RÉPONSE DE ROSSUET A PLUSIEURS LETTRES DE LEIRNITZ
Er EN l'AKTIClILrE» A CELLE PU 2!) JLMIS 1693.
En relisant la lettre de M. Leibnitz du 29 mars 1693, j'ai trouvé que, sans m'engager à de longues dissertations, qui ne sont plus nécessaires après tant d'explications qu'on a données, je pouvais résoudre trois de ses doutes.
Le premier sur le culte des images. Ce culte n'a rien de nouveau; puisque, pour peu qu'on le veuille
ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE
définir, on trouvera qu'il a pour fin d'exciter le souvenir des originaux; et qu'au fond cela est compris dans l'adoration de l'arche d'alliance, et dans l'honneur que toute l'antiquité a rendu aux reliques et aux choses qui servent aux ministères divins. Ainsi on trouvera dans toute l'antiquité des honneurs rendus à la croix , à la crèche de Notre Seigneur, aux vaisseaux sacrés, à l'autel et à la table sacrée, qui sont de même nature que ceux qu'on rend aux images. L'extension de ces honneurs aux images a pu être très-diflférente, selon les temps et les raisons de la discipline; mais le fond a si peu de diCQculté, qu'on ne peut assez s'étonner comment des gens d'esprit s'y arrêtent tant.
Le second doute regarde l'erreur des monothélites. Avec la permission de M. Leibnitz, je m'étonne qu'il regarde cette question comme dépendante d'une haute métaphysique. Il ne faut que savoir qu'il y a une âme humaine en Jésus-Christ , pour savoir en même temps qu'il y a une volonté; non-seulement en prenant la volonté pour la faculté et le principe, mais encore en la prenant pour l'acte; les facultés n'étant données que pour cela.
Ce qu'il dit, que les actions sont des suppôts, selon l'axiome de l'école, ne signifie rien autre chose, sinon qu'elles lui sont attribuées in concreto; mais non pas que chaque partie n'exerce par son action propre, comme en nous le corps et l'âme le font. Ainsi, dans la personne de Jésus-Christ, le Verbe, qui ne change point, exerce toujours sa même action : l'âme humaine exerce la sienne sous la direction du Verbe; et cette action est attribuée au même Verbe, comme au suppôt. Mais que l'âme demeure sans son action, c'est une choses! absurde en elle-même, qu'on ne la comprend pas. Aussi parail-il clairement, par les témoignages rapportés dans le concile vi, et par une infinité d'autres, qu'on a toujours cru deux volontés, même quant à l'acte, en Jésus-Christ : et si quelques-uns ont cru le contraire , c'est une preuve que les hommes sont capables de croire toute absurdité, quand ils ne prennent pas soin de démêler leurs idées : ce qui parait à la vérité dans toutes les hérésies; mais plus que dans toutes les autres, dans celle des eulychiens, dont celle des raonothélites est une annexe.
Pour le concile de Bâle, son exemple prouve qu'on peut offrir aux protestants un examen par manière d'éclaircissement, et non par manière de doute; puisqu'il parait, par les termes que J'en ai rapportés , qu'on excluait positivement le dernier. Si l'on prétend qu'il ne puisse y avoir de réunion qu'en présupposant un examen par forme de doute sur les questions résolues à Trente, il faut avouer, dès à présent, qu'il n'y en aura jamais : car l'Eglise ne fera point une chose, sous prétexte de réunion, qui renverserait les fondements de l'unité. Ainsi les protestants de bonne foi, et encore plutôt ceux qui croient, comme M. Leibnitz, l'infaillibilité de l'Eglise, doivent entrer dans l'expédient de terminer nos disputes par forme d'éclaircissement : et ce qui prouve qu'on peut aller bien loin par là, c'est le progrès qu'on ferait en suivant les explications de M. l'abbé Molanus.
Sur le co.ncile de Tre.nte.
Pour donner une claire et dernière résolution des
doutes que l'on propose sur le concile de Trente, il faut présupposer quelques principes.
