‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 54 sur 631 · Cor., Ti · texte numérisé non relu

Cor., Ti

ariens : passage de M. Jurieu qu'il a laissé sans réplique. — On peut voir sur ce sujet-là ce qui est écrit dans le livre XV^ des Variations, et dans le premier Avertissement' : mais on y peut voir encore de plus grands excès du ministre : puisqu'on y trouve que « damner tous ces chrétiens innom- » brables qui vivaient dans la communion externe 1) de l'arianisme, dont les uns en détestaient les » dogmes , les autres les ignoraient , les autres les » TOLÉR.MEXT E.\ ESPRIT DE PAIX, los autres étaient » retenus dans le silence par la crainte et par l'au- » torité : damner, dis-je, tous ces gens-là, c'est » une opinion de bourreau, et qui est digne de la » cruauté du papisme^. » Le dogme des ariens est donc de ces dogmes qu'on peut tolérer en esprit de paix. On a objecté ce passage à M. Jurieu de tous côtés. D n'y répond pas un seul mot, et voilà, de son aveu , les ariens , c'est-à-dire , les ennemis de la divinité de Jésus-Christ et de celle du Saint-Esprit, parmi ceux qu'il faut comprendre dans la tolérance.

Il nous donne pour marque de socinianisme , de dire que cette secte était moins mauvaise que le papisme^ : et néanmoins il dit lui-même qu'il est plus difficile de se sauver parmi les catholiques, que parmi les ariens'', qui soutenaient les principaux dogmes des sociniens.

LXXVIII. Les nestoriens et les eutychiens tolérés par ce ministre. — Si les ariens sont compris dans la tolérance , les nestoriens et les eutychiens ne pouvaient pas en être exclus. Le ministre les y reçoit en termes formels, et met les sociétés où la confusion des deux natures et la distinction des personnes sont soutenues en Jésus -Christ, au nombre des communions où Dieu se conserve des élus^.

Si cela est , cette merveilleuse sagesse de Dieu , que le ministre reconnaît dans les quatre premiers conciles , qui, dit-il , ont mis à l'abri les fondements de la foi, ne sera plus rien; puisque les erreurs condamnées par ces grands conciles n'empêchent pas le salut de ceux qui en seraient infectés, et ne les excluent pas de la tolérance.

Voilà donc, par la doctrine de votre ministre , la tolérance établie en faveur de ceux qui renversent les fondements de la foi , même ceux qu'on a reconnus dans les quatre premiers conciles , qui , de l'aveu du ministre , et par les Confessions de foi de tous les protestants, sont les plus essentiels au christianisme.

LXXIX. La Réforme est obligée de passer à .!/. Jurieu ses erreurs sur le goût et le sentiment. — Outre ces intolérables erreurs qu'on ne tolère qu'à lui, il y en a d'autres qu'il faut tolérer par les principes de la secte. Les tolérants s'étonnent qu'on lui laisse dire qu'on croit, parce qu'on veut croire, par goût , par adhésion , par sentiment, et non pas par discussion ni par examen des passages de l'Ecriture. Mais que pourrait reprendre dans cette doctrine un synode de protestants , puisqu'ils n'ont de dénouement contre nous que celui-là? M. Jurieu leur dira : Voulez-vous obliger à la discussion ceux à qui leur expérience fait connaître qu'ils n'ont ni

1. Yar.. tiv. xv, n. 79 et suiv.; I^^ Avert., n. 41 et suie. — •2. Préj. légit., p. 22; Var., liv. xt, n. 80. — 3. Tab., L-ti. i, p. 7; Préj. lég., I. part., c. 1. — 4. Si/st., p. 225; Var., liv. xv, n. 112. —5. Préj., c. i, p. \6\ Si/st., p. U6, lot), loi; Var., liv. sv, )i. 55; Tab., Lelt. v, p. lUS.

SIXIKMH KT DEUNIER AVERTISSEMENT.

la capacité ni le loisir do la faire? Ils se moqueront de vous. Les renvcrrez-vous à l'autorité de l'Eglise'? Vous renverserez votre Réforme. Ne voyez-vous donc pas plus rlair que le jour, que le goût et le senlinicut iiuo M. Claude et moi avons introduit, est le seul refuge qui nous reste, et ([uc si vous le condanmez tout est perdu pour la Réforme?

