‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 575 sur 631 · On n'a pu recouvrer ce mémoire · texte numérisé non relu

On n'a pu recouvrer ce mémoire

l'abbé Pirot m'assure qu'il n'y a point de catholique romain en France qui ne l'approuve ; et je veux le croire. On demandera donc en quoi je ne suis pas encore tout à fait convaincu; le voici ; c'est premièrement qu'on peut tenir une opinion pour véritable, sans être assuré qu'elle est de foi. C'est ainsi que le clergé de France tient les quatre propositions, sans accuser d'hérésie les docteurs italiens ou espagnols, qui sont d'un autre sentiment : secondement, qu'on peut approuver comme de foi tout ce que le concile a défini comme tel, non pas en vertu de la décision de ce concile , ou comme si on le reconnaissait pour œcuménique; mais parce qu'on en est persuadé d'ailleurs. Troisièmement, quand il n'y aurait point de particulier en France qui osât dire qu'il doute de l'œcuménicité du concile de Trente, cela ne prouve point encore que la nation l'a reçu pour œcuménique. Les lois doivent être faites dans les formes dues. Ces mêmes personnes, qui, maintenant qu'elles sont dispersées, paraissent être dans quelque opinion , pourraient se tourner tout autrement dans l'assemblée. On en a des exemples dans les élections et dans les jugements rendus par quelques tribunaux ou parlements, dont les memljres sont entrés dans le conseil avec des sentiments bien diflférents de ceux que certains incidents ont fait naître dans la délibération même. C'est aussi en cela que le Saint-Esprit a privilégié particulièrement les assemblées tenues en son nom , et que la direction divine se fait connaître : et cette considération a même quelque lieu dans les afi'aires humaines. Par exemple , quand un roi de la Grande- Bretagne voulut amasser les voix des provinces pour trouver là dedans un préjugé à l'égard du parlement, cette manière de savoir la volonté de la nation ne fut point approuvée ; d'autant que plusieurs n'osent point se déclarer quand on les interroge ainsi , et que les cabales ont trop beau jeu ; outre que les lumières s'entre-communiquent dans les délibérations communes.

III. Pour éclaircir davantage ces trois doutes, qui me paraissent très-raisonnables, je commencerai, par le dernier, savoir, par le défaut d'une déclaration solennelle de la nation. M. l'abbé Pirot donne assez à connaître qu'il a du penchant à ne pas croire qu'il y ait jamais eu un édit de Henri III, touchant la réception du concile de Trente en ce qui est de foi. Un acte public de cette force ne serait pas demeuré dans le silence; les registres et les auteurs en parleraient : cependant il n'y a que M. de Marca seul qui dise l'avoir vu , à qui la mémoire peut avoir rendu ici un mauvais office. Mais quand il y aurait eu une telle déclaration du roi, il la faudrait voir, pour juger si elle ordonne proprement que le concile de Trente doit être tenu pour œcuménique ; car autre chose est recevoir la foi du concile, et recevoir l'autorité du concile.

IV. Quant à la profession de foi de Henri IV^, je parlerai ci-dessous de celle qu'il fit à Saint-Denis; et cependant j'accorde que la seconde, que MM. du Perron et d'Ossat firent en son nom à Rome, a été conforme incontestablement au formulaire de Pie IV. Je ne veux pas aussi avoir recours à la chicane, comme si le roi eût révoqué ou modifié, par quelque acte inconnu ou réservation cachée , ce qui avait été fait par lesdits du Perron et d'Ossat; bien

