et qui m'oblige d'une haute manière, et en des lieux où je ne croyais pas que mon nom dût jamais être porté, ciinune j'ai appris par ce que monsieur son père

m'a fail l'honneur de me lire de ses lettres; et s'il réussit, comme il le désire, el comme je l'espère, il aura plus fait seul que tout le monde. Je ne m'explique pas à lui sur le dernier mémoire qu'il m'a envoyé, parce que nous voilà bien près du temps qu'il m'a fail espérer son retour, étant des choses qui ne peuvent être si bien traitées ([u'en présence.

Si je vous ai dit le mol d'inutile, j'ai peut-être passé son expression, mais non pas son sens; car j'ai pris ce mol au regard du sacrilice : or, il avoue que tout ce qui suit la consécration n'y sert de rien, et par conséquent y est inutile, je veux dire, au sacrifice, qui est de quoi nous convenons; tellement que sa pensée doit être, el est aussi en efTet, que tout ce que le prêtre a intention de faire , est de rendre la victime déjà sacrifiée présente'; et tout ce que Jésus-Christ y veut faire, présupposé qu'il y soit présent, est, non pas de se sacrifier de nouveau , mais de se montrer et exhiber à Dieu , déjà sacrilié en la croix, et rien davantage. C'est ce que nous appelons son intercession , et ce que nous exprimons en l'une de nos prières publiques, que je lui ai lue , et dont il s'est contenté. Tout le dilTérend qui reste, est qu'il croit que cette exhibition se fait à l'autel de leurs temples, et nous en celui du sanctuaire céleste, comme dit l'Apôtre; de sorte que tout est réduit à la présence réelle ; c'est aussi l'explication de ces deux messieurs de la Société, lesquels m'ont parlé. Et cela étant réglé de la sorte, tous les arguments que nous avons tant faits, contre la vocation des prêtres à sacrifier, nous deviennent inutiles, et une grande controverse est luise à fin.

Mais assurément, monsieur, ce n'est pas la théologie ancienne de l'Eglise romaine; et quoique Bellarmin et Suarez, que je vous ai nommés, et plusieurs autres qui ont commencé à la raffiner, aient beaucoup attribué, el quelquefois tout le sacrifice à l'acte de consacrer, néanmoins ils veulent qu'il y entre aussi, de la part du ministre public, un acte d'offrir, bien qu'ils avouent que l'Ecriture n'en dit rien, |)arce qu'il n'y a point de sacrifice sans oblation, c'esl-à-dire, sans intention actuelle ou habituelle d'olTrir et de présenter quelque chose à Dieu. Mais j'ai posé en fait, et nous avons promis de part et d'autre, de ne regarder point à la manière dont personne se serait exprimé ci-devant, mais d'aller droit au fond; et comme il vous a dit à vous, monsieur, indépendamment d'aucune autorité que de la parole de Dieu. Et plût à Dieu que nous en fussions quittes pour dire qu'ils ne se sont pas assez bien expliqués, et que nous ne les avons pas assez bien entendus, bien que quelqu'un m'ait écrit sur cela d'une manière un peu rude , et avec un dilemme atroce, pour réfuter celle manière de nous rapprocher.

On m'avait déjà [larlé de M. Daillé, et j'ai deux collègues qui l'ont connu, M. Ancillon et M. de Combles, particulièrement ce dernier qui l'a précédé ou qui l'a suivi en une môme Eglise. Ils m'ont fait une partie de son histoire, mais ils ne nient pas qu'il ne soit savant. J'en ai plus appris de M. de B Je n'ai rien à vous dire de la manière dont

1. Voyez ci-après, pan. 458, col. 2, le véritalile sentiment do Mossuet sur cette matière.

A L'EGLISE CATHOLIQUE

vous aurez à user de moi avec lui ou avec d'autres. En celle dont j'agis , je ne crois pas avoir raison de me cacher à personne; mais vous avez tant d'amitié pour moi, et vous êtes si sage partout, que je me dois entièrement négliger entre vos mains. Il me suffira bien, quand il s'en présentera des occasions, que mes intentions vous sont bien connues et que vous les approuvez; car vous les saurez bien expliquer.

Au surplus, monsieur, vous m'avez offert vos amis et vos connaissances à Paris, la source des choses; et puis vous m'écrivez que vous en partez le lendemain, sans me dire où vous allez et si vous reviendrez, et quand : vous pouvez penser que vous me laissez bien embarrassé. Je vous écris, néanmoins, par l'adresse que vous m'avez prescrite, et vous envoie un chiffre, dont j'ai gardé le double, comme vous l'avez désiré, et sauf à y ajouter.

J'oubliais de vous dire que l'on a voulu me persuader que le roi a déjà un mémoire signé de dishuit ou vingt pasteurs, qui reconnaissent qu'on se peut sauver en l'Eglise romaine. J'ai répondu que si cela est , il faut que ce soit des gens qui y sont déjà, ou qui y doivent entrer, comme j'ai dit à ceux qui m'ont parlé ci-devant de le signer. Après tout , monsieur, il ne nous faut pas laisser surprendre par ces exemples. J'avoue que ce sont des achoppements aux faibles, mais il ne le faut pas être; et quoique je croie qu'il y a beaucoup de choses qu'on peut supporter, je n'estime pas pardonnable, à ceux qui les iraprouvent, de retourner à les faire, et moins d'en croire d'autres qui ne doivent pas être dissimulées, car il vaudrait beaucoup mieux n'avoir jamais connu la voie de justice, etc.; mais c'est assez à un homme si intelligent.

Pour la fin, mandez-moi, s'il vous plait, où est votre séjour plus ordinaire; comment se porte mademoiselle , et quelle famille vous avez , et quand vous espérez retourner à Paris, et si vous aurez reçu cette lettre bien conditionnée. Adieu cependant , mon cher monsieur, et priez toujours Dieu pour moi, comme je fais pour vous, singulièrement à ce qu'il nous fasse la grâce de lui demeurer fidèles, et de nous revoir ensemble avec les véritables bienheureux. C'est en sa grâce et en cette espérance que je vous embrasse de tout mon cœur, que je vous remercie humblement de tout le bien que vous dites de moi et que vous me faites , et que je veux être à vivre et à mourir, monsieur, voire, etc.

Ferry.

Je vous supplie très-humblement, monsieur, de conserver cette lettre, pour me la renvoyer un jour si j'en ai besoin, pour montrer la pureté de mes intentions en la profession de la vérité ; et pour cette fin je vous prie d'y noter quelque part , quel jour vous l'aurez reçue.

.\ .Metz, le 18 septembre 1666.

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