L.\.\.\. Erreur de M. Jurieu, el de loulc la liéforme sur le mariage : exception à la loi éranyélique reconnue par ce ministre. — Je ne ui'élonnc pas non plus qu'on laisse avancer à M. Jurieu tant d'étranges propositions sur le mariage : c'est qu'en eflet la Réforme les soutient. Ce n'a pas été assez aux prétendus réformateurs d'abandonner la sainte doctrine do toute l'Eglise d'Occident sur l'entière indissolubilité du mariage, même dans le cas d'adultère. Pour adoucir les diiricultés du mariage , si grandes qu'elles faisaient dire aux apôtres : Maître, s'il en est ainsi, il vaut mieux ne point se marier'; ou y permet tous les jours, pour beaucoup d'autres sujets , de rompre des « mariages faits et consommés dans toutes les for- » mes, et de permettre à un mari et à une femme » de prendre un autre époux et une autre épouse » l'autre étant vivante-, » el très-constamment vivante. Le ministre rapporte un fameux arrêt de la cour de Hollande en l'an 1630', où du consentement des parties présentes, on résolut un mariage contracté dans toutes les formes : un mari eut la liberté d'épouser une autre femme que la sienne, et sa femme de demeurer avec celui qu'elle avait épousé sur la fausse présomption de la mort de son véritable mari. La désertion est une autre cause de rompre le mariage. C'est la pratique constante de « l'E- » glise de Genève, qui, dit-il'', est la source de » notre droit canon. On en a, poursuit-il un exemple » tout récent dont je crois que tout le monde a ouï » parler : on ne nommera pas les personnes à cause » du scandale, » mais cependant quelque grand qu'il soit, on passe par-dessus dans les jugements. « On nommera, continue-t-iP, la demoiselle Sève, » qui, en 1077, épousa un nommé M. Misson, lils » d'un ministre de Normandie , lequel après avoir » demeuré quelque temps avec elle l'abandonna. » Elle a obtenu permission de se remarier; ce » qu'elle fit. » Je ne vois pas après cela qu'on puisse s'empêcher de rompre les mariages pour des maladies incurables ou des incompatibililés aussi sans remèdes. Pour justifier ce libertinage, il suffit à M. Jurieu de dire que les maximes contraires « sont prises de la théologie romaine , selon » laquelle le mariage est un sacrement". » On voit donc bien la raison qui a inspiré à la Réforme de crier avec tant de force contre le sacrement de mariage : elle voulait anéantir cette salutaire contrainte que Jésus-Christ avait établie dans les mariages chrétiens, et s'ouvrir une large jiorle à les casser. C'est donc inutilement que Jésus-Christ a prononcé, que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni'' . On prétend à la vérité qu'il y a lui-même apporté une seule exce])lion; et c'est celle du cas de l'adultère : mais la Réforme licencieuse ne s'en est pas contentée , el n'a pas craint d'ajouter à celte unique

I. Mixtth., XIX. 10. — 2. Tab.. Leil. vi, p. 303. —3. Idem, p. 305. — 4. Ibid. — 5. Ibid., p. 303, 301. — 6. Pag. 304. — 7. Matlh., XIX, G.

