Tab., Lett. vm, p. 40S. — 2. Idem
XCV. Les deux partis de la Réforme se convainquent mutuellement. — Ainsi l'état où se trouve le parti protestant, est, que les intolérants et les tolérants se poussent également aux dernières absurdités , chacun selon ses principes. Les tolérants veulent conserver la liberté de leurs sentiments, et demeurer affranchis de toute sorte d'autorité capable de les contraindre; ce qui en effet est le vrai esprit de la Réforme , et le charme qui y a jeté tant de monde : M. Jurieu les pousse jusqu'à l'indifférence des religions. D'autre côté , malgré les maximes de la Réforme, ce ministre sent qu'il a besoin sur la terre d'une autorité contraignante; et ne pouvant la trouver dans l'intérieur de son Eglise ni de ses synodes, il est contraint de recourir à celle des princes : et voilà en même temps que les tolérants le poussent malgré qu'il en ait, et de principe en principe, jusqu'aux excès les plus odieux et les plus décriés dans la Réforme.
XCVI. Que, selon M. Jurieu, le magistrat de la Réforme ne peut punir les hérétiques. — En effet, que répondra-t-il à ce dernier raisonnement tout tiré de ses principes et de faits constants? Si le magistrat réformé emploie l'épée qu'il a en main pour gêner les consciences, ou il le fera à l'aveugle, et sans connaissance du fond , sur la foi des décisions de son Eglise; ou il examinera par lui-même le fond des doctrines qu'il entreprendra d'abolir. Le premier est absolument contraire aux principes de la Réforme, qui ne connaît point cette soumission aux décisions de l'Eglise : le magistrat de la prétendue Réforme serait plus soumis à l'autorité humaine, telle qu'est selon ses principes celle de l'Eglise, que le reste du peuple; et on tomberait dans l'inconvénient tant détesté par M. Jurieu, que les synodes seraient les juges, et les princes les exécuteurs et les bourreaux'. L'autre parti n'est pas moins absurde, parce que si le magistrat n'est point de ceux dont parle M. Jurieu , qui n'ont pas la capacité d'examiner les dogmes, il est du moins de ceux qui n'en ont pas le loisir, et à qui pour celte raison la discussion ne convient pas.
XCVII. L'exemple des empereurs calholiqiies allégué par le ministre Jurieu, ne prouve rien dans la Réforme, dont la constit^liion est contraire à celle de l'ancienne Eglise. — L'exemple des empereurs chrétiens que le ministre propose aux magistrats de la Réforme est inutile. Il est vrai que ces empereurs , comme dit M. Jurieu , « ont proscrit et relé- » gué aux extrémités de l'empire les hérétiques » dont la doctrine avait été condamnée par les con- » elles : » mais c'est qu'après que les conciles avaient prononcé, ces princes religieux en recevaient la sentence comme sortie de la bouche de Dieu même , ainsi que l'empereur Constantin reçut le décret de Nicée- : mais c'est qu'ils ne croyaient pas qu'il fût permis de douter ou de disputer lorsque l'Eglise s'était expliquée dans ses conciles; et ils disaient que chercher encore après leurs décisions , c'était vouloir trouver le mensonge, comme Marcien le déclarait du concile de Chalcédoine'. En un mol, ils vivaient dans une Eglise , où , comme nous l'avons dit souvent dans ce discours, comme nous l'a-
1. Ire Anii., Lell. il, p. 11. — 2. Ruf.. Hisl. eccl., lib. x, c. 5. — 3. Edict. Val. tt Marc, Conc. Chalccd., p. 3, n. 3 ; Ed. Lab., t. IV, col. 840.
SIXIÈME ET DERNIER AVERTISSEMENT
viins démontra ailleurs ol sans quo personne nous ait contredit', on prenait pour réy;le de la foi, qu'il fallait tenir aujourd'hui celle qu'on tenait iiier; où la souveraine raison était de dire : Nous baptisons dans la nu'me foi dans laquelle 7i(ms avons l'ie baptisi's, et nous croyons dignes d'anatliènio tous ceux ([ui, en condamnant leurs prédécesseurs, croient avoir trouve l'erreur en réfino dans l'Eglise de Jésus-Christ. En ces temps et selon ces principes, il est aisé de régler la foi; puisque tout dépend du fait do l'innovation dont tout le monde est témoin. Mais comme la Réforme a quitté ce principe salutaire et cet inviolable fondement de la foi des peuples, il faut que son magistrat, comme les autres , et plus que les autres, examine toutes les questions naissantes, autrement il se mettrait au hasard de tourmenter des innocents, et de ])rèter son ministère à l'injustice. Ne lui parlons pas de luthéranisme, d'arminianisme , ni du socianianisme vulgaire : encore qu'il y ait pour lui dans toutes ces sectes des labyrinthes inexplicables, puisqu'il ne lui est jamais permis de supposer que la Réforme n'ait pu se tromper dans tous ses synodes et dans toutes ses Confessions de foi. Tantôt on lui prouvera, par une line critique, qu'un passage et puis un autre ont été fourrés dans l'Evangile. Il ne saura où cela va , et il est clair que cela va à tout. Tantôt on lui fera voir que ni les prophètes, ni les évangélistes , ni les apôtres n'ont été véritablement inspirés; qu'il ne faut point d'inspiration pour raisonner comme fait un saint Paul; et qu'il en faut encore moins pour raconter ce qu'on a vu comme a fait un saint Matthieu; en un mot, qu'il n'y a rien de certainement inspiré que ce qui est sorti de la propre bouche du Sauveur; encore s'est-il accommodé aux opinions du vulgaire, en citant les prophètes et les autres écrivains sacrés comme vraiment inspirés de Uieu , quoiqu'ils ne le fussent pas. Tout cela c'est impiété, dira-t-on; c'est néanmoins de quoi il s'agit aujourd'hui avec les sociniens : mais laissons-les là. Le magistrat n'aura pas meilleur marché des autres docteurs. Les ennemis déclarés de la grftce intérieure, c'est-à-dire les pélagiens, trèsbons protestants d'ailleurs, lui demanderont la même tolérance qu'on accorde aux demi-pélagiens en la personne de ceux de la Confession d'Augsbourg : M. Jurieu l'assure déjà qu'il faut prêcher à la pélagienne : le môme lui dira qu'on ne peut prouver par l'Ecriture l'immutabilité de Dieu , ni par consé(|uent condamner ceux qui la nient, et qui assurent sur ce fondement l'inégalité des trois Personnes divines. Si on vient à s'opiniàtrcr, et que cette doctrine fasse secte , voilà le magistrat à chercher. Nous avons vu ce ministre trouver des exceptions à l'Evangile : s'il y en a pour les mariages, pourquoi non en d'autres points aussi importants? Voilà des questions que nous voyons nées; mais il y en a d'inlinies que nous ne pouvons pas prévoir : car qui pourrait deviner toutes les rêveries des anabaptistes , des trembleurs et des fanatiques, ou tout ce que peuvent inventer les sectes présentes ou futures? Il n'y a qu'à voir dans Hornebeck et dans Ilornius les nouvelles religions dont l'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne sont inondées : la mer agitée n'a pas plus de vagues : la