Premièrement, que l'infaillibilité que Jésus-Christ a promise à son Eglise, réside primitivement dans tout le corps; puisque c'est là cette Eglise , qui est bâtie sur la pierre, à laquelle le Fils de Dieu a promis que les portes d'enfer ne prévaudraient point contre elle.
Secondement, que cette infaillibilité, en tant qu'elle consiste , non à recevoir, mais à enseigner la vérité , réside dans l'ordre des pasteurs , qui doivent successivement, et de main en main, succéder aux apôtres ; puisque c'est à cet ordre que Jésus- Christ a promis qu'il serait toujours- avec lui : Allez, enseignez, baptisez : je suis toujours atec vous ; c'est-à-dire, sans difTiculté, avec vous, qui enseignez et qui baptisez, et avec vos successeurs, que je considère en vous comme étant la source de leur vocation et de leur ordination , sous l'autorité et au nom de Jésus-Christ.
Troisièmement , que les évoques ou pasteurs principaux , qui n'ont pas été ordonnés par et dans cette succession, n'ont point de part à la promesse; parce qu'ils ne sont pas contenus dans la source de l'ordination apostolique, qui doit être perpétuelle et continuelle, c'est-à-dire, sans interruption : autrement cette parole. Je suis atec vous jusqu'à la œnsommation des siècles, serait inutile.
Quatrièmement, que les évêques ou pasteurs principaux, qui auraient été ordonnés dans cette succession, s'ils renonçaient à la foi de leurs consécrateurs, c'est-à-dire, à celle qui est en vigueur dans tout le corps de l'épiscopat et de l'Eglise, renonceraient en même temps à la promesse; parce qu'ils renonceraient à la succession , à la continuité, à la perpétuité de la doctrine : de sorte qu'il ne faudrait plus les réputer pour légitimes pasteurs, ni avoir aucun égard à leurs sentiments; parce qu'encore qu'ils conservassent la vérité de leur caractère, que leur infidélité ne peut pas anéantir, ils n'en peuvent conserver l'autorité, qui consiste dans la succession, dans la continuité, dans la perpétuité qu'on vient d'établir.
Cinquièmement, que les évêques ou les pasteurs principaux, établis en vertu de la promesse, et demeurant dans la foi et dans la communion du corps où ils ont été consacrés, peuvent témoigner leur foi , ou par leur prédication unanime dans la dispersion de l'Eglise catholique, ou par un jugement exprès dans une assemblée légitime. Dans l'une et l'autre considération, leur autorité est également infaillible, leur doctrine également certaine : dans la première , parce que c'est à ce corps ainsi dispersé à l'extérieur, mais uni par le Saint-Esprit, que l'infaillibilité de l'Eglise est attachée : dans la seconde : parce que ce corps étant infaillible, l'assemblée qui le représente véritablement, c'est-àdire, le concile, jouit du même privilège, et peut dire, à l'exemple des apôtres : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous.
Sixièmement, la dernière marque que l'on peut avoir que ce concile ou cette assemblée représente véritablement l'Eglise catholique, c'est lorsque tout le corps de l'épiscopat, et toute la société qui fait profession d'en recevoir les instructions, l'approuve et le reçoit : c'est là, dis-je, le dernier sceau de
PROJET DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES
l'autorité de ce concile et de l'infailliltililé do ses dôcrels; parce qu'autrement, si l'on supposait qu'il se put faire qu'un concile ainsi reçu errât dans la foi, il s'ensuivrait que le corps de l'épiscopat, et par conséquent l'Eglise ou la société qui fait profession de recevoir les enseignements de ce corps, se pourrait tromper; ce qui est directement opposé aux cinq articles précédents, et notamment au cinquième.
Ceux qui ne voudront pas convenir de ces principes, ne doivent jamais espérer aucune union avec nous; parce qu'ils ne conviendront jamais qu'en paroles de l'infaillibilité de l'Eglise, qui est le seul principe solide de la réunion des chrétiens.