exception, qui peut avoir quelque couleur dans l'Evangile, une si grande multitude d'autres exceptions dont on n'y en trouve pas le moindre vestige ; c'est-à-ilirc qu'on a excepté non-seulement , à ce qu'on prétend , selon l'Evangile , mais encore Irés-expressémcnl contre l'Evangile ; el M. Jurieu ne craint point de dire', « que la bonne foi et les » lois du prince sont les intcri)rètes des exceptions » qu'on peut ajjporler à la loi ôvangélique qui » défend le divorce, et qu'elles sutlisenl pour » mettre la conscience en repos. » Les consciences sont si endormies et les cœurs si appesantis dans la Réforme , qu'on y demeure en repos malgré les décisions de l'Evangile sur les exceptions qu'y apportent des lois el une autorité humaine. Ce n'est pas ici le sentiment d'un ministre particulier; c'est celui de Genève, d'où est né le droit canon de la Réforme; c'est celui de l'Eglise anglicane, qui en est la principale partie, comme ra|)pelle notre ministre : et M. le Grand vient de faire voir à M. Rurnel que, selon les lois de cette Eglise, « on fait » divorce pour avoir abandonné le mariage , pour » une trop longue absence, pour des inimitiés ca- 1) pilales, pour les mauvais traitements, et qu'on » peut se remarier dans tous ces cas 2. » Voilà, quatre exceptions à l'Evangile tirées du code des lois ecclésiastiques d'Angleterre', résolues el passées en loi dans une assemblée où prêchait Thomas Cranmcr, archevêque de Cantorbénj , le grand réformateur de ce royaume. Quel mariage demeure en sûreté contre ces exceptions , puisqu'on reçoit jusqu'à celle qui se tire des aversions invincibles; ce qui enferme manifestement l'incompatibilité des humeurs? Je ne m'élonne donc plus si ce grand réformateur a rompu tant de mariages, et je m'étonne seulement qu'il ne l'a pas fait avec encore moins de façon. Sans recourir au Lévitique, qui, de l'aveu des plus grands auteurs de la Réforme, ne faisait loi que pour les Juifs , el sans acheter à prix d'argent tant de consultations contre le mariage de Henri el de Catherine , il n'y avait qu'à alléguer l'aversion implacable de ce roi. Mais peut-être qu'on n'osait encore , et <iue la Réforme n'avail pas acquis toute la force dont elle avait besoin contre l'Evangile. On trouverait néanmoins si l'on voulait ces exceptions dans les autres réformateurs, dans un Luther, dans un Calvin, dans un Bucer, dans un Bèze. Voilà à quoi aboutit cette prétendue délicatesse de la Réforme. Elle se vante d'une observation étroite de l'Evangile; elle s'élève avec fureur contre les papes, sous prétexte qu'ils ont dispensé de la loi de Dieu , à quoi néanmoins il est certain qu'ils n'ont seulement jamais songé : et cette fausse régularité se termine enfin à trouver eux-mêmes des exceptions de la loi évangélique. Un minisire dit hautement''; et aucun synode, aucun consistoire, aucun ministre ne l'en reprend. Il ne se trouve à relever cette erreur qu'un jeune avocat qu'il traite impunément avec le dernier mépris : pourquoi? parce que les ministres el les synodes, el les consistoires savent bien que ce ministre ne fait qu'établir la théologie commune de toutes les Eglises protestantes, et en particulier de celle de Genève, qui est la source du droit ca-

1. Tab., Lett. vi , p. 308. — 2. LeCl. de M. le Orand à M. Burnel, p. 37. — 3. Leg.Ecc. Ang., c. S, 9, 10, n,p. 50, édit. Lond., 1640. —4. Jur., Ai>is cont. M. de Jieauv.

ETAT PRESENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE

non, c'est-à-dire de la licence effrénée du calvinisme.