riiO.IKT DE IIHUNIUN ENTRE LES CATHOLIQUES

qu'il y ail eu bien des clioscs dans celle absolulion de Ruine, qui sonl de dure digeslion; cl parliculiôremenl celle prélcndue nullilé de l'nljsolulion de l'archevdque de Bourges, donl je ne sais si l'Eglise de France demeurera jamais d'accord : comme si les papes élaient juges el seuls juges des rois, et d'une manière loule parliculicre à l'égard de leur orlhodoxic. Dirons-nous que, par celle ralilicalion , Henri IV a soumis les rois de P'rance à ce joug? Je crois que non , cl je m'imagine qu'on aura recours ici à la dislinclion enlre ce qu'un roi fail pour sa personne , el enlre ce qu'il fail pour sa couronne; entre ce qu'il fait dans son cabinet, el enlre ce qu'il fait ex throno; pour avoir un terme qui réponde ici à ce que le pape fail ex cathedra. Un pape pourra faire une profession de sa foi, sans qu'il déclare ex cathedra la volonté qu'il a de la proposer aux autres. Nous savons assez le sentiment du pape Clément VIII sur la matière de auxiliis ; il s'est assez déclaré contre Molina : mais les Jésuites, qui tiennent le pape infaillible, lorsqu'il prononce ex cathedra, ne jugent pas que celui-ci ail rien prononcé contre eux; et on en demeure d'accord. Ainsi la profession de Henri IV ne saurait avoir la force d'une déclaration du royaume de France à l'égard de l'œcuménicité du concile de Trente : elle prouve seulement que Henri IV en son particulier, ou plutôt ses procureurs ont déclaré tenir le concile de Trente pour œcuménique; el ce n'est qu'un aveu de son opinion là-dessus. Ainsi je n'ai pas besoin d'appuyer ici sur la clause qui le dispense de l'obligation de porter ses sujets à la même foi; sachant bien que ce ne fut qu'à l'occasion des religionnaires que le pape l'en dispensa, bien qu'en ell'el la dispense soit générale, el qu'il ne faille pas juger des actes solennels par leur occasion, mais par leur teneur précise; surtout in ils quœ sunl stricti juris, ncc amplianda, nec reslrifjenda , tel qu'est ce qui emporte l'introduction d'une nouvelle décision dans l'Eglise à l'égard des articles de foi. Mais encore, quand le roi se serait obligé de porter ses sujets à la récognition de l'autorité œcuménique du concile de Trente, sans en excepter d'autres que les religionnaires , ce ne serait pas une déclaration du royaume, mais une obligation dans le roi, de faire ce qu'il pourrait raisonnablement pour y porter son peuple; ce qui n'exclurait nullement une assemblée des Etats, ou au moins des notables des trois Etats.

V. Quand il n'y aurait point eu autrefois de déclaration solennelle de la France contre le concile de Trente, il semble néanmoins qu'il faudrait toujours une déclaration solennelle pour ce concile, afin que son autorité y soit établie, à cause des doutes où le monde a toujours été là-dessus. Ainsi quand j'ai dit que la déclaration solennelle doit être levée par une autre déclaration solennelle, c'est seulement pour aggraver celle nécessité. El quand ces déclarations solennelles contraires auraient quckiuc défaut de formalité, cela ne nuirait pas à mon raisonnement. Car il ne s'agit pas ici de l'établissement de quelque droit, ou qualité de droit; mais seulement de ce qui fait paraître la volonté des hommes : à peu près comme un testament défectueux ne laisse pas de marquer la volonté du testateur. Ainsi l'esprit de la nation, ou de ceux qui

la représenlenl, paraissant avoir été contraire au concile de Trente , on a d'autant plus besoin d'une déclaration bien expresse, pour marquer le retour el la repenlance de la môme nation.-

VI. Mais considérons un peu les actes publics, faits de la part de la France contre ce concile, lires des Mémoires que MM. du Puy ont publiés. Le premier acte est la protestation du roi Henri II, lue dans le concile môme par M. Amiol. Le roi y déclare tenir cette assemblée sous Jules III, pour une convention particulière , el nullement pour un concile général. M. Amiot avait une lettre de créance du roi pour être ou'i dans le concile; et cela autorise sa protestation , bien que ladite lellre ne parlât point de la protestalion : ce qu'on fit exprès sans doute, pour empocher les Pères de rejeter d'abord la lellre , el de renvoyer le porteur sans l'entendre : et apparemment il ne voulul point entendre la réponse du concile , parce qu'il ne s'attendait à rien de bon : aussi n'avait-il rien proposé qui demandât une réponse. Ensuite de cette protestation , les Français ne se trouvèrent point à cette convocation , et ne reconnurent pas les six séances tenues sous Jules III; tout comme les Allemands ne reconnurent pointée qui s'était fait auparavant sous Paul III, après la translation du concile fait malgré l'empereur. Nous verrons après si celle protestalion a été levée ensuite. Or, dans les séances contestées par les Français, on avait entrepris de régler des points fort importants, comme sont l'Eucharistie el la Pénitence; et M. l'abbé Pirotle reconnaît lui-môme.