Ces six articles suivent si clairement et si nécessairement l'un de l'autre, dans l'ordre avec lequel ils ont été proposés , qu'ils ne font qu'un même corps de doctrine, et sont en elTet renfermés dans celui-ci du Symbole : Je crois l'Eglise calholique; qui veut dire, non-seulement : Je crois qu'elle est; mais encore : Je crois ce qu'elle croit; autrement, c'est ne la pas croire elle-même, c'est ne pas croire qu'elle est; puisque le fond, et, pour ainsi dire, la substance de son être , c'est la foi qu'elle déclare à tout l'univers : de sorte que si la foi que l'Eglise prêche est vraie, elle constitue une vraie Eglise, et si elle est fausse, elle en constitue une fausse. On peut donc tenir pour certain, qu'il n'y aura jamais d'accord véritable que dans la confession de ces six principes, desquels nous ne pouvons non plus nous départir que de l'Evangile; puisqu'ils en contiennent la solide et inébranlable promesse, d'où dépendent toutes les autres, et toutes les parties de la profession chrétienne.
Cela posé , il est aisé de résoudre tous les doutes qu'on peut avoir sur le concile de Trente, en ce qui regarde la foi; étant constant qu'il est tellement reçu et approuvé, à cet égard, dans tout le corps des Eglises qui sont unies de communion à celle de Rome, et que nous tenons les seuls catholiques, qu'on n'en rejette non plus l'autorité que celle du concile de Nicée. Et la preuve de cette acceptation est dans tous les livres des docteurs catholiques, parmi lesquels il ne s'en trouvera jamais un seul, où, lorsqu'on objecte une décision du concile de Trente en matière de foi, quelqu'un ait répondu qu'il n'est pas reçu; ce qu'on ne fait nulle difficulté de dire de certains articles de discipline, qui ne sont pas reçus partout. Et la raison de cette différence , c'est qu'il n'est |)as essentiel à l'Eglise que la discipline y soit uniforme, non plus qu'immuable; mais au contraire la foi catholique est toujours la même.
Qu'ainsi ne soit, je demande qu'on me montre un seul auteur catholique, un seul évèque, un seul prêtre, un seul homme, quel qu'il soit, qui croie pouvoir dire dans l'Eglise calholique : Je ne reçois pas la foi de Trente; on peut douter de la foi de Trente. Cela ne se trouvera jamais. On est donc d'accord sur ce point, autant en Allemagne et en France, qu'en Italie et à Rome môme, et partout ailleurs; ce qui enferme la réception incontestable de ce concile en ce qui regarde la foi.
Toute autre réception qu'on pourrait demander n'est pas nécessaire : car s'il fallait une assemblée pour aci-.epler le concile, il n'y a pas moins de rai-
son de n'en demander pas encore une autre pour accepter celle-là : et ainsi de formalité en formalité, d'acceptation en acceptation, on irait jusqu'à l'inlini. Et le terme où il faut s'arrêter, c'est de tenir pour infaillible ce que l'Eglise, qui est infaillible, reçoit unanimement, sans qu'il y ait sur cela aucune contestation dans tout le corps.
Par là on voit qu'il importe peu qu'on ait protesté contre ce concile une fois, deux fois, tant de fois que l'on voudra : car, outre que ces protestations n'ont jamais regardé la foi, il suffit qu'elles demeurent sans effet par le consentement subséquent; ce qui ne dépend d'aucune formalité, mais de la seule promesse de Jésus-Christ , et de la seule notoriété du consentement universel.
On dit que tel pourra convenir de la doctrine du concile, qui ne conviendra pas de ses anathèmes; mais c'est là une illusion : car c'est une partie de la doctrine , de décider si elle est digne ou non d'anathème. Ainsi dès que l'on convient de la doctrine d'un concile, ses anathèmes, très-constamment, passent avec elle en décisions.
