‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 594 sur 631 · AUTRE RÉPONSE DE BOSSUET · texte numérisé non relu

AUTRE RÉPONSE DE BOSSUET

Monsieur,

Des deux difficultés que vous m'avez proposées dans votre lettre du 11 décembre 1699, de la part de votre grand et habile prince, la seconde regardait les degrés entre les articles de foi, les uns étant plus importants que les autres; et c'est celle-là sur laquelle il faut tâcher aujourd'hui de le satisfaire.

Vous l'expliquez en ces termes : « Quant au )) degré de ce qui est de foi, on disputa dans le col- » loque de Ratisbonne de ce siècle; entre Hunnius, » protestant, et le Père Tanner, jésuite, si les vé- » rites de peu d'importance , qui sont dans l'Ecri- » ture sainte, comme, par exemple, celle du chien » de Tobie, sont des articles de foi, comme le Père » Tanner l'assura; ce qui étant posé, il faut re- » connaître qu'il y a une infinité d'articles de foi, 1) qu'on peut non-seulement ignorer, mais même » nier impunément, pourvu qu'on croie qu'ils n'ont » point été révélés; comme si quelqu'un croyait » que ce passage. Très sunt qui teslimonium per- » hibent, etc., n'est point authentique, puisqu'il » manque dans les anciens exemplaires grecs. Il » sera question maintenant de savoir s'il y a des ar- » ticles tellement fondamentaux qu'ils soient né- » cessaires, necessilate medii; en sorte qu'on ne » les saurait ignorer ou nier sans exposer son sa- » lut, et comment on les peut discerner d'avec les » autres. »

Il me semble premièrement. Monsieur, que si j'avais assisté à quelque colloque semblable à celui de Ratisbonne, et qu'il m'eût fallu répondre à la question du chien de Tobie; sans savoir ce que dit alors le Père Tanner, j'aurais cru devoir user de distinction. En prenant le terme d'article de foi selon la signification moins propre et plus étendue, j'aurais dit que toutes les choses révélées de Dieu dans les Ecritures canoniques, importantes ou non

imporlantes, sont en ce sens articles de foi; mais qu'en prenant ce terme d'article de foi dans sa signification étroite et propre, pour des dogmes théologiques immédiatement révélés de Dieu, tous ces faits particuliers ne méritent pas ce titre.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je compte ici parmi les dogmes révélés de Dieu, certaines choses de fait sur lesquelles roule la religion, comme la Nativité , la mort et la résurrection de Notre Seigneur. Les faits dont nous parlons ici , sont, comme je viens de le marquer, les faits particuliers. 11 y en a de deux sortes : les uns servent à établir les dogmes par des exemples plus ou moins illustres, comme l'histoire d'Esther et les combats de David : les autres, pour ainsi parler, ne font que peindre et décrire une action, comme seraient, par exemple , la couleur dos pavillons qui étaient tendus dans le festin d'Assuérus, et les autres menues circonstances de cette fête royale; et de ce genre serait aussi le chien de Tobie, aussi bien que le bâton de David, et si l'on veut la couleur de ses cheveux. Tout cela de soi est tellement indilïérent à la religion, qu'on peut ou le savoir, ou l'ignorer sans qu'elle en soulTre pour peu que ce soit. Les autres faits, qui sont proposés pour appuyer les dogmes divins, comme sont la justice, la miséricorde et la providence divine, quoique bien plus importants, ne sont pas absolument nécessaires, parce qu'on peut savoir d'ailleurs ce qu'ils nous apprennent de Dieu et de la religion.

Pour ce qui est de nier ces faits , la question se réduit à celle de la canonicité des livres dont ils sont tirés. Par exemple , si l'on niait ou le bâton de David, ou la couleur de ses cheveux, et les autres choses de cette sorte , la dénégation en pourrait devenir très-importante; parce qu'elle entraînerait celle du livre des Rois, où ces circonstances sont racontées.

Tout cela n'a point de difïiculté, et je ne l'ai rapporté que pour toucher tous les points de votre lettre. Mais pour les difficultés qui regardent les vrais articles de foi , et les dogmes théologiques , immédiatement révélés de Dieu; encore que la discussion en demande plus d'étendue , il est aisé d'en sortir.