VII. La seconde protestation des Français fut faite dans la troisième convocation sous Pie IV, à cause de la partialité que le pape et le concile témoignaient pour l'Espagne à l'égard du rang; et les ambassadeurs de France se retirèrent à Venise, tant à cause de cela, que parce qu'on n'avait pas assez d'égard à Trente à l'autorité du roi, aux libertés de l'Eglise gallicane, et à l'opposition que les Français faisaient à la prétendue continuation du concile ; soutenant toujours que ce qui avait été fail sous Jules III ne devait pas être reconnu, el que la convocation sous Pie IV était une nouvelle indiction. Il est vrai que les prélats français restèrent au concile, et donnèrent leur consentement à ce qui y fut arrêté, et même à ce qui avait été arrêté dans les convocations précédentes , sans excepter ce qui s'était fail sous Jules III. Mais on voit cependant que les ambassadeurs du roi n'approuvaient ni ce que faisait le concile, ni la qualité qu'il prenait : et bien que la harangue sanglante que M. du Ferrier, un des ambassadeurs, avait préparée, n'ait pas été prononcée, elle ne laisse pas de témoigner les sentiments de l'ambassade el l'état véritable des choses , que les hommes ne découvrent souvent que dans la chaleur des conlestations. Elle dit : Cthn lamen nihil à vobis, sed omnia magis Romœ quàm Tridenti aiianlur, et hœc , quce publicantur 7nafjis PU IV jdacita, quàm Concilii Tridentini décréta jure existimenlur , dcnuntiamua ac testamur, quœcumque in hoc Concilia, hoc eut PU IV motu décréta sunt et publicala , decernentur el publicabwtlur , ea ne(jue Reyeni Christianissimum probalurum , neque Ecclcsiam Gallicanam pro decretis wr.umenicœ Synodl hablturam. Il est vrai que la môme harangue devait déclarer le rappel des

prélats français, qui ne fut point exécuté : mais quoiqu'on en soit venu à des tempéraments , pour ne pas rompre la convocation ; la vérité du fait demeure toujours; que la France ne croyait pas celte convocation assez libre pour avoir la qualité de concile œcuménique.

La protestation que MM. Pibrac et du Ferrier, ambassadeurs de France, ont faite ensuite, avant que de se retirer, déclare formellement qu'ils s'opposent aux décrets du concile. Il est vrai qu'ils allèguent pour raison le peu d'égard qu'on a pour la France , et pour les rois en général : mais quoique la raison soit particulière, l'opposition ne laisse pas d'être générale. De dire que cet acte n'ait pas été fait au nom du roi, c'est à quoi je ne vois point d'apparence : car les ambassadeurs n'agissent pas en leur nom dans ces rencontres : ils n'ont pas besoin d'un nouveau pouvoir ou aveu pour tous les actes particuliers. Le roi leur ordonnant de demeurer à Venise, a approuvé publiquement leur conduite; et les sollicitations du cardinal de Lorraine pour les faire retourner au concile, furent sans etTet ; outre qu'on reconnaît qu'ils avaient ordre du roi de protester et de se retirer. On a laissé les prélats français pour éviter le blâme , et pour donner moyen au pape et au concile de corriger les choses insensiblement et sans éclat, en rétablissant dans le concile la liberté des suffrages , et tout ce qui ôlait convenable pour lui donner une véritable autorité. Le défaut d'enregistrement de la protestation faite par M. du Ferrier, et le refus qu'il lit d'en donner copie, ne rend pas la protestation nulle; et on ne peut pas même dire qu'un tel acte demeure comme en suspens, jusqu'à ce qu'on trouve bon de l'enregistrer, et d'en communiquer les copies; puisqu'il porte lui-même avec soi toutes les solennités nécessaires pour subsister. Le refus des copies vint apparemment de ce qu'on voulait adoucir les choses, et dorer la pillule, et encore pour ne pas donner sujet à des contestations nouvelles. C'est ainsi que les ambassadeurs de Bavière et de Venise, ayant prolesté dans le même concile l'un contre l'autre, à cause du rang contesté entre eux, refusèrent d'en donner copie , comme le cardinal Pallavicin le rapporte. Mais quand la protestation serait nulle à cause des défauts de formalité, j'ai déjà dit que le sentiment des ambassadeurs et de la cour ne laisse pas de marquer la vérité des choses; et les lettres que les ambassadeurs écrivirent de Venise au roi , font connaître qu'ils ne trouvaient pas à propos de retourner à Trente, et d'assister à la conclusion du concile, pour ne pas paraître l'approuver, et pour ne pas donner la main à la prétendue continuation, ni aller contre la protestation de Henri II, outre les autres raisons qu'ils allèguent dans leur lettre au roi Charles IX.