On trouve de l'inconvénient à faire passer et recevoir tout d'un coup tant d'anathèmes. On n'y en trouverait point si l'on songeait que ces anathèmes, que l'on a prononcés à Trente en si grand nombre, dépendent après tout de cinq ou six points; d'où tous les autres sont si clairement et si naturellement dérivés, qu'on voit bien qu'ils ne peuvent être révoqués en doute, sans y révoquer aussi le principe d'où ils sont tirés. Ainsi , pour affermir la foi de ces principes, il n'a pas été moins nécessaire d'affermir celle de ses conséquences, et d'en faciliter la croyance par des décisions expresses et particulières.
El pour s'arrêter à un des exemples que l'auteur de la réponse à M. Pirot semble trouver l'un des plus forts, il juge que la distinction du baptême de Jésus-Christ d'avec celui de Jean-Baptiste, n'est pas un article d'une importance à être établi sous peine d'anathème. Mais si l'on rejetait cet anathème , on rejetterait en même temps celui qui regarde l'institution divine et l'efficace des sacrements, outre que la distinction de ces deux baptêmes est formelle dans les paroles de Jésus-Christ et des apôtres.
J'allègue cela pour exemple; mais il serait aisé de faire voir que tous les anathèmes du concile dépendent de cinq ou six articles principaux : et c'est à l'Eglise à juger de la liaison de ces analhématismes particuliers avec ces principes généraux; puisque cela fait une partie de la doctrine, et qu'avec la même autorité que l'Eglise emploie à juger de ces articles principaux, elle juge aussi de tous ceux qui sont nécessaires pour leur servir de rempart, et qui doivent faire corps avec eux : autrement il n'y aurait point d'infaillibilité. Exemple : par la môme autorité avec laquelle l'Eglise a jugé que Jésus-Christ est Dieu et homme, elle a jugé qu'il avait une àme humaine aussi bien qu'un corps; et par la même autorité avec laquelle elle a jugé qu'il y avait une àme humaine, elle a jugé qu'il y avait dans cette âme un entendement et une volonté humaine , tout cela étant renfermé dans cette ' décision : Dieu s'est fait homme. Il en est de même I de tous les autres articles décidés : et s'il y en a eu
ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE
un plus grand nombre décidés à Trente , c'est que ceux qu'il y a fallu condamner avaient remué plus de matières; et que, pour ne donner pas lieu à renouveler les hérésies, il a fallu en éteindre jusqu'à la moindre étincelle. Et sans entrer dans tout cela, il est clair que si la moindre parcelle des décisions de l'Eglise est affaiblie, la promesse est démentie, et avec elle tout le corps de la révélation.
Il ne sert de rien de dire que les protestants, un si grand corps, n'ont point consenti au concile de Trente; au contraire, qu'ils le rejettent, et que leurs pasteurs n'y ont point été reçus, pas même ceux qui avaient été ordonnés dans l'Eglise catholique, comme ceux de Suède et d'Angleterre. Car, par l'article quatrième, les évoques, quoique légitimement ordonnés, s'ils renoncent à la foi de leurs consécrateurs et du corps de l'épiscopat, auquel ils avaient été agrégés , comme ont fait très-constamment les Anglais, les Danois et les Suédois, dès là ils ne sont plus comptés comme étant du corps, et l'on n'a aucun égard à leurs sentiments. A plus forte raison n'en a-t-on point à ceux des pasteurs qui ont été ordonnés dans le cas de l'article troisième, et hors de la succession.