LXXXI. Raisons qu'on a dans la Réforme de tolérer tous les excès de M. Jurieu. — C'est donc en vain qu'on s'élève contre lui dans le parti et qu'on le défère aux synodes. Après tout, il ne soutient rien qui ne soit, ou de l'esprit de la Réforme ou nécessaire à sa défense. Mais quoi ! ces dogmes alTreus contre l'immutabilité de Dieu et l'égalité des Personnes divines ne répugnent-ils pas clairement aux Confessions de foi des protestants ? ils y répugnent, je l'avoue, et j'en ai moi-même rapporté les témoignages; mais après tout, s'il eût supprimé ces endroits de sa doctrine, où vouliez-vous qu'il trouvât des variations'? Et pour en montrer dans l'ancienne Eglise, ne fallait-il pas tout ensemble en accuser et en excuser les docteurs? Les accuser, pour montrer qu'on variait; et à la fois les excuser, pour n'étendre pas l'intolérance jusqu'à eux. Soutenir une telle cause sans se contredire soi-même , est-ce une chose possible? Mais les synodes auront encore de bien plus fortes raisons pour épargner M. Jurieu , le seul défenseur de la religion protestante. Pouvait-on se passer de lui dans un parti où l'on voulait soulever les peuples contre leur roi, et les enfants, si l'on eût pu, contre leurs pères? Il fallait bien assurer que Dieu s'en mêlait; qui était plus afflrmalif que notre ministre? « C'est être pélagien, » dit-il', de ne pas vouloir apercevoir des miracles » de la Providence dans les révolutions d'Angle- » terre , dans celle de Savoie et dans les délivrances » de nos frères des Vallées. » Dieu se déclarait visiblement pour la Réforme ; la France allait succomber sous ces coups du ciel ; et le nier, c'était alors une hérésie. Mais maintenant que sera-ce donc, et faudra-t-il croire encore tous ces miracles après ce que nous voyons? Il fallait un Jurieu pour pousser l'assurance jusque-là. Mais quel autre était plus capable d'émouvoir les peuples, que celui qui leur faisait voir jusque dans leur rage le soutien de leur foi^? Etait-il aisé de trouver un homme qui attaquât aussi hardiment et avec moins de mesure la majesté des souverains? qui sût mieux allumer le feu d'une guerre civile? qui sût, pour tromper les peuples, si bien soutenir de faux miracles, ou débiter avec un plus grand air de confiance des prophéties qu'il avait prises dans son cœur? Pour cela, ne fallait-il pas avoir le courage de hasarder des prédictions, et de s'immoler pour le parti à la risée inévitable de tout l'univers ? ilais quel autre l'eût voulu faire? Quel autre eût voulu donner à ses prédictions cet air mystérieux dont notre prophète a paré les siennes, en feignant que par ses désirs, par l'ardeur et la persévérance de ses vœux , il s'était enfln ouvert l'entrée dans le secret des prophéties, et que s'il ne disait pas tout, c'est qu'il ne voulait pas tout dire'? Il s'est vanté d'avoir prédit à un prince qu'avant que l'année fût révolue, il se verrait la couronne sur la tète. Sans doute, il avait trouvé l'Angleterre bien désignée dans l'Apocalypse, et l'année 1689 y était clairement marquée. N'a-t-il pas été un grand prophète d'avoir promis un heureux succès à un prince qui remuait de si grands ressorts? Car, après tout,

1. Leti. m, p. 129. —2. Accomp. des Proph., Avis à tous les chrétiens.

qu'avait- il à craindre en hasardant cette prédiction? ou quel mal lui arrive-t-il pour avoir si mal deviné dans toutes les autres? Le prince qu'il voulait flatter avait bien parmi ses papiers de meilleures prophéties que celles d'un ministre. Mais qui ne connaît l'usage que les hommes de ce caractère savent faire des prédictions; et combien cependant ils méprisent dans leur cœur, et les dupes qui les croient, et les fanatiques qui les rêvent, ou les séducteurs qui les inventent? M. Jurieu s'est mis au-dessus de tout cela; il a sacrifié sa réputation à la politique du parti : ébloui du grand nom de prophète , qu'on lui a donné jusque dans des médailles, il ne peut encore s'en défaire; et après tant d'illusions dont tout le monde se moque dans son parti même , il ose encore prophétiser « que les rois de France, d'Espagne, l'empe- » reur et tous les princes papistes doivent sans doute » entrer quelque jour dans l'esprit où entrèrent les » rois d'Angleterre, d'Ecosse, de Suède, de Dane- » marck dans le siècle passé'. » Il ne faut plus que vingt ou trente ans pour accomplir cette merveille, et tout s'y dispose, comme on voit. Si toutefois les succès ne répondent pas à son attente, et que les conquêtes de son héros n'avancent pas, autant qu'il pense, le règne de mille ans après lequel il soupire, il s'est préparé une réponse contre les événements qui ne voudront pas cadrer assez juste. On sera toujours reçu à dire que Dieu n'y prend pas garde de si près-; et lors même que tout sera manifestement contraire aux prédictions, M. Jurieu en tout cas sera toujours aussi grand prophète qu'un Cotlerus et tant d'autres semblables trompeurs convaincus de faux selon lui-même , dont néanmoins il ne laisse pas d'égaler les visions à celles d'Ezéchiel et d'Isaïe. Que diront donc les synodes à un homme dont la Réforme a tant de besoin? Luther n'y fut jamais plus nécessaire. Elle commençait à languir; et la grâce de la nouveauté lui étant ûtée , il ne faut pas s'étonner si loin de faire de nouveaux progrès elle reculait en arrière : le fait du moins est constant par M. Jurieu, qui vient de faire publiquement ce triste aveu : « La réformation dans » ce siècle n'est point avancée, elle était plutôt » diminuée qu'augmentée' : » de peur qu'elle ne tombât tout à fait, il en fallait revenir aux impétuosités, aux emportements, aux inspirations, aux prophéties de Luther. La complexion d'un Calvin pouvait bien avec son aigreur, avec son chagrin amer et dédaigneux, produire des emportements , des déchaînements, d'autres excès de cette nature : mais elle ne pouvait fournir ces ardeurs d'imagination qui font les prophètes des fausses religions. Il fallait quelqu'un qui sût émouvoir l'esprit des peuples, tromper leur crédulité, les pousser jusqu'au transport et à la fureur. Si le succès n'a pas répondu à la volonté; si par la puissante protection de Dieu il s'est trouvé dans le monde une main plus forte que toutes celles qu'on a tâché vainement d'armer contre elle, ce n'est pas la faute de M. Jurieu : et les synodes , qui n'ont rien à lui imputer, ne peuvent aussi rien faire de moins que de se taire comme ils font en sa faveur.