VIII. La ratification du concile entier et de toutes ses séances, depuis le commencement jusqu'au dernier acte, faite en présence des prélats français, et de leur consentement, sans excepter même les sessions tenues sous Jules III sans les Français, contre la protestation de Henri II, ne suffit pas, à mon avis, pour lever les oppositions de la nation française. Ces prélats n'étaient point autorisés à venir à rencontre de la déclaration de la nation faite par le roi. Leur silence et môme leur consentement peut

témoigner leur opinion; mais non pas l'approbation de l'Eglise et nation gallicane. La conduite du cardinal de Lorraine n'a pas été approuvée; et les autres furent entraînés par son autorité : outre que ces sortes de ratifications in sacco , en général et sans discussion, ou pour parler avec nos anciens jurisconsultes, per aversionem , sont sujettes à des surprises et à des subreptions. Il fallait reprendre toutes les matières qui avaient été traitées en l'absence de la nation française, aussi bien que les matières traitées en l'absence de la nalion allemande; et après une délibération préalable, faire des conclusions convenables, pour suppléer au défaut de l'absence de ces deux grandes nations.

IX. Tout ce que je viens de dire, depuis le troisième paragraphe, tend à justifier ce que j'ai dit de la déclaration solennelle de la nation, qui, bien loin de se trouver pour l'autorité du concile, se trouve plutôt contraire à son autorité, quand même j'accorderais que les particuliers ont été et sont persuadés que ce concile est véritablement œcuménique. Cependant je ne vois rien encore qui m'oblige d'accorder cela : assurément ce n'était pas le sentiment de MM. Pibrac et du Ferrier. Il semble qu'on reconnaît aussi que ce n'était pas celui du feu présidenl de Thou , ni de MM. du Puy. J'ai vu des objections d'un auteur catholique romain, contre la réception du concile de Trente, faite pendant la séance des Etats, l'an 1615, avec des réponses assez emportées, le tout inséré dans un volume manuscrit, sur l'assemblée du clergé de l'an 1614 et

Ces objections marquent assez que l'auteur ne tient pas ce concile pour œcuménique; à quoi l'auteur des réponses n'oppose que des pétitions de principes. J'ai lu ce que les députés du tiers-état . ont opiné entre eux sur l'article du concile. Quelques-uns demeurent en termes généraux, refusant d'entrer en matière, soit parce qu'on était sur le point de finir leurs cahiers , qu'ils devaient présenter au roi, soit, disent-ils, parce que les Français ne sont pas à présent plus sages qu'ils étaient il y a soixante ans; et que leurs prédécesseurs apparemment avaient eu de bonnes raisons de ne pas consentir à la réception du concile, qu'on n'avait pas maintenant le loisir d'examiner. Quelques-uns disent qu'on reçoit la foi du concile de Trente; mais non pas les règlements de discipline. J'ai remarqué qu'il y en a eu un , et il me semble que c'est Miron lui-même, président de l'assemblée, qui dit, en opinant, que le concile est œcuménique; mais que cela nonobstant, il n'est pas à propos maintenant de parler de sa réception. Cependant je ne vois pas que d'autres en aient dit autant. Charles du Moulin, auteur catholique romain , et fameux jurisconsulte, a écrit positivement, si je ne me trompe, contre l'autorité du concile de Trente : ce qui a fait que les Italiens l'ont pris pour prolestant; et que ses livres sont teWemenl inter prohibitos primœ classis, que j'ai vu que lorsqu'on donne licence à Rome de lire des livres défendus , Machiavel et du Moulin sont ordinairement exceptés. L'on en trouvera sans doute encore bien d'autres déclarés contre le concile. M. Vigor en parait être, et peut-être M. de Launoi luimême, à considérer son livre, De poteslate Begis circa validitatem malrimonii : et les modernes,

