‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 418 sur 631 · ENVOYÉ PAR I,E MINISTRE DU BOURDIEU · texte numérisé non relu

ENVOYÉ PAR I,E MINISTRE DU BOURDIEU

Le duc di; Noailles , commandant de Languedoc, soupirait, nous dit l'aljljé Millot', pour l'exécution d'un projet formé depuis longtemps, auquel plusieurs savants théologiens avaient travaillé, mais qu'on ne verra jamais réalisé sans une espèce

1 . Mémoires politiques et littéraires, par M. Pabbé Millot, tom. I, paff. 09 et suiv.

I (le miracle. C'était de réunir les protestants à l'Eglise catholique, liourdieu, ancien ministre de Monpellier, lui envoya un mémoire pour être présenté au roi, sur un objet si désirable. Après l'avoir examiné et fait examiner avec soin, le duc resta persuadé que ce mémoire tendait à rendre les catholiques huguenots, et non les huguenots catholiques. Il ne le présenta point; mais il le communi(]ua au célèbre Bossuet, l'oracle de l'Eglise de France, et le plus redoutable adversaire des novaleurs. Voici ce mémoire- :

Nous, ministres soussignés, ayant dessein de porter notre obéissance aux ordres de Sa Majesté aussi loin que les grands intérêts de notre conscience pourront nous le permettre, et espérant de sa bonté royale que, voyant les avances que nous voulons faire vers la religion qu'il professe, il ordonnera qu'on nous laissera en repos, el que toutes nos affaires seront en assurance; nous promettons de contribuer de notre pouvoir au religieux dessein qu'il a de ranger tous ses sujets sous le même ministère, el pour cet effet de nous réunir à l'Eglise gallicane, si elle veut nous accorder les articles suivants, selon la promesse solennelle qu'elle a fait dans V Avis pastoral, de relâcher de ses droits en faveur de la paix, el de rectifier les choses qui auront besoin de remède, si la plaie du schisme est une fois fermée. Voici les articles :

I. Qu'il n'y aura point d'obligation de croire le purgatoire; qu'on ne disputera point de part ni d'autre sur cet article, et qu'on parlera avec une grande retenue de l'étal oij sont les âmes inconlinent après la mort.

II. Que l'on ôtera des temples les images de la très-sainte Trinité; que les autres, que l'on trouvera à propos d'y laisser, ne resteront ((ue pour servir d'ornement à l'église, ou pour une simple instruction historique; et que les pasteurs avertiront soigneusement les peuples d'éviter sur ce point les abus, qui ne sont que trop communs parmi les personnes mal instruites.

III. Que les reliques et les autres dépouilles des saints, de la vérité desquelles on n'aura pas raison de douter, seront conservées avec grand respect; mais qu'elles n'entreront point dans le service de la religion, et qu'on ne nous obligera pas de leur rendre aucun culte.

IV. Que l'on n'envisagera que Dieu, seul objet de notre adoration el de notre culte, qu'on instruira le peuple de prendre bien garde de ne rien attribuer aux créatures, pour si érainentes qu'elles soient, qui soit propre ni particulier à Dieu; mais que cependant , puisque les saints s'intéressent dans nos misères, on peut prier Dieu d'accorder aux prières de l'Eglise trioinphanlo, les grâces que l'indifférence de nos oraisons n'obtiendraient jamais de lui.

V. Qu'entre les cérémonies de l'Eglise chrétienne le Raptôme el l'Eucharistie sont les plus augustes, el que l'on ne donnera aux autres le nom de sacrement, que dans un sens large et étendu.

VI. Que sur la nécessité du baptême on s'en tiendra particulièrement au canon du concile de Trente, sans lui donner autre forme ou étendue que celle que ces paroles renferment : Si quis dixeril baplismum liberum esse , hoc et non necessarium esse ad

1. Nou3 ignorons la date précise de ce projet de reunion , qui nVst pas marquée dans la copie qui nous en a été confiée avec les originaux des autres pièces qui précèdent. Mais il parait par les Mémoires de l'abbé Millot, qu'il est da I0S4.

A L'ÉGLISE CATHOLIQUE

saliUem, anathema sil. C'est pourquoi on ne donnera aucune modilication au canon X du chapitre précédent, qui déclare qu'il n'est pas permis à toutes personnes d*administrer les sacrements, ce droit n'appartenant qu'aux ministres de l'Eglise, qui ont reçu de Jésus-Christ le pouvoir de les conférer.

VII. Que Jésus-Christ est réellement présent dans le sacrement de l'Eucharistie, quoique les voies de sa présence soient incomprôhensihlcs à l'esprit humain; et par conséquent on n'ohligera personne à définir la manière de sa présence , ni on n'en disputera point, puisqu'elle passe notre intelligence, et que Dieu ne nous l'a pas révélée.

VIII. Que quand on communiera, on sera dans une posture d'adoration : les communiants rendront alors à Jésus-Christ les honneurs suprêmes qui ne sont dus qu'à Dieu, sans exiger autre chose de personne, pour les espèces de la matière de ce sacrement, que celte vénération profonde qu'on doit aux choses saintes.