Ainsi l'on n'a pas besoin d'entrer dans la discussion de tous les faits, très-curieusement et trèsdoctement, mais très-inutilement recherchés dans la réponse à M. Pirot. Tout cela est bon pour l'histoire particulière de ce qui pourrait regarder le concile de Trente : mais tout cela ne fait rien à l'essentiel de son autorité; et tout dépend de savoir, s'il est effectivement reçu ou non; c'est-à-dire, s'il est écrit dans le cœur de tous les catholiques, et dans la croyance publique de toute l'Eglise , que l'on ne peut ni l'on ne doit s'opposer à ses décisions, ni les révoquer en doute. Or, cela est Irés-constant, puisque tout le monde l'avoue, et que personne ne réclame. Il est donc incontestable que le concile de Trente a reçu ce dernier sceau, qui est expliqué dans l'article sixième , qui renferme en soi la vertu, et qui est le clair résultat des cinq autres, comme les cinq autres s'entre-suivent mutuellement les uns des autres, ainsi qu'il a été dit.
Et si l'on répond que les décisions de ce concile sont reçues , non pas en vertu du concile même, mais à cause qu'on croyait auparavant les points de doctrine qu'elles établissent : tant pis pour celui qui rejetterait ces points de doctrine; puisqu'il avouerait que c'était donc la foi ancienne ; que le concile l'a trouvée déjà établie , et n'a fait que la déclarer plus expressément contre ceux qui la rejetaient : ce qui en effet est très-véritable , non-seulement de ce concile , mais encore de tous les autres. Enfin il ne s'agit plus de délibérer si l'on recevra ce concile ou non. Il est constant qu'il est reçu en ce qui regarde la foi. Une Confession de foi a été extraite des paroles de ce concile : le Pape l'a proposée; tous les évèques l'ont souscrite et la souscrivent journellement; ils la font souscrire à tout l'ordre sacerdotal. Il n'y a là ni surprise ni violence; tout le monde tient à gloire de souscrire : dans cette souscription est comprise celle du concile de Trente. Le concile de Trente est donc souscrit de tout le corps de l'épiscopat et de toute l'Eglise catholique. Nous faire délibérer après cela si nous
recevrons le concile, c'est nous faire délibérer si nous croirons l'Eglise infaillible, si nous serons catholiques, si nous serons chrétiens.
Non-seulement le concile de Trente , mais tout acte qui serait souscrit de celte sorte par toute l'Eglise, serait également ferme et certain. Lorsque les pélagiens furent condamnés par le pape saint Zozime, et que tous les évèques du monde eurent souscrit à son décret , ces hérétiques se plaignirent qu'on avait extorqué une souscription des évèques particuliers : De singularibus episcopis subscriptio exlorta est : on ne les écouta pas. Saint Augustin leur soutint qu'ils étaient légitimement et irrémédiablement condamnés'. Si les actes qui les condamnaient furent ensuite approuvés par le concile œcuménique d'Ephèse, ce fut par occasion; ce concile étant assemblé pour une autre chose. Le concile d'Orange, dont il est fait mention dans la Réponse, n'était rien moins qu'universel. Il contenait des chapitres que le Pape avait envoyés : à peine y avait-il douze ou treize évèques dans ce concile. Mais parce qu'il est reçu sans contestation, on n'en rejette non plus les décisions que celles du concile de Nicée; parce que tout dépend du consentement. L'auteur même de la Réponse reconnaît cette vérité, que tout dépend de la certitude du consentement. Le nombre ne fait rien, dit-il, quand le consentement est notoire . 11 n'y avait que peu d'évèques d'Occident dans le concile de Nicée : il n'y en avait aucun dans le concile de Constantinople : il n'y avait dans celui d'Ephèse et dans celui de Chalcédoine que les seuls légats du Pape; et ainsi des autres. Mais parce que tout le monde consentait ou a consenti après, ces décrets sont les décrets de tout l'univers. Si l'on veut remonter plus haut , Paul de Samosate n'est condamné que par un concile particulier tenu à Antioche : mais parce que le décret en est adressé à tous les évèques du monde, et qu'il en a été reçu (car c'est là qu'est toute la force , et sans cela l'adresse ne servirait de rien), ce décret est inébranlable. Quelle assemblée a-t-on faite pour le recevoir? Nulle assemblée : le consentement universel est notoire. Alexandre d'Alexandrie dit, avec l'applaudissement de toute l'Eglise, que Paul de Samosate était condamné par tous les évèques du monde, quoiqu'il n'y en eût aucun acte; et une telle condamnation est sans appel et sans retour.