PROJET DR RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES

(jui se rapporlciit aux raisons el considérations de leurs ancélrcs, témoignent assez de laisser au moins ce point en suspens. La faiblesse du gouvernement, sous Catherine de Môdicis et ses enfants, a fait que le clergé, de son autorité privée, a introduit en France la profession de foi de Pie IV, et obligé tous les bénéficiers , et ceux qui ont droit d'enseigner, de faire cette profession; par une entreprise semblable à celle qui porta messieurs du clergé, dans leur assemblée de 1615, à déclarer, quant à eux, le concile de Trente pour reçu. Je crois que messieurs des conseils et parlements , et les gens du roi dans les corps de justice, n'approuvent guère ni l'un ni l'autre.

X. Or, pour revenir enfin à ma première distinction, ces catholiques romains, qui doutent de l'autorité du concile de Trente , peuvent pourtant demeurer d'accord de tout ce qu'il a délini comme de foi. Ils peuvent approuver la foi du concile de Trente, sans recevoir le concile de Trente pour règle de foi; et ils peuvent même approuver les décrets du concile , sans approuver qu'on y attache les anathèmes, ni qu'on exige des autres l'approbation des mêmes décrets, sous peine d'hérésie. Car on n'est pas hérétique quand on se trompe sur un point de fait, tel qu'est l'autorité d'un certain concile prétendu œcuménique. C'est ainsi que les ultramontains et citramontains ont été el sont en dispute, touchant les conciles de Constance et de Bâle, ou au moins touchant leurs parties, et touchant celui de Pise et le dernier de Latran. Et apparemment la reine Catherine de Môdicis, avec son conseil, était dans le sentiment que je viens de dire sur le concile de Trente, lorsque, pour donner raison du refus qu'elle fit de la réception de ce concile, elle allégua qu'il empêcherait la réunion des protestants, comme M. l'abbé Pirot l'avoue, et reconnaît que le prétexte était beau; marque qu'elle désirait un concile plus libre, plus autorisé, et plus capable de donner satisfaction aux protestants , et qu'alors la difficulté n'était pas seulement sur la discipline.

XI. Cela peut suffire maintenant, sur ce que M. l'abbé Pirot dit dans son discours , de l'autorité du concile de Trente en France. Je vois qu'il suppose qu'en Allemagne tout le concile do Trente passe pour œcuménique, nonobstant les oppositions que l'empeteur Charles V avait faites contre la translation du concile. Cependant ayant été autrefois moi-môme au service d'un électeur de Mayence, qui est le premier prélat de l'Allemagne, et dont la juridiction ecclésiastique est la plus étendue; j'ai appris que le concile de Trente n'a pas encore été reçu dans l'archidiocèse de Mayence , ni dans les évôchés qui reconnaissent cet archevêque. Je crois l'avoir entendu de la bouche du feu électeur Jean- Philippe, dont le savoir et la prudence sont connus. La même chose m'a été confirmée par ses ministres. Je ne suis pas bien informé de ce qui s'est fait dans les autres églises métropolitaines d'Allemagne : mais je suis porté à en croire autant de quelquesunes ; parce qu'autrement il aurait fallu des synodes provinciaux pour cette introduction, dont cependant on n'a point de connaissance.

