MONSEIG.'^EUR
Vous aurez reçu ma lettre précédente , laquelle , tout ample qu'elle est, n'est que la moitié de ce que je dois faire. J'ai taché d'approfondir l'éclaircissement que vous avez bien voulu donner sur ce que c'est que d'être de foi , et surtout sur la question, si l'Eglise en peut faire de nouveaux articles ; et comme j'avais douté s'il était possible de concilier avec l'antiquité tout ce qu'on a voulu déûnir dans votre communion depuis la Réformation, et que j'avais proposé particulièrement l'exemple de la question de la canonicité de certains livres de la Bible, ce qui vous avait engagé à examiner cette matière; j'étais entré, avec toute la sincérité et docilité possible, dans tout ce que vous aviez allégué en faveur du sentiment moderne de votre parti. Mais ayant examiné non-seulement les passages qui vous paraissaient favorables , mais encore ceux qui vous sont opposés, j'ai été surpris de me voir dans l'impossibilité de me soumettre à votre sentiment, et après avoir répondu à vos preuves dans ma précédente, j'ai voulu maintenant représenter, selon l'ordre des temps, un abrégé de la perpétuité de la doctrine catholique sur le canon des livres du Vieux Testament , conforme entièrement au canon des Hébreux. C'est ce qui fera le sujet de celte seconde lettre, qui aurait pu être bien plus ample, si je n'avais eu peur de faire un livre; outre que je ne puis presque rien dire ici, qui n'ait déjà été dit. Mais j'ai tâché de le mettre en vue, pour voir s'il n'y a pas moyen de faire en sorte que des personnes appliquées et bien intentionnées puissent vider entre elles un point de fait, où il ne s'agit ni de mystère ni de philosophie , soit en s'accordant , ou en reconnaissant au moins qu'on doit s'abstenir de prononcer anathème là-dessus.
LXII'. Je commence par l'antiquité de l'Eglise judaïque. Rien ne me parait plus solide que la remarque que fit d'abord Monseigneur le Duc, que nous ne pouvons avoir les livres divins de l'Ancien Testament, que par le témoignage et la tradition de l'Eglise de l'Ancien Testament. Car il n'y a pas la moindre trace ni apparence que Jésus-Christ ait donné un nouveau canon là-dessus à ses disciples; et plusieurs anciens ont dit en termes formels, que l'Eglise chrétienne se tient à l'égard du Vieux Testament au canon des Hébreux.
LXHI. Or cela posé, nous avons le témoignage incontestable de Josèphe , auteur très-digne de foi sur ce point, qui dit, dans son premier livre contre Appion , que les Hébreux n'ont que vingt-deux livres de pleine autorité; savoir, les cinq livres de Moïse, qui contiennent l'histoire et les lois, treize livres qui contiennent ce qui s'est passé depuis la mort de Moïse jusqu'à Artaxerxès, où il comprend Job et les Prophètes, et quatre livres d'hymnes et admonitions, qui sont sans doute les Psaumes de David, et les trois livres canoniques de Salomon, le Cantique, les Paraboles et l'Ecclésiaste.
1. Leibnitz a voulu suivre les numéros de sa Lettre précédente; mais il s'est trompé; car ce N" devrait être Lxv, au lieu de LXII. Comme cette erreur est peu importante , nous 1 lissons les numéros tels qu'ils sont dans son manuscrit original, parce que Bossuet les cite ainsi dans sa R;^pouse. ( Kdiî. de Piiris. )
PROJET DK liKITNION ENTRE LES HATIIOLIQUES
LXIV. .IoP('^|)lic ajoute que personne n'y a rien osé ajoulcr ni relranciier ou changer, cl que ce qui a éli"- ôcrit depuis Artaxcrxès n'est pas si digne de foi. Et c'est dans le même sens qu'Euséije dit', u {|uc depuis le temps de Zurubabel jusqu'au Sau- » veur, il n'y a aucun volume sacré. »
LXV. (.'.'est aussi ce que confessent unanimement les Juifs, que depuis l'autour du premier livre des Machabécs jusqu'aux modernes, l'inspiration divine ou l'esprit prophétique a cessé alors. Car il est dit, dans le livre des Machabécs, •< qu'il n'y a jamais eu » une telle tribulation depuis qu'on n'a plus vu de a prophète en Israël^. » Le Seder Olam, ou la Chronique des Juifs, avoue que la prophétie a cessé depuis l'an .ji' des Mcdes et Perses; et Aben-Ezra sur Malachie, dit que dans la mort de ce prophète, la prophétie a (luilté le peuple d'Israël. Cela a passé jusqu'à saint Augustin, qui dit « qu'il n'y a point » eu de prophète depuis Malachie jusqu'à l'avéne- » ment de Notre Seigneur'. » Et conférant ces témoignages avec celui de Josôphe et d'Eusôbe, on voit bien que ces auteurs entendent toute inspiration divine, dont aussi l'esprit prophétique est la plus évidente preuve.
LXVL On a remarqué que ce nombre de vingtdeux livres canoniques du Vieux Testament, que nous avons tous dans la langue originale des Hébreux , se rapportait au nombre des lettres de la langue hébraïque. L'allusion est de peu de considération; mais elle prouve pourtant que les chrétiens qui s'en sont servis, étaient entièrement dans le sentiment des protestants sur le canon; comme Origène, saint Cyrille de Jérusalem, et saint Grégoire de Nazianze, dont il y a des vers, où le sens d'un des distiques est :
Fœderis antiqui duo sunt librique viginli. Hebraea; quoi liabent nomina lillerulœ.