LX>lXII. Que le ministre qui a besoin d'aulo-

1. Tab., Lett. viii.p. 505, 506. — 2. Accomp. des Prop., Avis à tous ies chrét, — 3. Tab., Lett. vm, p. 506.

SIXIÈME i:t dernier avertissement.

rilé n'espère plus qu'en celle des princes, et qu'il est conlraini de leur rendre le druil de persi'euler dont il les arail prirés. — Si cependant on méprise ces faibles synodes, cl qu'une si timide politicjue achève de leur l'aire perdre le peu de crédit qu'ils avaient dans la Réforme, ce n'est pas là aussi que M. Jurieu met sa confiance : c'est aux princes et aux magistrats qu'il a recours, et il leur rend le droit de persécuter qu'il leur avait ravi. J'avais autrefois demandé , dans une lettre particulière qu'il a imprimée, quelle raison on avait d'axcepter les hérétiques du nombre de ces malfaiteurs contre lesquels saint Paul a mis aux princes l'épée en main. Le ministre m'avait répondu : « Ce n'est pas à nous à vous » montrer que les hérétiques ne sont pas de ce » nombre : c'est à vous, messieurs les persécuteurs, » à nous prouver qu'ils y sont compris' ; car, pour- » suivait-iP, les raalsentants et les malfaiteurs ne » sont pas la même chose. » Alors donc le magistrat était sans pouvoir contre les malsentanls, et ce n'était pas pour cela qu'il était lieutenant de Dieu. Mais maintenant cela est changé : les princes et les

magistrats sont, dit-il

es images et les oints de

» Dieu et ses lieutenants en terre. » Sans doute, ils ont ces beaux titres dans les Ecritures, et pour nous arrêter au dernier, saint Paul nous les représente comme ordonnés de Dieu pour lui faire rendre obéissance comme ses ministres et ses lieutenants , qui ne portent pas sa7is cause l'épée qu'il leur a mise en main. « Mais ce sont d'étranges lieutenants de Dieu, 1) poursuit le ministre, s'ils ne sont obligés à aucun » devoir par rapport à Dieu en tant que magistrats : » comment donc peut-on s'imaginer qu'un magistrat » chrétien, qui est le lieutenant de Dieu , remplisse » tous ses devoirs en conservant pour le temporel la » société à la tète de laquelle il se trouve, et qu'il ne » soit pas obligé d'empêcher la révolte contre ce » Dieu dont il est le lieutenant, afin que le peuple » ne choisisse un autre dieu ou ne serve le vrai i> Dieu autrement qu'il ne veut être servi? » Le voilà donc redevenu lieutenant de Dieu contre ceux qui ne veulent pas le reconnaître ou reconnaître son vrai culte, et en un mot, contre les malsentanls aussi bien que contre les malfa'iteurs. Que si , par l'Epitre aux Romains, il est le ministre et le lieutenant de Dieu, contre les hérétiques aussi bien que contre les autres coupables ; c'est donc contre eux aussi qu'it a l'épée en main; et l'évêque de Meaux n'avait pas tort lorsqu'il l'interprétait de cette sorte. LXXXIII. Bornes chimériques que le ministre veut donner au pouvoir des princes. — Le ministre a trouvé ici une belle distinction : c'est que le prince a l'épée en main contre les hérétiques ; mais pour les qèner seulement, pour les bannir, et non pas pour leur donner la mort. Mais les tolérants lui demandent où il a trouvé ces bornes qu'il donne à sa fantaisie au pouvoir des princes? Il n'était pas ici question de faire le doux , et de vouloir en apparence épargner le sang. Il ne fallait point, disentils, poser des principes d'où l'on tombe pas à pas dans les dernières rigueurs. Qu'ainsi ne soit, n'avez-vous pas dit que « ces aversions , que produit » la diversité des religions , produisent aussi la » guerre et la division , et qu'elles en sont une se-