XII. Au reste, les protestants ont publié plus d'une l'ois les raisons (ju'ils avaient de ne pas dé-

férer à ce concile. Je n'y veux point entrer; et je dirai seulement ici, qu'outre l'opposition faite par l'empereur Charles V contre ce qui s'était passé à Boulogne, il fallait que Pic IV tâchât de faire remettre les choses, à l'égard des Allemands, aux termes où Charles V les avait mises, lorsque les ambassadeurs et les théologiens des protestants allaient à Trente : ce qui ayant été sans suite, à cause de la guerre survenue, devait être par après réintégré. Mais la cour de Rome était bien aise de s'en être dépêtrée; et ce fut avec une étrange précipitation que les grandes controverses furent dépêchées à Trente par une troupe de gens dévoués à Rome, et peu zélés pour le véritable bien de l'Eglise, qui appréhendaient davantage de choquer Scot ou Cajétan, que d'olTenser irréconciliablement des nations entières. Car ils se moquaient des peuples éloignés, qui ne les touchaient guère, pendant qu'ils ménageaient des moines; parce qu'il y en avait beaucoup dans leur assemblée, et qu'ils les voyaient considérés dans les pays d'où étaient les prélats qui remplissaient le concile. Ainsi ces messieurs ne faisaient pas la moindre difficulté de trancher net sur des questions de la dernière importance, qui étaient en controverse avec les protestants , et que les anciens Pères n'avaient pas osé déterminer, et parlaient ambigument et avec beaucoup de réserve, de ce qui était en dispute entre les scolasliques.

XIII. Il semble même qu'ils voulaient profiter de ces moments favorables, que les temps et les conjonctures leur fournissaient, lorsque les protestants et presque toutes les nations du Nord étaient absentes, aussi bien que les Grecs et les Orientaux; qu'il y avait un roi d'Espagne entêté des moines, dont les sentiments étaient bien éloignés de ceux de l'empereur son père; et que la France était gouvernée par une femme italienne et par les princes de la maison de Lorraine, qui avaient leur but. Ainsi ces prélats. Italiens pour la plupart, toujours entêtés de certaines opinions chimériques; que les autres sont des barbares, et qu'il appartient à eux de gouverner le monde; bien aises d'avoir les coudées franches, et de voir en quelque façon , dans l'opinion de bien des gens, le pouvoir de l'Eglise universelle déposé entre leurs mains; au lieu qu'à Constance et à Bâle les autres nations balançaient fort el obscurcissaient même Tautorité des Italiens : ces prélats, dis-je, soutenus el animés par la direction de Rome, taillèrent en plein drap, et firent des décisions à outrance à l'égard de la foi, sans vouloir ouïr des oppositions; et au lieu d'une réforme véritable des abus dominants dans l'Eglise, ils consumèrent le temps en des matières qui ne touchaient que l'ôcorce, pour se tirer bientôt d'affaire et apaiser le monde, (|ui avait été dans l'attenlc de quelque chose de grand de la part de ce concile. Aussi peut-on dire que bien des choses empirèrent quand il fut terminé; que Rome triomphait de joie d'être sortie sans dépens de cette grande affaire, et d'avoir maintenu toute son autorité; que l'espérance de la réconciliation fut perdue; que les abus jetèrent des racines plus fortes; que les religieux, par le moyen des confréries et de mille inventions, portèrent la superstition plus loin qu'elle n'avait jamais été , au grand déplaisir

ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE

des personnes bien intentionnées; que personne n'osa plus ouvrir la bouche , parce qu'on le traitait d'abord d'hérétique; au lieu qu'auparavant, des Erasme et des Vives, tout estimés qu'ils étaient dans l'Eglise romaine, n'avaient pas laissé de s'ouvrir sur les erreurs et les abus des moines et des scoiasliques, qu'on vit alors canonisés, tandis que plusieurs honnêtes gens et bons auteurs furent marqués au coin de l'hérésie par ces nouveaux juges. La France presque seule alors pouvait et devait maintenir la liberté de l'Eglise , contre cette conspiration d'une troupe de prélats et de docteurs ultramontains, qui étaient comme au.\ gages des légats du Pape ; mais la faiblesse du gouvernement, et l'ascendant du cardinal de Lorraine, lièrent les mains aux bien intentionnés. Cependant Dieu voulut que la victoire ne fut pas entière; que le génie libre de la nation française ne fût pas tout à fait supprimé; et que nonobstant les efforts des papes et du cardinal de Lorraine, la réception du concile ne passât jamais.