IX. Qu'il sera permis au peuple de lire les Ecritures saintes, et que l'on les lira publiquement dans l'église; que le service se fera en langue vulgaire; que la coupe sera administrée au peuple; que l'on ne reconnaîtra point d'autre sacrifice proprement dit, que celui de la croix. Les pasteurs enseigneront aux fidèles, que l'Eglise chrétienne n'a qu'une seule victime, qui s'est une seule fois immolée; et que l'Eucharistie est un sacrifice de commémoration, ou la présentation que le chrétien fait à Dieu du sacrifice de la croix; qu'avant de nous obligera recevoir l'usage de la confession, on corrigera les abus qui s'y sont glissés, et l'on y apportera les modifications nécessaires pour le repos des consciences.

X. Qu'on ne regardera les jeiines et toutes les mortifications que comme des aides à la piété, et les moyens pour se conserver en l'état de la gnàce.

XI. Qu'on réformera les maisons des religieux, et surtout celle des mendiants, ne conservant sur pied que les sociétés anciennes, comme celles de Saint-I3enoit, des Jésuites, des Pères de l'Oratoire; mais les soumettant toutes uniquement à l'inspection et à l'autorité des évéques.

XII. Que les ministres seront conservés dans l'état ecclésiastique , et qu'ils tiendront un rang distingué dans l'Eglise, excepté les bigames, auxquels on aura égard de quelque autre manière.

XIII. Que Jésus-Christ ayant confié gratuitement à ses ministres les sacrements et les choses saintes, ils les dispenseront aussi gratuitement, sans les vendre, comme on a fait jusqu'ici.

XIV. Qu'on déchargera le peuple de ce grand nombre de fêtes qui les accablent, ne conservant que celles des mystères de la rédemption, celles des apôtres, des saints et saintes du premier siècle.

XV. Que les bornes que la dernière assemblée de France a données à l'autorité du Pape, seront inviolables; et que, pour le rang qu'il doit tenir avec les évoques de la chrétienté , il ne sera regardé tout au plus que comme prinnis inter pares.

XVI. Que les pratiques et les cérémonies qui ne conviendront pas à la majesté de la religion, et dont

on ne trouve point les traces dans la plus pure antiquité, seront abolies.

XVII. Que sur les iiuestions du mérite des œuvres et de la grâce, on s'en tiendra à la doctrine de saint Augustin et à l'Exposition de M. de Meaux.

Sif/ne'Du BouRDiEu, la Coste.

Dieu veuille répandre de plus en plus son esprit sur les hommes, afin qu'ils ne soient qu'un cœur et qu'une âme, et que nous puissions voir en nos Jours cette bienheureuse réunion, selon les vœux et les prières de tous les gens de bien de l'une et de l'autre communion, à laquelle tous ceux qui ont du talent doivent travailler, soit de parole, soit par écrit. Amen.

Cependant, ajoute l'abbé Millot, le duc de Noailles écrivit à Bourdieu, en lui adressant un autre projet de réunion, qu'il l'exhortait, lui et ses confrères, à y concourir avec un esprit de paix et de vérité; qu'alors il serait en état de faire valoir auprès du roi ses bonnes intentions; qu'il n'oublierait rien pour en procurer le succès, et qu'il donnerait volontiers sa vie pour un si grand bien. Bourdieu lui envoya ses réllexions sur le projet, et sur les moyens de l'exécuter, et proposa de s'en tenir aux canons par rapport aux points dont on ne pourrait convenir. Le duc consulta Bossuet, dont il reçut cette réponse :

LETTRE de Bossuet au duc de Noailles.

Je ne m'étonne pas, non plus que vous, qu'on ait deviné une chose si grossière touchant la proposition de s'en tenir aux canons. Celui qui la fait n'est pas loin du royaume de Dieu : mais il faut savoir de lui :

1" Dans quel siècle il se borne.

?" S'il n'entend pas joindre aux canons les actes que nous avons très-entiers des conciles qui les ont faits.

3" Si dans les canons des conciles, dont nous n'avons pas d'autres actes que les canons mêmes , il n'entend pas que l'on supplée à ce manquement par les auteurs de ce même siècle.

4" S'il croit avoir quelques bonnes raisons pour s'empêcher de recevoir la doctrine établie par le commun consentement des Pères qui ont été dans le môme temps.

5° S'il peut croire de bonne foi que tout se trouve dans les canons , qui constamment n'ont été faits que sur les matières incidentes, et très-rarement sur les dogmes.

Une réponse précise sur ces cinq demandes, nous donnera le moyen de l'éclaircir davantage, pour peu qu'il le veuille, et qu'il aime la paix autant qu'il veut le paraître.

Qu'il ne dise pas que c'est une chose immense, que d'examiner la doctrine par le commun consentement des Pères, qui ont vécu du temps des conciles dont il prend les canons pour juges; car on pourrait en cela lui faire voir, en moins de deux heures, des choses plus concluantes qu'il ne croit. Un petit extrait de cette lettre, et des réponses aussi précises que sont ces demandes, nous donneront de grandes ouvertures.

Je suis à vous de tout mon cceur, et prie Dieu qu'il vous conserve, et toute la famille, que je respecte au dernier point.

23 octobre lG8't.

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