1. Jur., Lett. past. de la 1. ann ; Lell. i, p. 7, 8. — 2. Idem, LeU. II, p. 11.— 3ÎTab., Lett. vm.p. 445, 4ifl.

» menée'? » Quand vous le nieriez, le fait est trop criant pour être révoqué en doute. Si le jiarti hérétique devient inquiet, mutin et séditieux; s'il est à charge à l'Etat, et toujours prêt à enfanter les guerres civiles dont il porte la semence dans son sein, le prince ne pourra-t-il jamais en venir aux derniers remèdes , et portera-t-il l'épée sans cause"^? Vous vous aveuglez vous-même, si vous croyez pouvoir donner aux puissances légitimes des bornes que vous ne trouvez point dans les passages que vous produisez. Vous nous alléguez ce passage : Olez d'entre vous le méchant'. Vous vous trompez d'adresser aux princes ce précepte de l'Apôtre , qui visiblement ne s'entend que des censures ecclésiastiques; mais si vous voulez l'étendre aux magistrats, et que ce soit à eux à ôter le méchant, laissez donc à leur prudence les voies de l'ôter. Qui vous a donné le pouvoir de les réduire à des peines légères, à des gènes, à des prisons, peut-être au bannissement tout au plus? Il faut, disent toujours les lolérants"*, ou, comme nous, leur ôter tout pouvoir de contraindre les hérétiques; ou, comme les catholiques , leur permettre d'en user selon l'exigence des cas. Car s'ils jugent par leur prudence que ce ne soit pas assez ôter le méchant que de le bannir, pour faire pulluler ailleurs ses impiétés, comme celles de Nestorius se sont répandues en Orient par son exil et celui de ses adhérents, qui ôles-vous pour donner des bornes à leur puissance? Et espérez-vous de réduire à des règles invariables ce qui dépend des cas et des circonstances? Aussi ne savez-vous où vous renfermer; et vous le faites* clairement paraître par ces paroles : « Dieu veut 1) qu'on use de clémence avec les idolâtres et les » hérétiques, et qu'on épargne leur vie autant qu'il » se peul^. » C'est éluder manifestement la difTiculté. Car quelqu'un a-t-il jamais dit que la clémence fût interdite aux souverains , ou qu'ils ne soient pas obligés à épargner autant qu'il se peut la vie humaine? Si la seule règle qu'on peut leur donner selon vous, est de l'épargner autant qu'il se peut , il ne faut donc pas, comme vous faites, diminuer leur pouvoir; mais leur laisser examiner ce qu'ils peuvent faire avec raison.