XIV. Quelqu'un dira qu'on n'a pas besoin du consentement des nations; que les seuls prélats ou évoques convoqués par le pape, sont de l'essence d'un concile œcuménique; et que ce qu'ils décident doit être reçu, sous peine de damnation éternelle, comme la voix du Saint-Esprit, sans s'arrêter aux intérêts des couronnes ou nations. Il semble que c'était le sentiment de l'évoque de Beauvais, dans la harangue qu'il lit aux députés du tiers-état, l'an 1615. C'est aussi l'opinion de l'auteur des Réponses pour la réception du concile, contre les objections dont j'ai parlé ci-dessus : et même les ambassadeurs de France , retirés à Venise , écrivirent au roi leur maître, que les ambassadeurs n'assistaient pas aux anciens conciles; et quelques députés du tiers-état disent en opinant, que les conciles n'ont pas besoin de réception , et s'étonnent qu'on la demande : mais c'est pour éviter cette réception qu'ils le disent.

Je réponds qu'il semble en effet que les seuls évoques ou pasteurs des peuples doivent avoir voix délibérative et décisive dans les conciles : mais cela ne se doit point prendre avec cette précision métaphysique , que les affaires humaines ^n'admettent point. Il faut des préparatifs avant que de venir à ces délibérations décisives; et les puissances séculières , en personne ou par leurs ambassadeurs , y doivent avoir une certaine concurrence à l'égard de la direction. Il est convenable que les prélats soient autorisés des nations, et même que les prélats se partagent et délibèrent par nation; afm que chaque nation faisant convenir ceux de son corps , et communiquant avec les autres, on prépare le chemin à l'accord général de toute l'assemblée. C'est ainsi qu'on en usa à Constance; et je me suis étonné plusieurs fois , de ce que l'empereur et la France ne tâchèrent pas d'obliger les papes à suivre cet exemple à Trente. Les choses auraient tourné tout autrement; et peut-être les nations allemande et anglaise, avec le reste du Nord, n'en seraient pas venus à cette séparation entière qu'on ne saurait assez déplorer, et de laquelle la cour de Rome ne se souciait plus guère; aimant mieux les perdre et garder un plus grand pouvoir sur ceux qu'elle retenait, que de les retenir tous aux dépens de son

autorité. Mais je crois qu'en effet les papes, craignant déjà assez la tenue d'un concile général , n'y seraient venus qu'à l'extrémité, si on les avait obligés à cette forme; et leur bonheur fut le malheur commun , en ce que les deux puissances principales de la chrétienté étaient toujours brouillées ensemble.

XV. Quant à l'assistance de la puissance séculière, on ne saurait disconvenir, à l'égard des anciens conciles, que l'indiction dépendait de l'empereur; et que les empereurs ou leurs légats avaient proprement la direction du concile, pour y maintenir l'ordre. Presque toute l'Eglise était comprise dans l'Empire romain; les Perses étaient encore idolâtres; les rois des Goths et des Vandales étaient ariens; les Axumites ou Abyssins, et quelques autres peuples semblables, convertis depuis peu par des évèques de l'Empire romain , n'y faisaient pas grande figure , et venaient plutôt pour apprendre que pour enseigner. Enfin, les légats des empereurs avaient encore grande influence sur la conclusion finale du concile , qu'ils pouvaient avancer ou suspendre. Le Pape s'est attribué une partie de ce pouvoir depuis la décadence de l'Empire romain : le reste doit être partagé entre les puissances souveraines ou grands Etals qui composent l'Eglise chrétienne; en sorte néanmoins que l'empereur y ait quelque préciput, comme premier chef séculier de l'Eglise ; et les ambassadeurs, qui représentent leurs maîtres dans les conciles, forment un corps ensemble, dans lequel se trouve le droit des anciens empereurs romains ou de leurs légats : et le moyen le plus commode de maintenir le droit de leur influence, est celui des nations; puisque chaque nation et couronne a un rapport particulier à ses souverains , et à ceux qui les représentent. Cela n'est pas assujétir l'Eglise universelle aux souverains; mais c'est trouver un juste tempérament entre la puissance ecclésiastique et séculière , et employer toutes les voies de la prudence pour disposer les choses à une bonne fin.