Je ne dis pas qu'on ne puisse et qu'on ne doive quelquefois s'assembler en corps, ou pour former des décisions , ou pour accepter celles qui auront déjà été formées. On le peut, dis-je, et on le doit faire quelquefois, ou pour faciliter la réception des articles résolus, pour mieux fermer la bouche aux contredisants. Mais cela n'est point nécessaire, quand la réception est constante d'ailleurs, comme l'est celle du concile de Trente; quand ce ne serait que par la souscription qu'on en fait journellement, et sans aucune contestation.
Qu'importe après cela d'examiner si dans la profession de foi , qu'on fit souscrire à Henri le Grand à Saint-Denis, on y avait exprimé le concile de Trente; ou si par condescendance, et pour empêcher de nouvelles noises et de nouvelles chicanes , on avait trouvé à propos d'en taire le nom ? En vé-
1. s. August., lih. iv cont, duas Epist. Pelagiatior., cap. xii, n. 31, tom. X, col. 492.
l'UO.IET DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES
rite, je n'en sais rien, et je ne sais aucun moyen de m'en assurer; puisque les liisloriens n'en disent mot, et que les actes originaux ne se trouvent plus : mais aussi tout cela est inutile. En quelque forme que ce grand roi eût souscrit, il demeurait pour constant qu'il avait souscrit à la foi qu'on avait à Rome, autant qu'à celle qu'on avait en France; puisque personne ne doutait que ce ne fut la môme en tout point. La foi ne dépend point de ces minuties. Ou l'Eglise consent ou non : c'est ce qu'on ne peut ignorer; c'est d'où tout dépend.
On parle de Râle et de Constance , où l'on opina par nations : une seule nation ne dominait pas; l'une contrebalançait l'autre. Tout cela est bon : mais cette forme n'est pas nécessaire. Il y avait à Eplièse deux cents évoques d'Orient contre deux ou trois d'Occident; et à Chalcédoine, six cents encore contre deux ou trois. Disait-on que les Grecs dominassent? Ainsi, que les Italiens aient été à Trente en plus grand nombre, ils ne nous dominaient pas pour cela : nous avions tous la même foi. Les Italiens ne disaient pas une autre messe que nous : ils n'avaient point un autre culte, ni d'autres sacrements, ni d'autres rituels, ni des temples ou des autels destinés à un autre sacriflce. Les auteurs, qui, de siècle en siècle, avaient soutenu contre tous les novateurs les sentiments dans lesquels on se maintenait, n'étaient pas plus italiens que français ou allemands. Une partie des articles résolus à Trente, et la partie la plus essentielle, avait déjà été déterminée à Constance, où l'on avoue que les nations étaient également fortes. Quant aux points qui restent encore contestés, il est bien aisé de les connaître. Ce qui est reçu unanimement a le vrai caractère de la foi : car si la promesse est véritable , ce qui est reçu aujourd'hui l'était hier, et ce qui l'était hier l'a toujours été.
Le concile de Trente , dit l'auteur de la Réponse , est devenu , par la multiplicité de ses décisions, un obstacle invincible à la réunion. Au contraire, la révocation ou la suspension de ce concile ferait seule cet obstacle. Qu'on me trouve un moyen de faire un acte ferme, si le concile de Trente , reçu et souscrit de toute l'Eglise catholique, est mis en doute. Mais vous supposez, direz-vous, que vous êtes seuls l'Eglise catholique. Il est vrai, nous le supposons ; nous l'avons prouvé ailleurs : mais il suffit ici de le supposer ; parce que nous avons affaire à des personnes qui en veulent venir avec nous à une réunion , sans nous obliger à nous départir de nos principes.