LXV'IL Ces vingt-deux livres se comptent ainsi chez les Juifs, suivant ce que rapporte déjà saint Jérôme dans son Prologus Galealus : cinq de Moïse, huit prophétiques, qui sont Josué, Juges avec Rulh, Samuel, Rois, Isaïc, Jérémie, Ezéchiel, et les douze petits Prophètes; et neuf hagiographes , qui sont Psaumes, Paraboles, Ecclésiasle, et Cantique de Salomon, Job, Daniel, Esdras et Néhémie pris ensemble; enfin Esthcr et les Chroniques. Et l'on croit que les mots de Notre Seigneur chez saint Luc se rapportent à cette division ; car il y a : « Il faut que ') tout ce qui est écrit dans la loi de Moïse, dans les » Prophètes et dans les Psaumes, s'accomplisse''. »
LXVm. Il est vrai (|ue d'autres ont comi)té vingti[uatre livres; mais ce n'était qu'en séparant en deux ce que les autres avaient pris ensemble. Ceux qui ont fait ce dénombrement l'ont encore voulu justifier par des allusions, soit aux six ailes des quatre animaux d'Ezèchiel, comme TertuUien; soit aux vingt-quatre anciens de l'Apocalypse, comme le rapporte saint Jérôme dans le môme Prologue, disant : Nonnuli Rulh et Cinolh, (les Lamentations de Jérémie détachées de sa Prophétie,) inter hagioyrapha pulanl esse compulamlos , ac hos esse priscos legis libros viginli qualuor, quos sub numéro vi-
1. Df-monsl. Evnng., lib. viii. — S. /. lilnch., jx. 27. — :î. De Civil. Dei, tib. xviii, cap. xi.v, n r, tom. vu, col. 5-27. — 4. Lu ■., XXIV. 44.
ghill qualuor Seniorum Apocalypxis Joaitnes inducil adnranles Agnum. Quelques Juifs devaient compter de même; puisque saint Jérôme dit, dans son Prologue sur Daniel : In très partes à Judœis omnisScriptura dicidilur, in Legem, in l'rophctas et in hagiograplia; hoc est, in quinque, et iii oclo, et in undccim libros. Ainsi il parait que l'allusion aux six ailes des quatre animaux venait des Juifs, qui avaient coutume de chercher leurs plus grands mystères cabalistiques dans les animaux d'Ezéchiel ; comme l'on voit dans Maimonide.
LXIX. Venons maintenant de l'Eglise du Vieux Testament à celle du Nouveau , quoiqu'on voie déjà que les chrétiens ont suivi le canon des Hébreux; mais il sera bon de le montrer plus distinctement. Le plus ancien dénombrement des livres divins qu'on ait, est celui de Méliton , évoque de Sardes, ([ui a vécu du temps de Marc-Aurèle , qu'Eusèbe nous a conservé dans son Ilisloire ecclésiastique'. Cet évèque en écrivant à Onésimus, dit qu'il lui envoie les- livres de la sainte Ecriture, et il ne nomme que ceux qui sont reçus par les protestants, savoir, ces mêmes vingt-deux livres, le livre d'Esther paraissant avoir été omis par mégarde , et par la négligence des copistes.
LXX. Le même Eusèbe nous a conservé au môme endroit un passage du grand Origène, qui est de la préface qu'il avait mise dans son Commentaire sur les Psaumes, où il fait le môme dénombrement : le livre des douze petits Prophètes ne pouvant avoir été omis que par une faute contraire à l'intention de l'auteur; puisqu'il dit qu'il y a vingt-deux livres, savoir, autant que les Hébreux ont de lettres.
LXXI. On ne peut point douter que l'Eglise latine de ces premiers siècles n'ait été du môme sentiment. Car TertuUien, qui était d'Afrique, et vivait à Rome, en parle ainsi dans ses vers^ contre Marcion :
Ast quater ate sex veteris prœconia verbi Testificantis ea quœ postea facta docemur : llis alis volitant cœlestia verbaper orbcm.
Alarura aumerus antiqaa volumina signât, etc.
LXXII. On ne trouve pas que dans ces siècles d'or de l'Eglise, qui ont précédé le grand Constantin , on ait compté autrement. Plusieurs liiettent le synode de Laodicée avant celui de Nicée; et quoiqu'il paraisse postérieur, néanmoins il en a été assez proche, pour que son jugement soit cru celui de cette primitive Eglise. Or, vous avez remarqué vous-même. Monseigneur, § 18, que ce synode de Laodicée , dont l'autorité a été reçue généralement dans le code des canons de l'Eglise universelle, et ne doit pas être prise pour un sentiment particulier des Eglises de Phrygie, ne compte qu'avec les protestants , c'est-à-dire , les vingt-deux livres canoniques du Vieux Testament.
LXXIII. De cela il est aisé de juger que les Pères du concile de Nicée ne pouvaient avoir été d'un autre sentiment que les protestants, sur le nombre des livres canoniques; quoiqu'on y ail