LXXXIV. Le ministre ôte lui-même les bornes qu'il voulait donner à la puissance publique. — Mais, direz-vous, la douceur chrétienne doit prévaloir. Sans doute , vous répliqueront les tolérants, dans tous les cas où vous-même vous ne la jugez pas préjudiciable. Mais vous permettez qu'on procède « jusqu'à la peine de mort, lorsqu'il y a des » preuves suffisantes de malignité, de mauvaise » foi, de dessein de troubler l'Eglise et l'Etat, et » enfin d'impiété et de blasphème conjoints avec » audace, impudence et mépris des lois ^. » Vous ajoutez que « la plupart des hérésiarques sont im- » pies, et ne se révoltent contre la foi que par un » motif d'ambition , d'orgueil , de domination : » quand dans ces dispositions ils passent jusqu'à » l'outrage et au blasphème, l'Eglise doit les aban- » donner au magistrat pour en user selon sa pru- » dence. » C'est ce que dit le ministre : ceux qui abandonnent les hérésianiues à la prudence du ma-

1. Lett. VIII. p. 519. — 2. Rom., xiil, 4. — 3. Lell. viii, p. 457. — 4. Lettre venue de Suisse. — 5. Lett. vin, p. 456. — 6. Pag. 422.

ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE

gistral jusqu'aux dernières rigueurs, n'ont pas d'autres motifs que ceux-là : il ne reste qu'à tirer de là le traitement qu'on peut faire aux partisans de ces hérésiarques, et entin aux imitateurs de leur séditieuse et indocile fierté. Pourquoi donc disputer plus longtemps contre un homme qui détruit luimême ses principes? Il avoue qu'il y a des provinces des Pays-Ras, qui n'ont pas même « de connivence » pour les papistes. Quand on les découvre, dit-il', » on ne les protège pas contre la violence des peu- » pies. B On entend bien ce langage : mais vaut-il mieux abandonner à la violence ceux qu'on prétend hérétiques, et les laisser déchirer à une aveugle fureur, que de les soumettre aux jugements réguliers du magistrat? On voit donc que ce ministre ne sait ce qu'il dit. Il n'y a qu'à l'écouter sur le sujet de Servel. Tantôt il n'approuve pas que Genève l'ait condamné au feu à la poursuite de Calvin : il en dédit ses docteurs, et il décide que c'était là un reste de papisme^. Mais quelquefois il revient de cette extrême mollesse : et dit-il', « ceux qui con- » damnent si hautement le supplice de Servet ne » savent pas toutes les circonstances de son crime. » Laissons donc peser ces circonstances au magistrat. L'Etat est maître de ses peines, dit-il en un autre endroit**, et c'est aux princes à les régler selon leur prudence.

LXXXV. Le ministre produit un passage da l'Apocalypse qui fait contre lui. — Mais tous les grands arguments de la Réforme doivent toujours être tirés de l'Apocalypse. Pour bannir éternellement la peine de mort dans le cas de religion, voici comme parle le ministre* : « N'aura -t-on jamais honte de cette « barbarie antichrétienne? Et ne reconnaitra-t-on » jamais que c'est le caractère de la bote de l'Apo- » calypse, qui s'enivre du sang des saints, qui dé- » vore leur chair, qui leur fait la guerre , qui les » surmonte, et qui à cause de cela est appelée bête, » lion, ours, léopard? Car il faut avoir renoncé à » la raison , à l'humanité , et être devenu une bête » pour en user envers les chrétiens comme l'Eglise » romaine en use envers nous. » Voilà donc en apparence tous les chrétiens à couvert du dernier supplice. Cela irait bien pour les tolérants , si la suite de son passage et de son interprétation n'en ruinait pas le commencement. Car selon lui^, les dix rois ' qui détruiront la prostituée' seront des rois réformés : et que feront-ils pour « réformer la religion » dans leurs Etats? Ils haïront la prostituée; ils la » désoleront; ils la dépouilleront; ils en mangeront » les chairs et ils la consumeront par le feu. Et les » oiseaux du ciel seront appelés pour manger les » chairs des rois et les chairs des capitaines, et les j> chairs des braves soldats, et celles des chevaux et » des cavaliers, et des petits et des grands, et des » esclaves et des hommes libres '. » Voilà, ce me semble, assez de carnage, assez de sang répandu, assez de chairs dévorées , assez de feux allumés : mais, selon M. Jurieu, tout cela sera l'ouvrage des rois réformés : c'est par là que s'accomplira la réformation, jusqu'ici trop faiblement commencée; la Réforme fera souffrir tous ces maux à des chrétiens sans doute , puisque ce sera à des papistes :