Mais, dira-t-on, à la lin avec ce principe, il n'y aura donc jamais de réunion. C'est en quoi est l'absurdité, qu'on pense pouvoir établir une réunion solide sans établir un principe qui le soit. Or le seul principe solide, c'est que l'Eglise ne peut errer ; par conséquent , qu'elle n'errait pas quand on a voulu la réformer, dans sa foi : autrement ce n'eut pas été la réformer, mais la dresser de nouveau : de sorte qu'il y avait une manifeste contradiction dans les propos termes de celte réformalion; puisqu'il fallait supposer (|ue l'Eglise était et qu'elle n'était pas. Elle était, puisqu'on ne voulait pas dire qu'elle fut éteinte, et qu'on ne le pouvait dire sans anéantir la promesse : elle n'était pas, puisqu'elle
était remplie d'erreurs. La contradiction est beaucoup plus grande à présent que l'on convient de l'infaillibilité de l'Eglise; puisqu'il faut dire en môme temps qu'elle est infaillible et qu'elle se trompe, et unir l'infaillibilité avec l'erreur.
Il est vrai qu'on répond qu'en convenant de l'infaillitô de l'Eglise, on dispute seulement d'un fait, qui est de savoir si un tel concile est œcuménique. Uais ce fait entraine une erreur de toute l'Eglise, si toute l'Eglise reçoit comme décision d'un concile œcuménique, ce qui est si faux ou si douteux, qu'il en faut encore délibérer dans un nouveau concile.
Pour nous recueillir, il n'y a rien à espérer pour la réunion, quand on voudra supposer que les décisions de foi du concile de Trente peuvent demeurer en suspens. Il faut donc, ou se réduire à des déclarations qu'on pourra donner sur les doutes des protestants, conformément aux décrets de ce concile et des autres conciles généraux, ou attendre un autre temps, et d'autres dispositions de la part des protestants.
Et de la part des catholiques, nous avons proposé deux moyens pour établir la réception du concile de Trente dans les matières de foi : le premier, que tous les catholiques en conviennent comme d'une règle. Dans toute contestation, si un catholique oppose une décision de Trente, l'autre catholique ne répond jamais qu'elle n'est pas reçue : par exemple, dans la dispute de Jansénius, on lui objecte que le concile de Trente, session vi, chapitre XI et canon xvin, est contraire à sa doctrine : il reçoit l'autorité , et convient de la règle. Voilà le premier moyen. Le second : il y a une réception et souscription expresse du concile. Tous les évèques et tous ceux qui sont constitués en dignité reçoivent et souscrivent la Confession de foi dressée par Pie IV; confession qui est un extrait de décisions du concile, et dans laquelle la foi du concile est souscrite expressément en deux endroits ; nul ne réclame; tout le monde signe : donc ce concile est reçu unanimement en matière de foi ; et l'on ne peut le tenir en suspens , quoiqu'il n'y ait point peut-être en France, ou ailleurs, d'acte exprès pour le recevoir; et la manière dont constamment il est reçu est plus forte que tout acte exprès.
On en revient souvent, ce me semble, et plus souvent qu'il ne conviendrait à des gens d'esprit, à certaines dévotions populaires, qui semblent tenir de la superstition. Cela ne fait rien à la réunion; puisque tout le monde demeure d'accord qu'elle ne peut être empêchée que par des choses auxquelles on soit obligé dans une communion. Mais en tout cas, pour étouffer tous ces cultes ou amliigus ou superstitieux, loin qu'il faille tenir en suspens le concile de Trente, il n'y a qu'à l'exécuter; puisque premièrement lia donné des principes pour établir le vrai culte sans aucun mélange de superstition; et que secondement, il a donné aux évèques toute l'autorité nécessaire pour y (lourvoir.
Et quand à la réformalion de la discipline, il n'y aurait pour la rendre parfaite qu'à bâtir sur les fondements du concile de Trente, et ajouter sur ces fondements ce que la conjoncture des temps n'a peut-être pas permis à celte sainte assemblée.
Entre juin et octobre lliOS.
ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE
LETTRE XXm.