XVI. On me dira peut-être que tout ceci est fort bon , mais nullement nécessaire. Je ne veux point disputer présentement; quoiqu'il y ait peut-être quelque chose à dire à l'égard de l'indiction d'un concile , où le concours des souverains pourrait paraître essentiel ; mais je dirai seulement , à l'égard du concile de Trente , qu'afin qu'un concile soit œcuménique, il ne faut pas qu'une nation ou deux y dominent : il faut que le nombre des prélats des autres nations y soit assez considérable pour s'en- Ire-balancer; afin qu'on puisse reconnaître la voix de toute l'Eglise, à laquelle Dieu a promis particulièrement son assistance ; outre que dans les conciles il s'agit souvent de la Tradition, de laquelle une ou deux nations ne sauraient rendre un bon témoignage. Or il faut reconnaître que les Italiens dominaient proprement à Trente , et qu'après eux les Espagnols se faisaient considérer, que les Français n'y faisaient pas grande figure, et que les Allemands, qui devaient surtout être écoutés, n'en faisaient point du tout. Mais l'Eglise grecque particulièrement ne devait pas être négligée, à cause des traditions anciennes dont elle peut rendre témoignage contre les opinions nouvelles , reçues et devenues communes parmi les Latins, par l'ascen-

PROJET DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES

danl qu'y avaient pris les ordres mendiants et les scolastiques sortis de ces ordres, souvent bien éloignés de l'ancien esprit de l'Eglise.

XVII. Ainsi on peut dire que les prélats n'étaient pas en nombre sullisant , à proportion des nations , pour représenter l'Eglise œcuménique : et alln de balancer les Italiens et les Espagnols, il fallait bon nombre , non-seulement de Français, qui, avec lesdits Italiens et Espagnols, composent proprement la langue latine, mais encore de la langue allemande, sous laquelle on peut comprendre encore les Anglais, Danois, Suédois, Flamands , et de la langue sclavonne , qui comprend les couronnes de Pologne et de Bohême, et autres peuples, et qui se pourrait associer les Hongrois, pour ne rien dire des Grecs et des Orientaux. Et il ne sert de rien de répliquer qu'une bonne partie de ces peuples est séparée de l'Eglise : car c'est prendre pour accordé ce qui est en question ; et de dire qu'on les a cités , cela n'est rien. Il fallait prendre des mesures pour qu'ils pussent venir honnêtement et sûrement, et sans vouloir les traiter en condamnés. On en sut bien prendre avec les Grecs dans le concile do Ferrare ou de Florence; elle prétendu schisme où l'on veut que les Grecs se trouvent enveloppés, n'empêcha pas leurs prélats d'entrer dans le concile, et de traiter avec les Latins d'égal à égal. On les ménagea même dans les matières qu'on a précipitées à Trente sans ménagement; et M. l'abbé Pirot a bien remarqué qu'on ne voulut rien décider à Florence, en présence des Grecs, à l'égard de la dissolution du mariage par adultère. Quelle apparence donc de le décider par après dans un autre concile en leur absence , sans aucune communication avec eux ? C'est cependant ce que le concile de Trente n'a pas fait scrupule de faire', passant ainsi par-dessus toutes les formes. C'était apparemment pour contrecarrer davantage les protestants : car on prenait plaisir de les condamner en toutes les rencontres ; comme si on était bien aise de se défaire des gens et des peuples, dont la Cour de Rome craignait quelque préjudice à son autorité. On a coutume de dire qu'il y avait peu d'Occidentaux au grand concile de Nicée ; mais le nombre ne fait rien quand le consentement est notoire ; au lieu qu'il faut entendre les gens, lorsque leur discussion est connue. Mais j'ai dit que le concile de Trente était plutôt un synode de la nation italienne, où l'on ne faisait entrer les autres que pour la forme et pour mieux couvrir le jeu ; et le pape y était absolu. C'est ce que les Français déclarèrent assez dans les occasions, lorsqu'on avait mis leur patience à bout, par quelque entreprise contraire à cette couronne. Qu'ils l'aient fait en forme due ou non, par des harangues prononcées ou seulement projetées, par des protestations enregistrées ou non enregistrées, avouées ou non avouées ; qu'on ait rappelé les prélats français, ou qu'on les y ait laissés; cela ne fait rien à la vérité des choses, et ne lève pas les défauts essentiels qui se trouvaient dans le concile.

XVIII. Je ne m'étais proposé que de parler de l'autorité du concile de Trente en F'rance : mais j'ai été insensiblement porté à parler de l'autorité de ce concile en elle-même, à l'égard de la forme. Ainsi, pour achever, je veux encore dire quelque

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