1. Lelt. VIII, p. 432, 433. — 2. 1. Ann.,LeU. ii, j). 11. — 3. Idem, Letl. viii. p. 422. — 4. Pag. 428. — 5. 1. Ann., Lelt. ii, p. 12. — 6. Tab.. Lett. viil, p. 505, 506. — 7. Apoc, xvil. 6. — 8. Apoc, XIX. 17, 18.

ce ne sera pas seulement sur des particuliers, mais sur toute l'Eglise romaine qu'on exercera ces cruautés. Il ne reste plus qu'à dire qu'il n'appartient qu'aux rois do la Réforme d'user de l'épée contre les sectes qu'ils croient mauvaises, et que tout leur est permis contre la prostituée. Mais s'il ne tient qu'à trouver des noms odieux pour les sociétés hérétiques et rebelles, l'Ecriture en fournirait d'assez forts pour animer contre elles le zèle des princes catholiques.

LXX.WI. Les réformes tolérants et intolérants se poussent de part et d'autre à l'absurdité : les tolérants commencent et tournent contre le ministre toutes les raisons dont il se sert contre les catholiques. — Au reste, afin que M. Jurieu n'aille pas ici se jeter à l'écart, et renouveler toutes les plaintes des protestants contre la France; ce n'est pas là de quoi il s'agit, mais en général de la question de la tolérance civile; c'est-à-dire quel droit peut avoir le magistrat d'établir des peines contre les hérétiques. C'est sur cette grande question que les protestants sont partagés : et je ne craindrai point d'assurer qu'ils se poussent à bout les uns les autres. Les tolérants poussent à bout M. Jurieu , en lui démontrant qu'il se contredit lui-môme, et qu'il faut ou abandonner la doctrine de l'intolérance, ou permettre au magistrat autant les derniers supplices qu'il lui défend, que les moindres peines qu'il lui permet'. Car aussi, lui dit-on, où a-t-il pris et où ont pris les intolérants mitigés ces bornes arbitraires qu'ils veulent donner à un pouvoir qu'ils reconnaissent établi de Dieu en termes indéfinis? Ou il faut prendre les preuves dans toute leur force, ■ ou il faut les abandonner tout à fait. Vous croyez fermer la bouche à M. de Meaux, en lui disant^ : « Si l'Eglise a droit d'implorer le bras séculier pour » la punition des hérétiques, pourquoi saint Paul » dit-il simplement : Evite l'homme hérétique^? » Que ne dit-il, livre-le au bras séculier, afin qu'il » soit brûlé? Saint Paul ne savait-il pas que dans » peu les princes seraient chrétiens, et qu'ils au- » raient le glaive en main? N'a-t-il donc donné des » préceptes que pour le temps et pour l'état pré- » sent? » On vous rend vos propres paroles. Saint Paul ne savait-il pas que le magistrat allait devenir chrétien? Pourquoi donc n'ajoute-t-il pas à l'obligation d'éciter l'homme hérétique celle de le gêner, de le contraindre dans l'exercice de sa religion, et enfin de le bannir s'il refuse de se taire ^? Il vous plait maintenant de nous objecter les exemples des rois d'Israël qui brisaient les idoles , chassaient et punissaient les idolâtres^. Mais ne les punissaientils pas jusqu'à employer contre eux le dernier supplice? Qui a borné sur cela le pouvoir des souverains? C'est, dit-on, qu'en ce temps-là et sous l'Ancien Testament l'idolâtrie était la vraie félonie contre Dieu, qui était alors le vrai Roi de son peuple : et le ministre répond : « Est-ce qu'aujour- » d'hui Dieu n'est pas le Roi des nations chré- » tiennes tout autrement qu'il ne l'est des peuples » païens et infidèles? Retourner à l'infidélité et au » paganisme ou à l'idolâtrie, n'est-ce pas aujour- » d'hui félonie et rébellion contre Dieu? » Pourquoi

1. Coinm. philos., Lett. ven. de Suisse ; Apol. des vrais tolér. — 2. 1" Ann., Lett. il. — 3. Tit., m, 10. — 4. Apol. des tolér., Lett.ven. de Suisse. — 5. Tab., Lett. vin, p. 434, 452, 459 ei suiv.

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