Je rappelle tout à trois propositions : la première, qu'il y a des articles fondamentaux et des articles non fondamentaux; c'est-à-dire, des articles dont la connaissance et la foi expresse est nécessaire au salut, et des articles dont la connaissance et la foi expresse n'est pas nécessaire au salut.

La seconde, qu'il y a des règles pour les discerner les uns des autres.

La troisième, que les articles révélés de Dieu, quoique non fondamentaux , ne laissent pas d'être importants , et de donner matière de schisme , surtout après que l'Eglise les a délînis.

La première proposition, qu'il y a des articles fondamentaux, c'est-à-dire, dont la connaissance et la foi expresse est nécessaire au salut, n'est pas disputée entre nous. Nous convenons tous du Symbole attribué à saint Athanase, qui est l'un des trois reconnus dans la Confession d'Augsbourg , comme parmi nous , et on y lit à la tète ces paroles : Quicuinque ndt sahus esse, etc., et au milieu : Qxii rmll eryo salvus esse, etc, et à la fui : Hœc est fuies

Catholica , quam nisi quisque , etc ahsque dubio

in œternum peribil.

Savoir maintenant si les articles contenus dans ce Symbole y sont reconnus nécessaires , necessitate médit , ou necessitate prœcepti ; c'est, à mon avis, en ce lieu une question assez inutile, et il suffira peut-être d'en dire un mot à la fin.

La seconde proposition , qu'il y a des règles pour discerner ces articles, n'est pas difficile entre nous; puisque nous supposons tous qu'il y a des premiers principes de la religion chrétienne qu'il n'est permis à personne d'ignorer; tels que sont, pour descendre dans un plus grand détail, le Symbole des apôtres, l'Oraison dominicale, et le Décalogue avec son abrégé nécessaire dans les deux préceptes de la charité, dans lesquels consistent, selon l'Evangile, toute la Loi et les Prophètes.

C'est de quoi nous convenons tous catholiques et protestants également, et nous convenons encore que le Symbole des apôtres doit être entendu comme il a été exposé dans le Symbole de Nicée, et dans celui qu'on attribue à saint Athanase.

On se peut réduire à un principe plus simple, en disant , que ce dont la connaissance et la foi expresse est nécessaire au salut, est cela même sans quoi on ne peut avoir aucune véritable idée du salut qui nous est donné en Jésus-Christ; Dieu voulant nous y amener par la connaissance, et non par un instinct aveugle, comme on ferait des bètes brutes.

Dans ce principe, si clair et si simple, tout le monde voit d'abord qu'il faut connaître la personne du Sauveur, qui est Jésus-Christ Fils de Dieu; qu'il faut aussi connaître son Père , qui l'a envoyé, avec le Saint-Esprit , de qui il a été conçu , et par lequel il nous sanctifie; quel est le salut qu'il nous pro pose, ce qu'il a fait pour nous l'acquérir, et ce qu'il veut que nous fassions pour lui plaire : ce qui ramène naturellement l'un après l'autre les Symboles dont nous avons parlé, l'Oraison dominicale et le Décalogue ; et tout cela réduit en peu de paroles, est ce que nous avons nommé les premiers principes de la religion chrétienne.

La troisième proposition a deux parties : la première, que ces articles non fondamentaux, encore que la connaissance et la foi expresse n'en soit pas absolument nécessaire à tout le monde, ne laissent pas d'être importants. C'est ce qu'on ne peut nier; puisqu'on suppose ces articles révélés de Dieu , qui ne révèle rien que d'important à la piété, et dont aussi il est écrit : « Je suis le Seigneur ton Dieu , » qui t'enseigne des choses utiles'. »

Ce fondement supposé , il y a raison et nécessité de noter ceux qui s'opposent à ces dogmes utiles, et qui manquent de docilité à les recevoir, quand l'Eglise les leur propose. La pratique universelle de l'ancienne Eglise confirme cette seconde partie de la proposition. Elle a mis au rang des hérétiques, non-seulement les ariens, les sabelliens, les paulianistes, les macédoniens, les nestoriens, les eutychiens, et ceux en un mol qui rejetaient la Trinité et les autres dogmes également fondamentaux; mais encore les novatiens ou cathares, qui ôtaient aux ministres de l'Eglise le pouvoir de remettre les péchés, les montanistes ou cataphrygiens , qui im-

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